La fin du sida? Témoignages forts, chiffres, malades et chercheurs

 

Chiffres et comparaisons


36 millions de personnes infectées par le sida dans le monde (soit l’équivalent de la population entière du Canada)


35 millions de personnes mortes du sida dans le monde depuis le début de l’épidémie (soit près de la population entière du Maroc actuel)


Le sida tue 5 700 personnes par jour dans le monde


2 millions de morts du sida en 2005 / 1,1 million de morts du sida en 2015 (baisse de près de 50% de la mortalité en 10 ans)


En 2005, seulement 2,2 millions de personnes avaient accès au traitement / 18,2 millions en 2016


Investissement lutte contre le sida : 4,9 milliards de dollars (2001) / 21,7 milliards (2015)


Environ 150 000 personnes infectées par le VIH en France, soit près de la population entière d’Angers (30 000 de ces porteurs ignorent leur statut [estimation])


(Source : ONUSIDA 2016)

 

Pistes de réflexion acides

 


« Pourquoi moi ? »… Cette question, que se posent les personnes qui apprennent leur séropositivité, induit un questionnement symétrique : « Pourquoi les autres ? », lorsque l’on a pris des risques mais que l’on n’a pas été contaminé. « Pourquoi les autres ? »…


Concrètement de nos jours, quelle proportion d’individus fornicateurs ne s’est aucunement exposée au risque du sida ? Le préservatif éclate occasionnellement, on le sait tous, c’est un fait d’expérience répandu. Il est indispensable dans de nombreuses circonstances, mais constitue-t-il l’unique précaution à prendre comme semblent le soutenir les associations militantes ? Les campagnes coup de poing d’Act Up et des principaux acteurs engagés écartent le questionnement de l’éthique comportementale, en le réduisant à une question de "morale" et de subjectivisme réactionnaire ; ce positionnement est-il philosophiquement valable ?


N’y a-t-il pas contradiction à risquer de promouvoir des pratiques extrêmes, par exemple en exposant à la vue d’adolescents timides et de jouvenceaux homosexuels des affiches valorisant le sexe hard, impliquant des étalons émaciés aux flans musculeux ? L’archétype du beau connard ténébreux, du tendron obscène au corps bourgeonnant, ces codes subliminaux sont-ils pertinents face à de jeunes publics inexpérimentés ? Quel signal indirect leur infuse-t-on dans le cerveau ? Des études ont-elles évalué le phénomène ?


L’efficacité prophylactique du préservatif est forte, mais la promotion implicite du stakhanovisme sexuel – par refus farouche de la critiquer – fait encourir des risques comparativement supérieurs au pouvoir protecteur du condom. Incontournable, le préservatif n’est pas inaltérable. Dès lors, il ne peut être fétichisé comme le font trop souvent les acteurs associatifs traditionnels : « La capote, la capote, la capote ! Le reste c’est de la littérature ». Nécessaire, le préservatif est-il cependant suffisant ? C’est dans l’interstice entre ces deux termes, le nécessaire et le suffisant, que se glisse le défaut du diagnostic des associations.


Un jour ou l’autre, on n’a pas de capote et l’attraction d’un orifice humide est supérieure à la conscience la plus janséniste. C’est odieusement mathématique, et c’est la raison pour laquelle beaucoup d’utilisateurs convaincus du préservatif ont fini par mourir du sida : ils ont bien observé les prescriptions des posters-chocs sur les murs des centres de dépistage, mais un jour – et ce jour arrive toujours pour certains consommateurs – la promesse imminente d’une volupté fantastique fait tout foirer. Vous enfilez gueule béante la sucette au sida, vous plongez à pic dans un corps contaminé.


Des principes simples doivent nécessairement accompagner l’usage du préservatif afin d’amoindrir le risque d’exposition au sida : limitation du vagabondage sexuel, respect du corps de l’autre ET de son cœur, choix d’une sexualité mature plutôt qu’une sexualité récréative de consommateur compulsif. Ces principes élémentaires constituent un tabou chez la plupart des acteurs associatifs : ce paradoxe spectaculaire s’explique par un soutien affectif viscéral et remarquable envers les groupes à risque, qui tend à agréger le respect de l’orientation sexuelle de la personne à son « mode de vie », et, ainsi, à ne pas oser interroger la part de prédation maladive dans certaines attitudes sexuelles (hétérosexuelles comme homosexuelles). Le travail associatif a été gigantesque, mais il n’est pas interdit de pointer les questions qui fâchent.

