Penser l'attentat contre Charlie Hebdo

 

Est-il possible d’écrire la tragédie Charlie Hebdo sans sombrer dans la comédie ? La consécution des événements qui ont ensanglanté Paris, début janvier 2015, pose à la société française de redoutables questions. Guettées par le spectre de l’hyper-politisation, ces questions nécessitent d’intenses réflexions préparatoires. Tout d’abord, quel degré d’objectivité peut-on mobiliser pour de tels actes bruts ? Le recul analytique, dans certaines circonstances, mute en posture s’il n’est accompagné d’une dose d’émotivité confessée. Devant un fait purement frontal, la méthode strictement sociologique est un déni d’implication, une escroquerie du point de vue.


Reconnaissons donc d’emblée d’où nous parlons : d’un angle croyant, français, parisien, tourmenté. Nous essaierons donc simplement, par le biais de cet article, d’analyser quelques pans de la réalité, sans prétendre "élucider" l’affaire Charlie. Nous proposons des "éléments". Aussi, nous renonçons à la narration cursive des événements. A une réalité poly-traumatique saturée de charge émotive, compressée par un enchâssement de sacralités laïques (liberté d’expression, obscurantisme, antisémitisme, racisme, question patriotique), nous ne pouvons répondre que par à-coups analytiques, fragiles, segmentaires.


Ce que nous proposons, c’est avant tout de déconstruire certains discours collectifs, pré-conscients ou imposés. On scrutera leur mécanique, leurs conséquences et ce qu’ils cachent :


-la fabrique du slogan « Je suis Charlie », sa viralité et son degré de pertinence.


-l’argument, tout aussi viral, du « Pas d’amalgame / L’islam est une religion de paix / Les monstres ne sont pas des nôtres »


-l’affirmation selon laquelle « les musulmans sont les premières victimes du terrorisme islamiste » ; degré de légitimité du postulat.


-l’envergure de l’union nationale manifestée


-le degré de "liberté d’expression" réellement consenti par le pouvoir officiel


Nous poserons par ailleurs certaines questions subliminales :


La police et l’armée, garantes ultimes de l’esprit Charlie ? Le "droit au blasphème" est-il une contradiction dans les termes ? L’esprit d’anarchisme est-il compatible avec le consensus légal ? Peut-on décemment statufier les rebelles au Panthéon ? Le crayon religieux a-t-il droit au blasphème contre les sacralités civiles ? Restreindre… ou étendre le droit de caricature aux cléricaux (pour une neutralisation mutuelle des susceptibilités) ? La pornographie de l’émotion est-elle diagnosticable ? Derrière la question de la liberté d’expression, quel espace pour la liberté d’interpréter ? Peut-on moralement s'identifier, sans crânerie, à quelques types qui ont sciemment risqué leur vie pour leur combat?


Enfin, tout au long de ce parcours, nous évoquerons les réactions de divers types d’acteurs aux événements, à l’échelle scolaire, numérique, nationale et internationale.

 


Première approche condensée  

 


On pouvait se faire assassiner pour ses écrits, c'est aussi valable pour les dessins. Nous ne sommes pas sortis de l'histoire. Le religieux est une réalité que l'Occident ne parvient pas à penser correctement. Un travail sur les susceptibilités collectives serait intéressant à mener pour l’avenir. Les propos d'usage ne suffisent plus dans les circonstances de l’attentat de Charlie Hebdo. L'introspection collective est nécessaire lorsqu'on tue au nom du groupe auquel on appartient. C'est nécessaire pour le christianisme comme pour l'islam. Annôner après chaque attentat:" Ma religion est une religion de paix" est un postulat aussi généraliste et faux que celui qui proclame l'islam comme "une religion barbare". Les religions sont la plus audacieuse réalité humaine, puisque consacrées au spirituel. Mais la plus audacieuse et la plus nécessaire réalité est souvent aussi la plus risquée, dangereuse. Cessons de binariser le réel. La vérité est un risque. 

 

Première déconvenue: l'Occident selon les 3/4 de l'humanité

 

 

 

Qui est Charlie? 

