Le langage, source de l'incompréhension entre les hommes?

 

 

Le langage: entre limitation et accentuation des différences entre les hommes

 

Le langage est l’outil de communication humaine par excellence. Seulement il est d’emblée restreint dans son étymologie même puisqu’il s’agit de la forme d’expression qui est propre à un groupe. Aussi, la langue en tant que moyen de communication est un ensemble de sons restreints car l’homme ne peut communiquer avec tous ses semblables, mais seulement avec ceux qui appartiennent à sa communauté linguistique.

 

La portée de la communication humaine semble alors limitée (fort heureusement, il existe cependant des langues génériques que l’on peut apprendre par-delà sa propre communauté linguistique, et qui permettent théoriquement d’interconnecter tous les êtres humains).

 

Outre cette limitation, le langage est le lieu de distinctions entre les individus, de préjugés et d’incompréhensions. En effet, dès qu’une personne s’adresse à un interlocuteur, ce dernier peut facilement identifier de quel milieu social elle est issue, de quelle zone géographique vient son accent (rural, urbain), quel est son âge, son travail…

 

On remarque alors que chaque profession possède un langage spécifique. C'est ce qu'on appelle de nos jours les langages hermétiques, c'est-à-dire des langages qui sont obscurs à ceux qui ne font pas partie d'une certaine catégorie socio-professionnelle.


Ainsi, lorsque deux personnes conversent ensemble et qu’elles appartiennent à une classe socio-professionnelle différente, ou sont d’un âge différent, il y a dès lors un préjugé qui se forme chez l’une et l’autre, mais il y a également le risque d’un malentendu car les mots ne seront pas utilisés ou entendus de la même façon.

 

Les variations de la langue...

 

D'autant qu'une langue ne reste pas constamment la même, elle a tendance à varier. Cette variation s’opère notamment à cause des règles semi-catégoriques.

 

Il s’agit des tournures grammaticales qui d'ordinaire ne s’emploient pas, mais qui, en raison de la fréquence de leur usage et de leur possible compréhension, intègrent le langage oral. De fait, les modifications d’une langue ne passent quasiment qu’à l’oral, rare sont ces changements à l’écrit.

 

Cette variation est d'autant plus déterminante qu'elle tend à rabaisser la langue à la majorité, plutôt que d’élever à elle la masse des usagers.
Comme si la société cherchait à marquer encore plus de distance entre une pseudo élite qui ne commet pas d'erreur grammaticale, et un grand nombre qui en produit sans répit.


Suivant cet état de fait, il semble que la langue varie bien plus qu’il n’y paraît, qu’elle accentue les différences et les incompréhensions entre les individus qui ne l’utilisent pas de la même façon, qu'elle est aussi à même d'être modifiée avec le temps et les changements sociaux. Variant d'un groupe d'individu à un autre ainsi que d'un individu à un autre, c'est comme si chacun possédait sa forme de langue particulière, entièrement comprise que de lui seul.

 

…apportent la confusion et la discorde...

 

Seulement, les variations de la langue et les discordes entre les hommes tiennent aussi à l'étymologie des mots, car leur sens premier est de plus en plus mis de côté. 

 

D'ailleurs, il est intéressant de noter que ce que l'on nomme aujourd'hui ''langage hermétique'' procède justement d'une erreur étymologique. À la base, le terme « hermétique » s'est formé à partir d’un nom : celui d'Hermès Trimégistre, qui était loin de s'exprimer de façon obscure mais orientait plutôt ses discours sur la vérité intelligible. L’hermétisme est donc ce qui est conforme à l’enseignement d’Hermès. Cela montre que les mots sont désormais employés de mauvaise façon.

 

Nous pouvons trouver nombres d'exemples de ces erreurs notamment dans la philosophie, puisque la majorité des querelles théoriques provient du fait que chaque philosophe ne considère pas les termes de la même manière. Certains prenant le sens originaire du terme, d'autres, le dépouillant de son sens et lui donnant une autre signification... C'est ainsi que le mot « métaphysique » s'est vu offrir différentes acceptions qui n'ont désormais plus rien à voir avec son sens premier. En sa première étymologie, il signifiait « au-delà des sciences de la nature », et désormais il peut être entendu en tant que connaissance rationnelle de la nature des choses, ou en tant que connaissance des objets physiques, ce qui semble aux antipodes du sens premier.


D'autre part, les synonymes qui constituent notre langue contribuent également à de nombreuses discordes et confusions. Car si on attribue une idée à un mot, alors ce dernier ne peut être remplacé par un autre sans que l'idée ne varie. Dès lors changer de terme pour éviter une répétition peut sensiblement modifier le sens de la phrase, d'un point de vue de degré notamment, et ne pas être compris par autrui comme on l'envisageait.

 

On voit aussi que les figures de style que l'on trouve d'ordinaire dans la poésie et désormais à profusion dans les média, permettent certaines confusions d'idées et obscurcissent parfois la pensée.


En regardant de plus près, on s'aperçoit que la presse s'attache particulièrement à l'art de la comparaison et de la personnification, ce qui renvoie l'homme soit à une vision dualiste du monde, soit à une confusion qui va en s'accentuant. Car comparer constamment deux choses entre elles, c’est exercer la pensée à ne faire que des distinctions extrêmes entre ce qui nous entoure, ainsi que les émotions qui nous envahissent, en nous faisant oublier qu’il existe toute une série d’intermédiaires entre ces extrêmes. Aussi, il existe tout un panel d’émotions qui se trouvent entre l’amour et la haine, et non seulement ces deux pôles extrêmes.

 

Ainsi, l'opposition de conceptions dualistes marque plus fortement les discordes entre les hommes.

 


… et la perte des idées contenues sous le langage


 

Il faut ajouter qu’une importante partie de la communication est construite sur des phrases toutes faites (le sempiternel « Salut ça va ? » illustre bien ce genre de phrases puisque le locuteur n’attend pas nécessairement de réponse de son destinataire, et l’énonce souvent par pure convention sociale), des proverbes, des termes qui en somme ne signifient que peu de chose, voire plus rien lorsqu’on les prononce. Que ce soit pour la personne qui les énonce ou pour celle qui les reçoit. Cela peut se comprendre aisément puisque l’on a tendance à dépouiller les mots de leur signification originaire, et même de l’idée qui est véhiculée derrière.


À l'origine, si l'on en croit la Genèse des religions, Dieu a demandé à Adam de nommer les existants ; ce qui signifie qu'il devait nommer les choses et êtres selon leur essence propre. C’est ainsi que le mot ne désignait pas l’extérieur de l’objet mais son intériorité, le mot était alors le symbole de son essence.

 

À notre époque nous pouvons considérer que puisque nous changeons les termes par des synonymes et que nous les dépouillons souvent de leur sens premier, il y a nul doute que nous ne pouvons accéder que difficilement et rarement à l'essence et à l'idée de la chose que nous nommons.  Cette idée de plus en plus lointaine voire peu connue par les usagers n’est donc que peu ou prou ce que l’homme recherche, on peut même se demander si ce dernier ne parle pas de temps en temps pour éviter le silence qui l’effraie.

 


Après ces constatations on peut se demander comment la langue permet un rapprochement entre les individus lors même qu’elle crée constamment des différences ? Dans ces circonstances, comment les membres d’une nation peuvent-ils s’unir ? Comment peut-on véritablement comprendre ce qui nous entoure ? Comment transmettre un savoir? Et comment peut-on penser qu'un discours universel est possible.

 

Eve Chellal

 

(Photo : John Kennicutt)

 


 

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