 

Les failles du discours associatif

 

La polémique récurrente contre l’Eglise aurait pu être féconde : elle a été décevante, car elle s’est réduite à un positionnement idéologique facile contre la morale catholique. Le nerf du problème a été évacué dans les postures scandalisées, et la réduction de la responsabilité au seul usage de la capote. L’exemple ougandais des années 90 démontre pourtant que l’association des deux types de messages (tempérance sexuelle ET préservatif) est extrêmement efficace : malheureusement, le choix de médiatiser un seul message (le tout-préservatif ou le tout-abstinence) débouche sur des résultats décevants.


La sexologue Thérèse Hargot a su synthétiser sévèrement l’insuffisance philosophique du discours associatif :


«La pensée actuelle de la sexualité est une pensée hygiéniste et utilitariste : se protéger et jouir»


Plus profondément, il s’agirait de réévaluer le rapport des jeunes générations à la notion de liberté, naïvement expliquée comme un simple "droit-à". Philosophiquement, tout le monde sait qu’une telle définition est insuffisante, voire erronée par la part de signification laissée dans l’ombre. Les pouvoirs publics sont coupables d’avoir laissé le débat à ce niveau d’indigence.
Pourtant, sans entrer dans la zone religieuse ou le piège du moralisme, des solutions existent : par exemple, pourquoi ne pas réhabiliter la belle notion de vertu, d’ailleurs historiquement associée à celle de République. Sur le sujet, l’académicien François Cheng a eu quelques propos décisifs :


« Oui, dans l’état suprême, bonté et beauté ne font qu’un. Si différence il y a entre les deux, elle résiderait en ceci. La beauté peut être pervertie et utilisée comme un instrument de tromperie ou de domination ; dans ce cas, est-elle encore belle ? C’est pourquoi la beauté a besoin de la bonté pour être le garant de son authenticité. La beauté, elle, permet à la bonté de dépasser la notion de devoir, elle irradie la bonté et la rend désirable » (Discours sur la vertu, 29 novembre 2007)

 


L’origine du virus du sida : la forêt de Lobéké au Cameroun

 


Le virus du sida est né il y a très longtemps dans la zone forestière du sud du Cameroun chez les singes (chimpanzés et gorilles). Probablement, le virus remonte à une époque antérieure au XXe siècle, et des humains ont été sporadiquement infectés sur place, mourant dans l’anonymat (la cachexie, hyper-dénutrition, était un phénomène connu) ; l’épidémie ne s’est pas diffusée jusqu’au XXe siècle, du fait de l’enclavement naturel de la région.


« Très probablement depuis la nuit des temps il y a eu des épisodes de contamination singe-homme et puis la personne infectée va rester au niveau de son village, et il n’y avait pas de diffusion secondaire » (Professeur Eric Delaporte, médecin épidémiologiste, RMC, 5 mars 2015)


Des facteurs extérieurs sont par la suite intervenus, modifiant la stabilité de cet écosystème, et provoquant l’émergence de la pandémie mondiale :


1-A partir du XIXe siècle, la colonisation du Cameroun par les Européens entraîne une stimulation des échanges et de la circulation des personnes.


2-Une personne probablement infectée avant les années 1920 à partir d’un singe aurait commencé à transmettre le virus autour d’elle.


3-La construction de routes et du chemin de fer au centre de l’Afrique permet au virus d’arriver au Congo belge, à Kinshasa. Le voyageur porteur du virus (ou un singe infecté) contamine sur place une ou plusieurs personnes, qui répandent à leur tour la maladie dans Kinshasa.


« L’animal infecté ou la personne infectée est arrivée à Kinshasa dans les années 1920-1930 » (Professeur Eric Delaporte, ibid)


4-L’urbanisation précipitée de Kinshasa provoque un brassage inédit de populations très mobiles ; la promiscuité ambiante et l’anonymat citadin renforcent le cadre de la crise. En 1931 au Moyen Congo, un médecin français de 26 ans, Léon Pales, comprend qu’un phénomène anormal se produit : les ouvriers du chemin de fer en construction décèdent les uns après les autres de manière inexpliquée. Il réalise de nombreuses autopsies qui nourrissent sa perplexité. D’une certaine manière, il « découvre » le sida sans en isoler scientifiquement la cause, 52 ans avant l’identification du VIH par le professeur Luc Montagnier et son équipe (1983).