 

Mercredi 7 janvier 2015, la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo a fait l'objet d'un assassinat collectif. D'autres personnes sont décédées dans la foulée, sans oublier les blessés et tous les individus traumatisés (la dernière onde de concernés atteint le monde entier). L'histoire d'une vendetta française plus percutante que toutes les exécutions mafieuses italiennes de l'histoire - concernant le degré d'intensité virale. Les frères Kouachi ont exécuté des personnes que la conscience collective avait factuellement écarté de son coeur: désertion des abonnés (quelque 10 000 au moment des faits), fuite des lecteurs (tirages très faibles); Charb en était arrivé à "faire la manche" en sollicitant les aides de toutes parts. Il y a eu, concrètement, abandon collectif. En droit pénal symbolique, certains pourraient avancer l'hypothèse de la non-assistance à personne en danger, par négligence plutôt que par conviction.    

 

Depuis quelques années, les dessinateurs de la rédaction encouraient la mort pour avoir publié des caricatures du prophète des musulmans dénommé Mahomet. Le fait était connu à l'échelle nationale. Cependant, de nombreuses personnalités répertoriées à gauche de l'échiquier politique avaient entrepris d'ironiser sur le soi-disant danger encouru.

 

Le prédicateur Tariq Ramadan, lors d'une émission télévisée en 2012, avait accusé Charb de "diffuser un humour de lâche" (France 5, Revu & corrigé). 

 

Depuis ces dernières années, l'équipe de Charlie Hebdo assumait le paradoxe suivant: vivre retranchée derrière une porte blindée avec des gardes du corps et des flics en faction... tout en diffusant un esprit anar' résolument libertaire. La collectivité nationale choisit de ne pas choisir, et les scandaleux avaient continué leur combat dans une indifférence bonhomme. 

 

Les frères Kouachi ont révélé le pot-aux-roses par leur happening dramatique: ils ont arraché les masques, distinguant les héros ambigus et les lâches, les dormeurs et les jusqu'auboutistes. Ces derniers jours, une formidable substitution symbolique est apparue: une usurpation d'identité collective, magistrale. Les planqués se sont soudain assimilés à des martyrs, entonnant, dans une débauche d'émotion, des Marseillaises viriles et conquérantes. Combien de pancartes: "J'ai honte, je suis une merde ignoble et charognarde" dans le concert emphatique des "Je suis Charlie"? Aucune, ou peu s'en faut. 

 

La patrie en danger

 

Dimanche 11 janvier, un gigantesque sketch s'est déroulé sur tout le territoire français. Reléguant au second rang l'attentat sanglant contre les juifs de France, une large frange de la communauté nationale a décrété sa propre multitude et son universalité. A vrai dire, avec une grande part de raison. Par miracle, le sublime transcenda la farce, et l'événement fut réellement magnifique. La nation fit corps, sinon strictement, du moins par étouffement visuel (3,7 millions de manifestants). Le monde entier fut saisi sur le vif; jamais les artères de Paris n'avaient charrié tant de sève et de lyrisme. Ce fut un moment déconcertant, d'autant plus miraculeux qu'il était partiellement pourri par un slogan d'usurpation. 

 

En effet: de quel droit, de quelle légitimité élémentaire pouvait se prévaloir le badeau du dimanche (c'est le cas de le souligner), pour prétendre se désigner Charlie? De quel droit se prétendre résistant fusillé de la première heure en 45 si l'on avait passé le temps à l'arrière, dans l'attentisme? La comparaison vaut bien entendu ce qu'elle vaut, mais ne nous leurrons pas. 

 

Le vol est un acte de déprédation qui ne se limite pas aux biens matériels. Sur un registre moral, il concerne tout acte d'appropriation indû de ce qu'a l'autre en lui. Lorsque que l'on va jusqu'à voler ce qu' "est" l'autre, la faute décuple au carré. L'événement du dimanche 11 janvier 2015 est effectivement historique, magistral. Mais une part de ses racines sont pourries par cette faute monumentale. 

Le dessinateur Luz l'a par ailleurs justement pressenti: 

 

C'est formidable que les gens nous soutiennent mais on est dans un contre-sens de ce que sont les dessins de Charlie"

 

Un manque de décence élémentaire s'est immiscé au sein d'esprits respectables et rationnels. Une illusion collective, un coup de sang émotionnel général, un spasme étrange, une sorte de douleur mythifiée dans la communion. Qui est donc Charlie? L'a-t-on jamais su? Qui est Charlie, sinon ceux qui sont allés jusqu'au bout? 

