La solitude, une panacée pour la pensée

    
« La solitude vivifie ; l’isolement tue ». Joseph Roux parlait sagement.

 

A notre sens, c’est à partir de cette distinction liminaire que toute réflexion sur la solitude doit impérativement débuter. Car de fait, la solitude diffère de l’isolement. Malgré ce que notre inconscient social nous fait préjuger, elle est autre chose.

 

Confusionnisme ambiant

 

L’univers sociétal l’assimile à l’enfermement, au renfrognement, à la looserie contagieuse. Un parfum de pathétisme enrobe le terme, profondément dévalué. Pour la plupart d’entre nous, être seul signifie être délaissé, dédaigné, relégué. L’image fugace et horrifiante d’un jeune obèse ingurgitant des chips au fond d’un appartement nous envahit spontanément. Partant de là, le réflexe mental ordinaire active son gyrophare : on assimile la solitude à une sorte de stigmate, d’handicap social, d’inaptitude honteuse à être intégré, assimilé.

 


Car en effet, l’impératif assimilationniste est moins une exigence judiciaire vis-à-vis de l’extra-national qu’un ordre moral subliminal vis-à-vis de l’extra-mondain. L’assimilation est une injonction qui s’applique à chacun, Français "allogène" ou "de souche", selon des modalités différenciées ; elle est en réalité plus implacable et impérieuse dans son aspect socio-mondain que dans son aspect national. L’étranger, le "bougnoul absolu", c’est le "tout-seul", le "sans-amis". Que préfère-t-on avouer : que l’on vient d’appeler SOS Racisme, ou SOS amitié ?

 

Indûment, le climat idéologique contemporain associe la solitude au "repli" ; il automatise cette liaison notionnelle, qui n’est en réalité que potentielle. Ici, les dérives de l’impensé se font très lourdes, et un confusionnisme terrible en résulte. 

 

Sécessionisme de la population majoritaire


L’hypothèse d’après laquelle le repli peut tout autant concerner le groupe que l’individu n’est jamais frontalement envisagée. L’hypothèse d’une majorité qui se replierait, se retrancherait de certains individus (les condamnant de facto à l’isolement) n’est pas médiatisée. Jamais ébruitée. Pire, pas même conçue.

 

C’est pourtant bien souvent ce cas de figure que l’on rencontre au quotidien. La multiplication administrée des smartphones, baladeurs et autres moyens d’isolement numériques exclut du sécessionnisme collectif une minorité d’individus "déconnectés" ; partant, ce sont eux qui sont perçus comme esseulés, malgré leur disponibilité totale aux sollicitations proximales directes.

 

De leur côté, les ultra-connectés majoritaires, communiquant frénétiquement du bout des doigts sur un écran microscopique, s’abstraient de leur environnement direct. Il s’agit de disparitions méta-physiques, d’évasions méta-spatiales. Matériellement présents, ils sont ontologiquement absents. Par ailleurs, leur posture corporelle en dit long sur leur état véritable : dos vouté, silhouette repliée sur l’écran, ces personnes développent précocement des postures de vieillards prostrés, recroquevillés sur eux-mêmes (au contraire, le non-connecté a souvent tendance à se positionner droit comme un i, nuque raide et torse plombant).

 

Aux yeux de la société, c’est la majorité auto-reléguée qui incarne la pointe éveillée de la modernité ; les autres, ceux qui restent fidèles aux vieilles médiations tangibles (le papier, l’écrit, l’univers pré-numérique) sont dorénavant assimilés à des curiosités muséales. 

 

Il y a cinquante ans, Herbert Marcuse prophétisait déjà :


La solitude, la condition même qui fortifie l’individu contre la société, est devenue techniquement impossible» (L’homme unidimensionnel).

 

La solitude, le silence, les éléments contextuels nécessaires à l’élaboration conceptuelle individuelle (et donc à l’originalité, à la singularité), tout cela s’est progressivement raréfié, amenuisé dans le quotidien de l’homme des sociétés modernes. Sous couvert d’ouverture et d’enthousiasme libertaire, le système techno-capitaliste a renversé les valeurs dominantes : dorénavant, la liberté, la jeunesse d’esprit, l’énergie sont censées transiter par les nouveaux modes de connexion numérique, donc par l’hypermatérialisme, le consumérisme.

 

La solitude, une nécessité contestée

 

L’homme est naturellement fait pour vivre en société, mais l’évolution de son être implique un subtil équilibre entre solitude et rapports interpersonnels. Le corps humain a lui-même besoin de temps de repos pour régénérer ses forces ; il a besoin de longs moments de digestion pour assimiler l’alimentation qu’il ingurgite.

 

Ces longs moments de solitude créatrice, nécessaires au quotidien, sont désormais dévalués par un état d’esprit faussement progressiste. Fusionner, communier, "tchatter", communiquer sur facebook et twitter… Tout cela ne vous fait pas une conscience individuelle, une personnalité à proprement parler. Il ne s’agit ici que de se laisser absorber dans de grands maelströms générationnels, idéologiques, identitaires. Nous sommes dans le registre de la dissolution. En ringardisant la solitude, la lenteur, les décantations silencieuses, la modernité actuelle s’embourbe dans le démagogisme le plus niais.

 

Laissons, ici encore,  conclure Herbert Marcuse :

 

Il y a un afflux de libertés dès que celles-ci renforcent la répression. La population peut tout à son gré briser le calme partout où il y a encore de la paix et du silence, se montrer désagréable et vulgaire, offenser les bonnes manières, cette sorte de liberté est effrayante. Elle est effrayante, parce qu’elle correspond à un effort légal et organisé pour mettre en cause l’Autre dans son propre droit, pour empêcher l’autonomie même dans une sphère restreinte et modeste. Dans les pays surdéveloppés, une partie de la population, qui ne cesse de devenir de plus en plus importante, est comme un immense auditoire captivé – il n’est pas captif du régime totalitaire mais des libertés des citoyens dont les moyens d’amusement et d’édification contraignent l’Autre à partager les sons qu’ils entendent, de qu’ils voient, les odeurs qu’ils sentent. Une société qui est incapable de protéger l’individu privé même à l’intérieur de ses quatre murs, peut-elle dire à bon droit qu’elle respecte l’individu et qu’elle est en elle-même une société libre ?» (L’homme unidimensionnel)

 

Pierre-André Bizien
 

 


 

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