5-Années 60 : à l’époque de l’indépendance du Congo, des soldats internationaux et des professeurs Haïtiens arrivent à Kinshasa sous l’égide de l’ONU afin de maintenir la paix. 


« Ces Haïtiens se sont contaminés, malheureusement, sont rentrés chez eux (…) ensuite il y avait à Haïti du tourisme, en particulier du tourisme sexuel, et il y a eu des contaminations avec des Nord-Américains et ensuite l’épidémie est devenue mondiale » (Professeur Eric Delaporte, ibid)


6-Vers 1961, un jeune marin norvégien de 15 ans, Arvid Darre Noe (Arne Vidar Røed), fait une escale en Afrique centrale où il se contamine auprès de prostituées locales. Il devient par la suite camionneur, notamment en Allemagne où il aurait eu commerce avec d’autres prostituées. Il décède en 1976 en Norvège. Avant de mourir, il a transmis le sida à son épouse (morte en 1976) qui l’a à son tour transmis à leur fille cadette ; celle-ci meurt à 8 ans.


7-En 1968, un adolescent noir américain de 15 ans vivant à Saint Louis, Robert Rayford, présente les symptômes du sida, sans que l’on connaisse alors la maladie. Il meurt l’année suivante, en 1969.


8-1977 : Grethe Rask, une physicienne danoise de 46 ans décède du sida. Elle aurait été contaminée au contact de patients au Zaïre, dans les années 60.


9-1981 : naissance officielle de l’épidémie. De jeunes homosexuels américains affluent dans les hôpitaux. Ils meurent suite à un dépérissement spectaculaire de leur organisme.


10-En janvier 1983, à l’hôpital de la Pitié près de la Gare d’Austerlitz, on prélève un énorme ganglion à la base du cou d’un jeune styliste revenu de New-York : il s’agit d’un homosexuel de 33 ans, le patient "Bru" (les trois premières lettres de son patronyme), qui a multiplié les contacts sexuels aux Etats-Unis et dans d’autres pays (il aurait eu plus de 50 partenaires par an). Les chercheurs étudient alors ce ganglion et le stimulent. Les premiers jours ne donnent pas grand-chose. Lors du 24e jour de l’expérience, on s’aperçoit soudain que les cellules commencent à disparaître, ce qui implique qu’un virus spécifique les extermine. La découverte officielle du sida est imminente. Afin de maintenir en vie le virus, les chercheurs doivent donc le « nourrir » : dans l’urgence, c’est avec les cellules prélevées sur le sang de l’un des médecins que l’on procède. Cette révélation a été faite par le professeur Jean-Claude Chermann, l’un des acteurs de la découverte.


11-L’hécatombe s’installe progressivement dans le monde. De nombreuses personnalités vont mourir tout au long de la décennie et ensuite, sans que la communauté scientifique ne puisse les sauver. Rock Hudson, Michel Foucault, Gia Carangi, Thierry Le Luron (il appelle le sida "la hyène"), Liberace, Koltès, Keith Haring, la jeune Anne Caudry, Miles Davis, Eazy-E…

 

Témoignages de victimes du sida

 


Au tournant des années 90 l’écrivain Hervé Guibert, atteint par le sida, offre au public un poignant récit du drame qui le consume :


« Le virus HIV, quand il se déclenche, joue à l’intérieur du corps à une corrida, où la cape rouge serait l’enveloppe, l’épée de mort le noyau, et la bête épuisée l’homme » (Hervé Guibert, A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, 1990)


Il s’est attelé à décrire minutieusement l’atmosphère qui régnait au cours des années 80 dans les centres médicaux :


« La plupart des malades sont des junkies vieillis avant l’âge, la trentaine mais ils en font cinquante, ils arrivent tout essoufflés au premier étage, leur peau est ridée, bleutée, mais leur regard clair étincelant » (Hervé Guibert, A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, 1990)


Hervé Guibert passera à la télé, exposant courageusement son corps décharné devant les caméras. Il meurt en 1991.
En France, le pic de mortalité est atteint en 1994, avec 5800 décès au cours de l’année. C’est l’année du premier Sidaction, grande messe médiatique de prévention et de mobilisation générale, parfois guidée par un pathos appuyé. Lors de la première édition du programme, une jeune fille au charme médiéval révèle son histoire :


