Malgré une actualité qui, depuis quatorze siècles, pousse des millions de consciences à l'écoeurement, la perspective d'une réconciliation islamo-chrétienne doit constituer l'un des objectifs de notre temps. Rêverie sentimentale, pense-t-on souvent, en nous basant sur la croûte cynique du réel. Certes. Mais le spectacle des faits quotidiens leurre notre coeur; car si la réalité est une chose, la vérité en est une autre... et d'une tout autre envergure.
Vaincre notre "moi pathétique"
Des anapurnas de cadavres, entassés de part et d'autre, obstruent notre champ de vision spirituel. Dieu sait combien la chair chrétienne fut martyrisée en pays d'islam et inversement... combien d'injustices furent commises au nom d'Allah et du Seigneur à l'encontre de l'infidèle de l'autre bord. Ces injustices persistent à l'heure actuelle. Honte surtout, à ceux qui récupèrent ces tragédies pour s'en faire un trophée victimaire. Honte au "moi pathétique", si avide du sang des siens qu'il serait prêt à fantasmer des génocides pour appuyer sa précellence:
Les miens sont plus victimes que les tiens, regarde! Regarde toutes mes listes de cadavres!"
Voici le cancer de notre époque, qui ravage aussi bien les entrailles du christianisme que celles de l'islam. Cette volonté profonde et inconscience d'être "mieux" que l'autre parce que plus à pleindre, cela relève de nos premiers instincts d'enfance.
L'ethos traditionnel des musulmans et des chrétiens diverge radicalement de ce travers puéril, qui est devenu le lot commun de nos communautés respectives. Le vrai croyant n'est pas un gémisseur. Au contraire, l'honneur nous pousse à cacher nos blessures, plutôt qu'à les exhiber devant tous. Honte aux nôtres, mutuellement. Ce que les sociétés musulmanes ont fait endurer aux âmes chrétiennes, l'Occident l'a souvent plus que rendu ; on a charcuté de l'arabe avec un esprit de gratuité, un dévouement confinant à la mystique.
Il ne revient pas aux hommes d'instituer l'heure des comptes ; elle appartient à Dieu qui seul peut juger. Chacun le sait, mais toujours superficiellement, sans ne jamais en tirer leçon. Nos violences ne sont pas imputables à Dieu ni à sa vérité, mais à nous seuls. Dès lors, n'ayons plus peur de les reconnaître.
Tous les peuples, toutes les cultures sont conviés à la même autocritique radicale" (Mohamed Arkoun, Humanisme et islam)
-Premier point: tant que nous serons figés à l'heure des comptes, la fraternité islamo-chrétienne restera morte. Car nous avons conjointement les mains sales; celui qui voit la paille dans l'oeil de son frère ne peut légitimement le faire que s'il signale immédiatement la poutre qui est dans le sien. Autrement, nous tombons dans le gâtisme identitaire: ce n'est plus la vérité de Dieu qui est défendue, mais notre apparence et notre réputation collective.
Dépassée cette méprise, presque tout serait débloqué. La vraie noblesse du croyant est ailleurs que dans la justification puérile des crimes de son groupe : reconnaître la faiblesse de nos religions sociologiques ne remet nullement en cause la véracité du message auquel on croit. Dépassons ce sas mental qui nous fait confondre notre foi et notre comportement. Ce pas franchi, de toutes nouvelles perspectives s'offriraient enfin.
Aujourd'hui, les religions sont devenues des prisons pour l'esprit" (Cheikh Khaled Benthounès, Actualité des religions, oct. 1999)
-Deuxième point: plutôt que d'imaginer une sorte de grand soir fusionnel à guetter, réalisons notre objectif au plus bas: dans les détails du quotidien. Rivalisons de grandeur spirituelle, épatons-nous mutuellement. Avant de fantasmer de grandes synthèses de conciliation théologique, amorçons le travail en agissant côte à côte contre les misères temporelles. Voici d'ailleurs ce que nous recommandait en son temps Jacques Maritain: nous concentrer sur l'action commune; notre rapport mutuel ne doit pas être "supra-dogmatique", mais "supra-subjectif" (c'est-à-dire qu'il doit nous faire "sortir de nous-mêmes"). Cet au-delà de soi doit être un objectif constant.
-Troisième point: la fraternité islamo-chrétienne s'approchera de nous lorsque nous aurons réellement entamé une guerre acharnée contre le "moi pathétique", contre l'égotisme communautaire. Il nous faut aussi, bien que cela puisse être dangereux, nous retrouver vers une perception renouvelée de la mortification. Cette dernière, au-delà de ses caricatures morbides (surtout chrétiennes), peut nous aider à apprivoiser la souffrance, à la convertir lorsque cela est possible. Ce point est trop souvent négligé de nos jours, par pleutrerie. Le poids du "qu'en dira-t-on" est ici tout puissant.
Méprise celui qui n'est ni envié ni insulté; n'accorde aucune valeur à celui qui n'a pas été traité d'incroyant ou d'impie" (Al Ghazali, Le critère)
-Quatrième point: reconnaître en nos coeurs, au-delà de la vérité, une sphère de la vérité (islam et christianisme s'y côtoyant: non pas les croyants, mais les révélations). cette sphère de la vérité, qui inclurait le judaïsme, serait à considérer dans une perspective théologique prudente. Elle permettrait d'approfondir l'alternative vérité/erreur, trop souvent littéralisée, comprise claniquement (et donc y incluant subrepticement des groupes humains, bénéficiant d'une sorte de supériorité tribale magique sur les disciples indistincts de l'erreur).
-Cinquième point: si l'actualité semble nous interdire tout espoir de fusion fraternelle islamo-chrétienne, n'oublions pas qu'il y a seulement quelques siècles, protestants et catholiques s'entretuèrent à travers toute l'Europe. Qui, à l'époque, aurait pu concevoir que nous serions un jour en état de paix profonde? La logique des faits interdisait de supposer ce qui est pourtant advenu.
Pour aller plus loin
De nombreux articles prolongent cette réflexion. N'hésitez pas à les consulter, avec indulgence, et une nouvelle envie d'aimer le frère jusqu'ici négligé. L'avenir est à la paix, si nous le décidons.
-Annuaire d'articles originaux sur l'islam
-Erreurs des Pères de l'Eglise (article long mais drôle)
-Pour des assises de l'autocritique religieuse
Pierre-André Bizien
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