C’est un secret de polichinelle : depuis des décennies, l’œuvre de Renan a été annexée par l’intelligentsia irréligieuse afin de réfuter scientifiquement les énoncés de l’Eglise. En s’appuyant habilement sur la démystifiante "Vie de Jésus" du grand penseur, on a dextrement tenté d’invalider "pour de bon" les piliers de la foi chrétienne. Paru en 1863, l’ouvrage semblait comprimer tout le dégrisement spirituel d’un homme enfin éveillé : pour la petite histoire, Renan avait perdu la foi au séminaire.
Son brûlot fit naturellement scandale dans les masses dévotes et électrisa le petit monde de l’exégèse. Jésus y était dépeint comme un être remarquable mais non divin, quant au contenu des Evangiles, Renan le jugeait avec une sorte de bienveillance indulgente sans pour autant lui accorder créance. L’affaire était donc entendue : l’Eglise avait dévoyé la philosophie de Jésus.
Ironie de l’histoire, la postérité de Renan fut victime d’un sort symétrique inversé : on ne retint globalement de lui que ses piques contre l’Eglise, et on les durcifia à l’envi pour servir l’idéologie laïciste-athée. Certes, les spécialistes de l’auteur ne furent jamais dupes, mais le grand public fut largement mystifié jusqu’à nos jours.
Ce que l’on omet pudiquement de préciser lorsque l’on traite de Renan, c’est que son évolution spirituelle se poursuivit après la parution du pamphlet ; au cours des dernières années de sa vie, elle débouchait sur un retour prudent mais certain à la foi.
Il est décidément grand temps de rejeter cette légende du Renan athée. Au soir de son existence, il se confessa de manière édifiante :
"Une seule chose est certaine, c'est le sourire paternel qui, à certaines heures, traverse la nature, attestant qu'un œil nous regarde et qu'un coeur nous suit" (Conférence de Londres, 1880)
"Père céleste, je te remercie de la vie. Elle m'a été douce et précieuse, entouré que j'ai été d'êtres excellents, qui ne m'ont jamais laissé douter de tes desseins (...). J'ai aimé la vérité, et j'y ai fait des sacrifices. J'ai désiré ton jour, et j'y crois encore" (Feuilles détachées, 1892)
"Des liens d'enfance, les plus profonds de tous m'attachent au catholicisme, et, quoique je sois séparé de lui, souvent je suis tenté de dire ce que dit Job: "Même s'il me tue, je mettrai en lui mon espérance" " (Conférence de Londres, 1880)
"Ne renonçons pas à Dieu le Père; ne nions pas la possibilité d'un jour final de justice" (Feuilles détachées, 1892)
Pierre-André Bizien
[Christianisme, religion, Renan, mythe]
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