« Je m’appelle Barbara et j’ai 19 ans. Il y a deux ans j’ai fait la connaissance d’un garçon plus âgé. J’ai été séduite par son originalité, malheureusement il m’a transmis le virus du sida. Il se savait séropositif, mais par négligence et par peur de me perdre il ne m’a rien dit. Ce fut ma première et ma dernière grande histoire d’amour. L’annonce de ma séropositivité a totalement bouleversé ma vie. Désespérée, pensant être proche de la mort, j’abandonne le lycée – à quoi bon continuer, si tout est perdu d’avance ? Malgré un entourage familial extrêmement attentif, je m’excluais moi-même peu à peu. Mal informée et par peur de gêner les autres, je lavais mon linge et ma vaisselle séparément. Vinrent ensuite les longs mois d’intense désarroi : j’ai essayé plusieurs fois d’en finir avec la vie » (Sidaction, 7 avril 1994)


En 2005 une jeune femme de 32 ans infectée à 20 ans, Marie, témoigne pour le magazine "Elle" :


« J’ai été contaminée pendant ma grossesse par un conjoint qui était dans le déni total de sa maladie. Je ne lui en veux pas : je l’ai quitté, mais je garde le souvenir d’une histoire d’amour. Et puis il faut de l’énergie pour lutter contre le VIH, la haine n’est pas un bon moteur… Mon fils Rémy est donc né infecté. Il a commencé le traitement avant même l’âge de 1 an. » (Elle, 5 décembre 2005)


Dalila, 32 ans, s’est confiée au même journal :


« Moi, j’avais 18 ans quand je l’ai su. Beaucoup de gens m’ont fuie comme si j’avais la peste. Sans les associations, je me serais suicidée. C’est mon mari, polygame, qui m’a infectée ; aujourd’hui, je suis en instance de divorce, mon époux a pris d’autres femmes, dont une jeune fille. Je l’ai prévenue de son état de santé, sera-t-il suffisant ? Comment peut-on imposer la capote à un homme quand on est une jeune immigrée mal informée ? » (Elle, 5 décembre 2005)


En 2012, la jeune Lucie apprend la nouvelle. Au rebours de certaines attitudes, sans la moindre complaisance envers elle-même, elle témoignera sévèrement deux ans plus tard :


« Quand j’ai pris le risque de m’exposer au VIH, c’est comme si j’avais dit un gros “ta gueule” à des milliers de militants, à tous les séropositifs de la planète, morts et vivants, et à mon pays qui tente tant bien que mal de sensibiliser la jeunesse à cette épidémie. C’est très égoïste. C’est dégueulasse. » (Konbini, 2014)


Contaminée à 15 ans, séropositive depuis plus de 25 ans, Anne Bouferguène est devenue dirigeante d’entreprise, expert-comptable et femme épanouie :


« Moi, je suis une survivante. Donc, la vie c’est que du bonheur, c’est que du plus. (…) Les consciences ont changé par rapport aux années 80, et les regards aussi, mais assez faiblement » (RTL, 5 avril 2013)


Contrairement à la plupart des personnes infectées Jean-Marc, séropositif homosexuel, a choisi de ne pas du tout se cacher, ni de raser les murs… quitte à encourir le reproche moral de nudisme sérologique. Il en a payé le prix fort :


« Je veux qu’on sache que je suis une personne séropositive. Je demande le droit d’être séropositif. Et j’en ai payé le prix fort, parce que c’est vrai qu’il y a eu des réactions de gens… Je me suis fait insulter dans des bus, je me suis fait insulter sur le chemin, bien sûr, bien sûr, j’y ai eu droit. Mais je ne regrette pas, quoi, en tout cas. (…) Contre la connerie, on ne trouvera jamais de traitement. Être séropositif, ce n’est pas la fin du monde  » (Plate-Forme Prévention Sida, 2014)


Non sans finesse, il établit une corrélation entre l’introversion honteuse – le fait de ne pas savoir évoquer son sida – et sa transmission :


« J’ai été infecté par quelqu’un qui était malade ; qui le savait, et qui n’a pas su mettre des mots sur sa maladie. Et voilà pourquoi il faut en parler, parce que quand on ne sait pas en parler, on risque d’infecter quelqu’un » (Plate-Forme Prévention Sida, 2014)


Parfois, le témoignage va extrêmement loin. Ainsi, en Thaïlande, un temple bouddhiste expose carrément au public les corps momifiés de victimes du sida, enfants, adultes et vieillards ; ce choix radical interroge nos consciences.