 

Qui oserait accoler son visage à ces 17 histoires personnelles fauchées par notre négligence collective? Les morts de l'Hyper Casher et les policiers qui sont aussi tombés méritent infiniment plus que quiconque de murmurer "Nous sommes Charlie". Mais nous, tristes vivants, planqués, retranchés, qui sommes-nous sinon des lâches? Nous n'avions pas le droit de dire "Je suis Charlie". Car l'être oblige. On ne se définit que par ce que l'on assume. Une alternative au slogan aurait été possible: "Je serai Charlie". 

 

Avec le temps, nous mesurerons notre méprise. Tout l'esprit de Charlie Hebdo résidait dans son identité marginale, alternative, irréductible, anti-consensuelle. Nous en avons fait une sorte d'idole rassembleuse, apolitique et "respectable". Il s'agit là d'une profanation quant à la question du sens. Un viol ontologique sur un corps mort au combat. De la nécrophilie symbolique. 

 

Qui d'entre les Charlie du dimanche reprendrait à son compte cette réflexion de Charb sur la tolérance: 

 

La tolérance, c'est aussi le mépris; c'est-à-dire "Je tolère, je regarde pas, je m'intéresse pas à ce que tu es et à ce que tu dis, je tolère, mais je regarde ailleurs". (...) La bien-pensance voudrait que tout le monde s'ignore quoi... et on appelle ça de la tolérance" (France 24, septembre 2014)

 

Charb accusait par anticipation ses thuriféraires posthumes. Quelle ironie. 

 

Ce que Charb, Cabu, Wolinski et leurs acolytes auraient préféré, c'est un hommage à leur esprit. Fort heureusement, de nombreuses personnes ont su le comprendre. Des monuments d'insolence et de mauvais goût leur furent heureusement dédiés... 

 

 

Soulignons par ailleurs que l'on a trop fantasmé de la guerre menée contre nos religions par les membres de Charlie Hebdo; leur conception de la spiritualité manquait certes foncièrement d'intérêt, de curiosité. Il revenait pourtant aux croyants de les convaincre, de les convertir, si l'on considère les commandements que Dieu réclame aux chrétiens et musulmans. Ont-ils jamais tenté de relever ce défi monumental? L'échec est religieux en amont. En 2012, Cabu déclarait:

 

Je respecte les croyants sincères qui ne cherchent pas à détourner leur religion pour changer les lois républicaines " (TV5, L'invité, 2012)

 

 

L'esprit du "Pas d'amalgame": l'antithèse absolue de l'esprit Charlie

 

Des corps flasques de veaux occidentaux se pressent les uns contre les autres; on se contemple, mimant la gravité, crayon en l'air. On aime la terre, on veut l'amour et la paix. En ce moment, l'islam s'en prend plein la gueule. Des psychopates élaborent des opérations profanatoires contre des lieux de culte musulmans. 

 

Une protestation générale surgit des entrailles de la nation:

 

Pas d'amalgame! L'islam est une religion de paix! Ne confondez pas l'islam et le terrorisme. Ces monstres ne sont pas des musulmans"

 

Déclinée sur tous les tons, cette ritournelle nous interroge: quid de l'esprit de responsabilité? Quid du recul critique sur soi-même, sans cesse réclamé du christianisme et de l'Occident? S'imagine-t-on un type répondre à des travailleurs sénégalais victimes de racisme: "Il y aurait du racisme dans la société française? Allons, messieurs, la France n'a rien à voir avec le racisme, puisque la France, c'est LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE. Point final. Les racistes ne sont pas des français puisqu'ils dérogent à l'idéal de nos chartes".

 

Avec ce type d'argumentation, le christianisme lui aussi aurait toujours été une religion de paix, et dès qu'un chrétien aurait commis un acte odieux, il ne serait plus assimilable à sa religion, au beau discours sur le papier. Les religions seraient toujours pures et ne nécessiteraient aucune remise en cause intérieure, puisque les déviateurs leur seraient automatiquement étrangers. La religion catholique n'aurait plus rien à voir avec la pédophilie. Les croisades ne seraient pas imputables à son être...  

 

Mascarade, aussi grossière qu'hypocrite et irresponsable. Le vieux fond puéril humain qui se disculpe pour ne pas se remettre en cause collectivement, pour ne pas avoir à se regarder en face, courageusement. Les religions n'évoluent qu'à coups de franches introspections, de remises en cause viriles et droites. Chez les humains, il n'y a que les enfants pour répéter sans honte: "C'est pas moi c'est les autres". Partout, depuis quelques jours, on cherche à se victimiser, à s'exempter du devoir d'auto-critique. On invoque les graves faits divers perpétrés contre les musulmans pour se faire subtilement passer pour les VRAIES victimes... Bien entendu, des musulmans refusent cette facilité, cette lâcheté éthique. 

