L'enjeu du contrôle des populations par l'Etat Islamique

En septembre 2015, l’Etat islamique avait publié une série de vidéos sur la crise migratoire. Le but de ces vidéos était de dissuader les migrants de quitter l’Irak et la Syrie. De là surgit une question fondamentale : la survie de l’Etat Islamique dépend-elle de la densité de population qui l’entoure?

 


L’enjeu de la densité humaine sur les terres de l'Etat islamique

 


Parallèlement aux vidéos guerrières, on remarque que la propagande de l’EI passe par la mise en scène de la vie quotidienne. De fait, volontairement ou pas, la présence d’une population civile sur place conditionne le maintien de l’organisation djihadiste. A quelques heures d’avion de Paris ou de Londres, des foules bigarrées vivent concrètement sous l’ère du califat. Les images diffusées sont rassurantes : on y travaille, on y commerce, on y cultive en toute quiétude, selon  les codes d’une fresque idéalisée. D’autres vidéos montrent de braves travailleurs participant à la rénovation des routes, édifiant des habitations… La communication, fort bien huilée, offre aux consciences hésitantes l’alternative d’un monde régénéré, viable et prospère. Tout ceci est bénéfique, tant pour le côté communication à l’international, tant pour le côté financier. La guerre, ses armes et ses slogans ne suffisent pas. On ne construit pas un État sans population. Jean Bodin nous avait déjà prévenus en son temps :
« Il n’est de richesses que d’hommes »

 

Rénovation de la route de Mossoul 

 

Le grand projet de l’EI, c’est de gouverner. Son système politique et socio-économique est sophistiqué. Il a créé des provinces, “wilâyât” , qui fonctionnent comme des gouvernorats. Celles-ci abritent des secteurs “qitâ’ât”. L’organisation répond à une hiérarchie pyramidale, digne d’un État officiel ; les ordres circulent du haut vers le bas selon des modalités dûment contrôlées. C’est ce que rappelle “The Islamic State masterplan of administration”, document publié par l’organisation en 2014. Le chapitre six y expose l’importance d’une administration régulée pour que les populations puissent prospérer normalement. Il est pragmatiquement stipulé que le personnel travaillant pour les services gouvernementaux antérieurs peut participer aux projets actuels du diwan al-khadamat (bureau des services).


Le rapport des Nations Unies du 29 janvier 2016 souligne que la survie financière du groupe passe par la présence d’une population civile locale : la troisième source de revenus de l’Etat Islamique, ce sont justement les “taxes”, et en particulier la Zakât (purification), troisième pilier de l’Islam ; elle désigne l'aumône obligatoire que chaque musulman verse en vertu des règles de solidarité au sein de la communauté musulmane. Comme l’induit sa traduction littérale, purification, elle purifie les possessions du musulman en lui rappelant que les richesses ne lui appartiennent pas. Les bénéficiaires de la Zakât sont les pauvres, les indigents... Concrètement, cette taxe toucherait près de 8 millions de personnes vivant sous contrôle de l’EI.


Autre taxe, la jizya : il s’agit d’un versement imposé aux non musulmans et destiné à leur propre protection. Ainsi,  en juin 2015, l’Etat Islamique diffusait ce message à propos des chrétiens assyriens :

 


Nous leurs offrons trois choix : l’Islam, contrat de dhimmitude, ou rien d’autre que le sabre”.

 


Le contrat en question se manifeste donc par le paiement de la jizya – elle en coûte quatre dinars d’or pour les classes aisées, la moitié de cette somme pour la classe moyenne et la moitié de ce montant pour les pauvres. Il est possible de s’acquitter de cette charge en deux versements annuels.


La kharâj (produit de la terre) est la taxe foncière.


A tout ceci s’ajoute un impôt sur le capital des entreprises d’environ 2,5 % pour les produits agricoles, blé, coton, orge, bétails... Ces derniers rapporteraient annuellement quelques 200 millions de dollars au marché noir. Le taux monte à 35% pour les produits pharmaceutiques. Enfin, les taxes de scolarité (équivalent de 22 à 65 dollars), et les taxes pour les camions qui entrent en territoire islamique (environ 900 millions par an). 

 


Une collectivité servant de bouclier humain

 


La présence de civils empêche aussi aux membres de la coalition de bombarder radicalement les zones où se cachent les combattants. Les populations auraient donc clairement une fonction de bouclier humain. De fait, à Raqqa, les bases de l’EI avaient été déplacées dans les quartiers résidentiels.


Aussi, la présence de civils permet de régénérer  régulièrement les troupes avec du sang neuf. La corruption, les bombardements et les violences sont des facteurs sur lesquels s'appuie le groupe terroriste. La population est psychologiquement prisonnière ; l’EI est un bon employeur, il distribue des primes, Kalaf, notamment en cas de victoires importantes. Les salaires des combattants sont plus réguliers que dans les autres secteurs.


En se positionnant en défenseur des populations déshéritées, il peut également propager son idéologie. Des forums pour partager les vidéos officielles sont régulièrement alimentés. Des concours de mémorisations du Coran sont aussi organisés, ainsi que des distributions de prospectus moraux dans les rues. Les “meetings” sont prioritairement axés vers la jeunesse, pour préparer les générations futures à vivre sous l’emprise du Califat. Ces nouvelles générations auront vraisemblablement une idéologie plus ancrée que chez leurs aînés.

 

 

 


Un vaste terreau de sympathisants hors des terres de l’EI

 


Un atout non négligeable réside dans la présence de sympathisants et de partisans, soit en Occident, soit en zone de conflit. C’est ce qui a pu être constaté après les attentats de novembre 2015 à Paris. Hasna Aït Boulahcen, cousine d’Abdelhamid Abaaoud, lui avait fourni un logement pour échapper aux forces de l’ordre, et pour préparer un autre attentat. L’aide est matérielle, conspirative parfois simplement évasive. Ici réside toute l’opacité du phénomène : le soutien au terrorisme n’a rien d’homogène, existant à divers degrés d’intensité. L’organisation peut donc s’appuyer sur un réseau mondial de sympathisants plus ou moins impliqués. Devant cette réalité ductile, nos lourds arsenaux légaux sont mal adaptés. 


Au début de l’année 2016, les arrestations de présumés djihadistes dans les camps de réfugiés sont quasi-quotidiennes, et la presse en rend compte régulièrement. Les combattants de l’EI s'infiltreraient parmi les flux de réfugiés venant en Europe, du fait des lacunes patentes au contrôle. De ce fait, ces combattants passent presque inaperçus aux yeux des services de renseignements. La question du trafic de faux documents d’identité est ici primordiale : plus de 200 000 faux passeports circuleraient sur l’axe syro-irakien. En utilisant cette méthode d'infiltration, l’organisation islamique poursuit sa stratégie de divisions au sein des sociétés occidentales. L’EI souhaite ardemment un choc des civilisations. 

 

Tom Feneux

 


 

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