 


Le témoignage des chercheurs et des acteurs de la santé


Au-delà de l’attente basée sur les médicaments et le fameux vaccin toujours à venir, le professeur Luc Montagnier (pionnier de la découverte du sida en 1983) insiste sur tout un lot de mesures élémentaires – et non coûteuses – qui permettraient de limiter drastiquement la propagation du virus. Son discours met implicitement en cause l’état d’esprit consistant à tout attente des laboratoires et des industries pharmaceutiques, avec son corollaire : l’oubli des précautions hygiéniques simples et accessibles :


« On peut être exposé au VIH plusieurs fois sans être infecté de façon chronique. Notre système immunitaire se débarrassera du virus en quelques semaines, si vous avez un bon système immunitaire. Et c’est cela aussi le problème des Africains. Leur nourriture n’est pas très équilibrée, ils sont dans un stress oxydatif, même s’ils ne sont pas infectés par le VIH. Donc leur système immunitaire ne fonctionne déjà pas très bien, donc il est prédisposé, il peut, vous savez, permettre au VIH d’entrer et de persister. Donc il y a plusieurs solutions qui ne sont pas le vaccin, le mot magique, le vaccin, de nombreux chemins pour réduire la transmission juste par de simples mesures de nutrition, en donnant des antioxydants – les bons antioxydants, des mesures d’hygiène, et en combattant les autres infections. Donc elles (les mesures) ne sont pas spectaculaires, mais elles peuvent, vous savez, réduire très bien l’épidémie, aux niveaux auxquels ils sont dans les pays occidentaux » (Interview Luc Montagnier)


En 2017 Gilles Pialoux, chef de service des maladies infectieuses et tropicales à l’hôpital Tenon, affirme que les dépistés qui découvrent leur infection ont généralement autour de la quarantaine. Depuis 1996 et l’apparition des trithérapies, la situation des séropositifs a changé. Progressivement, après le début des années 2000, le sida est devenu une maladie chronique dans l’esprit des gens. La vigilance a baissé, Gilles Pialoux en convient :


« On a de plus en plus de gens qui arrivent non pas dans l’histoire de leur maladie au tout début mais qui arrivent à des stades tardifs ; vous parliez de "Philadelphia" (le film), nous on voit des gens qui ressemblent au patient de Philadelphia des années 90, qui arrivent aux urgences de l’hôpital Tenon (…) 27 % des découvertes de VIH se font dans des diagnostics tardifs » (Gilles Pialoux, France inter, 20 mars 2017)


De son côté Florence Thune, membre de Sidaction affirme sans le moindre tabou :


« On sait aujourd’hui que par exemple une personne homosexuelle va avoir 200 fois plus de risque d’être contaminée par le VIH » (France inter, 20 mars 2017)


Malgré la baisse de la vigilance des personnes, le sida fait toujours très peur dès qu’une personne infectée se révèle. Ainsi, dans son rapport de 2016, le groupe Aides rapporte qu’un dentiste sur trois refuse de soigner les personnes atteintes du sida.

 

Le sida dans les cabinets dentaires


 

Malgré les fantasmes nauséeux qui circulent sur le sujet, il est vrai que de graves faits divers ont affecté la profession. Nous en évoquerons deux :


-A la fin des années 80, le dentiste sidéen David J. Acer a infecté six patients en Floride (dont la jeune Kimberly Bergalis, qui mourra quatre ans après l’intervention en 1991). Acer avait eu de très nombreuses relations sexuelles avec des hommes au cours de la décennie. Progressivement, les signes de la maladie s'étaient manifestés sur son visage et ses bras, et il aurait progressivement caché ces "stigmates" pour ne pas inquiéter ses patients. Juste avant de mourir, il envoya une lettre à ces derniers afin de les engager à faire un test.


-En Australie, entre 2005 et 2008, le dentiste Robert Starkenburg aurait exposé 800 patients au sida en négligeant la désinfection de son matériel (certains de ses clients étaient malades et il le savait).

 

Recherche et sida

 

L'idée d'en finir avec le sida à l'horizon de l'année 2030 est désormais soutenue par de nombreux acteurs de la santé. Comme nous le verrons plus bas, Ban Ki-moon lui-même a formulé cet espoir. Régulièrement, les chercheurs font des découvertes plus ou moins spectaculaires: ainsi a-t-on découvert que le venin d'abeille pouvait en partie détruire le virus (bien entendu, il ne s'agit pas d'aller shooter gaiement dans une ruche pour se guérir...). La science a évoqué quelques cas très spécifiques de "guérison", à prendre avec une grande prudence (histoire du patient de Berlin...).   

 

Le docteur fort en gueule Jacques Leibowitch, pionnier de la lutte contre le sida, constate une surmédication ordinaire imposée aux patients. Selon lui, trois ou quatre jours de traitement par semaine, le patient étant bien encadré, cela peut fonctionner. La prise quotidienne et systématisée de médicaments imposée par les instances officielles constitue un "catéchisme". Ce catéchisme est « fondé sur des trithérapies de première génération ! Le principe de précaution voulait qu’on en fasse plus que moins, ce qui était raisonnable à l’époque, mais 13 ans après, cette règle est contre-productive, caduque et réactionnaire » (L’Echo, 30 novembre 2013)


Puis il ajoute un argument économique cinglant :


« En ces temps où l’on parle beaucoup de gestion raisonnable, rien que mes patients ont représenté 3 millions d’euros non dépensés par la sécurité sociale française. Imaginez qu’ils aient été 90 000, cela aura fait 3 milliards d’économie ! » (L’Echo, 30 novembre 2013)


Françoise Barré-Sinoussi (Prix Nobel de médecine 2008), affirme que les combinaisons d’antirétroviraux (ARV), apparues en 1996, ont permis de réduire de plus de 85 % la mortalité des patients. Bien que depuis quelques années, les forts progrès de la recherche ont quelque peu dédramatiser le rapport des consciences au sida, elle avertit :


« L’interruption des traitements peut conduire à l’émergence de souches de VIH résistantes et donner lieu à la réémergence d’une épidémie mondiale » (Le Monde diplomatique, janvier 2012)


Rappelons que les effets secondaires des traitements antiviraux contre le sida sont lourds : nausées, diarrhées, lipodystrophies (déplacement des graisses dans le corps modifiant la silhouette). A long terme, on remarque parfois un vieillissement précoce et des phénomènes de démence.


En 2016, le secrétaire général des Nations Unies Ban KI-moon a déclaré sa satisfaction :


« L’épidémie a été maîtrisée et la tendance inversée. En 2000, moins de 700 000 personnes avaient accès aux médicaments antirétroviraux. Aujourd’hui, quelque 15 millions de personnes y ont accès, preuve que nous avons atteint l’un des principaux objectifs thérapeutiques de l’Histoire. » (Comment le sida a tout changé)
Selon lui, l’épidémie de sida pourrait être éradiquée en 2030.

 


Le VIH ou Les VIH ?


L’habitude est de parler du sida au singulier. En réalité, le virus possède de multiples souches et d’innombrables mutations se sont produites depuis le début de l’épidémie. Les zones géographiques sont affectées par des familles plus ou moins spécifique du virus, dont les propriétés varient (virulence, dangerosité…).


On distingue VIH-1 et VIH-2 (moins virulent et présent en Afrique de l’Ouest). La grande majorité des malades ont le VIH-1, de lignée M. Il existe aussi les lignées N, O et P (le sida vient principalement du chimpanzé, mais aussi du gorille et du macaque dans certains cas)


Au Botswana, le virus du sida a une longue ancienneté ; il s’y est recombiné et a fini par muter : on l’y trouve désormais beaucoup plus infectieux qu’auparavant mais, inversement, moins agressif-mortifère que par le passé. Il parviendrait désormais à infecter l’infime pourcentage de la population génétiquement "immunisé" contre la maladie.


A Cuba, une souche du sida a muté localement, rendant le virus extrêmement agressif. Une autre souche très agressive a été découverte en Russie, particulièrement présente en Sibérie.


Au Maroc, il semblerait que le virus ait été originellement importé d’Europe.


Au Congo, le virus s’est énormément recombiné en raison de son ancienneté sur place ; beaucoup de souches du sida s’y rencontrent, plus ou moins agressives.


Si les avancées de la médecine ont été impressionnantes depuis 30 ans face au sida, un risque plane cependant pour l’avenir : l’émergence d’une souche du sida nouvelle, particulièrement résistante et plus mortifère que celles qui existent actuellement. Les mutations à venir du virus peuvent réserver de très mauvaises surprises.

 

Le mystère des prostituées kenyanes de Majengo


Depuis des années, les chercheurs s’intéressent à un groupe de prostituées kenyanes qui semblent naturellement immunisées contre le sida. Quotidiennement exposées au virus, elles ne tombent pourtant jamais malades. C’est leur surexposition au virus qui les protège : certaines, après avoir arrêté un temps la prostitution, se sont trouvées infectées une fois réexposées. Leur corps avait baissé sa garde.


Joshua Kimani, un chercheur kenyan, explique le résultat des recherches :


« Nous avons découvert que, plus elles se prostituaient depuis longtemps, moins elles avaient de risques d'attraper le virus. Nous ne nous attendions pas du tout à cela. Nous avons décidé de creuser la question. Après huit ans, la conclusion était claire : 40 % s'infectent au cours de leur première année de prostitution, 30 % au cours de la deuxième, 25 % pendant la troisième. L'infection devient très rare après plus de trois ans de prostitution. Et cela ne tient pas à une utilisation systématique des préservatifs, puisque ces femmes continuent à contracter d'autres maladies vénériennes. » (Le Point)


Cette situation exceptionnelle s’est aussi représentée chez des prostituées de Gambie ou de la Côte d’Ivoire, à l’autre bout du continent africain. La chercheuse Françoise Barré-Sinoussi pointe le même cas de figure chez des toxicomanes vietnamiens. Il existe aussi une catégorie de malades qui contrôlent naturellement la maladie :


« Les patients « contrôleurs » du VIH représentent le modèle idéal de rémission à long terme. Il s’agit de rares individus (moins de 0,3 % des personnes infectées par le VIH) qui, séropositifs depuis plus de dix ans, maintiennent sans aucun traitement une charge virale indétectable, et ne présentent aucun signe de progression vers le sida. » (Françoise Barré-Sinoussi, Le Monde diplomatique, janvier 2012)

 


Chiffres spécifiques


Asie Pacifique (2015):


5,1 millions de personnes vivent avec le sida


La couverture du traitement atteint 41% des personnes touchées en Asie


Afrique orientale et australe:


19 millions de personnes vivent avec le sida (plus de la moitié sont des femmes)


De 2010 à 2015, le nombre de décès liés au sida y a chuté de 38%.


Afrique occidentale et centrale


6,5 millions de personnes vivent avec le sida


De 2010 à 2015, le nombre de décès liés au sida y a chuté de 10%.


Europe orientale et Asie centrale


1,5 million de personnes vivent avec le sida


De 2010 et 2015, le nombre de décès liés au sida y a augmenté de 22%.


Europe occidentale, centrale et Amérique du Nord:


2,4 millions de personnes vivent avec le sida


Amérique latine et Caraïbes:


2 millions de personnes vivent avec le sida


La couverture du traitement atteint 55% des personnes touchées en Amérique latine


Moyen-Orient et Afrique du Nord:


230 000 personnes estimées vivant avec le sida


La couverture du traitement atteint 17% des personnes touchées


(Source : ONUSIDA 2016)

 

Pierre-André Bizien

 

 

Pour aller plus loin

 


Françoise Barré-Sinoussi, Pour un monde sans sida


Didier Lestrade, Sida 2.0


André Ruffiot, Psychologie du sida


Jacques Leibowitch, Pour en finir avec le sida


Erik Rémès, Serial Fucker : journal d’un barebacker


Philippe Besson, Patient zéro


Hervé Guibert, A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie


Hervé Guibert, Le protocole compassionnel


Cyril Collard, Les nuits fauves


Paige Rawl, Positive


Elton John, Une cure d’amour


Barbara Samson, On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans


Erik Emptaz, 1981


Charlotte Valandrey, L’amour dans le sang


Mano Solo, Joseph sous la pluie


Foucault, les derniers jours (article Libération)

 

Vih.org

 

Association Act Up

 

Association Aides
 

 

 


 

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Amine, 16 ans, est mort samedi 18 janvier à midi. L'adolescent n'a finalement pas survécu au coup de marteau reçu la veille en pleine tête, lors d'une bagarre aux abords de Paris.

 

 

Michel de Certeau, ou la théologie rose bonbon

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Focale sur la pensée du jésuite Michel de Certeau. Ses opinions sur la religion, le catholicisme, la spiritualité...

 

 

Les catholiques, les mythes et la réalité