 

C'est le cas de l'imam de Bordeaux Tarek Oubrou, qui déclare lors de son prêche: 

 

Cet acte est le symptôme de beaucoup de déficiences dans l’islam et dans notre communauté musulmane en France "(09/01)

 

-L'anthropologue Malek Chebel assure quant à lui:

 

Le vrai problème de l’islam de France, c’est sa profonde désorganisation. Il n’est absolument pas maître de son destin. Ses orientations idéologiques sont en général celles de groupes de pression extérieurs" (Le Point, 15 jan 2015)

 

-Le philosophe de culture musulmane Abdennour Bidar va plus loin dans sa lettre au monde musulman: 

 

Je te vois en train d'enfanter un monstre qui prétend se nommer État islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : DAESH. Mais le pire est que je te vois te perdre - perdre ton temps et ton honneur - dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement interminable entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine. Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Quel est ton unique discours ? Tu cries « Ce n'est pas moi ! », « Ce n'est pas l'islam ! ». Tu refuses que les crimes de ce monstre soient commis en ton nom (hashtag #NotInMyName) » (Huffington Post, 15/10/2014)

 

-Alaa El-Aswany (Ecrivain égyptien, auteur de "l’immeuble Yacoubian") soutient que le problème de l’islam a commencé avec l’argent du pétrole.  

 

-L'islamologue Rachid Benzine diagnostique sévèrement: 

 

Seules les familles musulmanes européennes peuvent nous sauver. Elles sont le meilleur rempart contre l’extrémisme. Parce que, par nature, elles inculquent un islam non violent. Mais elles sont aussi particulièrement malléables car les gens ne sont pas outillés pour acquérir une approche critique de leur religion. Il faut aujourd’hui faire ce travail qui n’a pas été fait pendant quarante ans. » (Le Soir, 09/01/2015)


Puis il poursuit :

 

Les responsables religieux doivent aussi faire leur examen de conscience. Il ne s’agit pas juste de rétorquer que "l’islam, c’est la paix". Quel islam est principalement enseigné dans nos mosquées, dans nos écoles ? N’est-ce pas surtout le wahhabisme saoudien et la vision des frères musulmans, avec des conceptions fondamentalistes, liberticides ? Il faut aujourd’hui donner aux gens les outils, comme l’histoire, pour intérioriser les critiques, même les plus intimes. Si on avait fait ce travail-là il y a 20, 30 ans, on n’en serait pas là. » (Le Soir, 09/01/2015)

 

 Rachid Benzine, islamologue

 

-Le lendemain du drame, un vieux musulman déclare dans la rue, à la caméra du JT de France 3:

 

J'ai honte... J'ai mal, très mal" (8/01)

 

Face à ces diverses remises en question, combien de propos puérils, tout occupés à se disculper par avance? Il est évident que tout acte anti-musulman est immonde et sacrilège; mais ce danger récurrent permet-il de ne pas accepter les critiques légitimes? La construction sophistique de cette auto-défense permanente atteint des sommets de mauvaise foi... lorsque les mêmes personnes s'autorisent d'accuser à toute force la société d'accueil pour des faits de racisme infligés par des individus spécifique. En mobilisant le raisonnement, la France serait en droit de leur répondre en continu: "pas d'amalgame monsieur, on vous traite de sale arabe? Cela n'a rien à voir avec la France, qui est LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE". 

 

Bien entendu, chacun mesure à quel point une telle posture serait choquante. Chacun comprend que tout acte de racisme interroge notre collectivité, qu'elle doit s'osculter pour prévenir les dysfonctionnements qui émanent de son corps. Les français musulmans doivent assumer avec confiance leur être collectif, comme les autres, sans crier à l' "islamophobie" perpétuelle. La vérité, elle, est au-delà de tout cela. 

 

Nous sommes prêts à reconnaître la part de souffrance et de peine qu'endurent les musulmans de France face aux regards blessants et méprisants des uns, face aux perversités des autres. Il faut cependant bien comprendre que si la France doit se questionner en elle-même sur ces actes sordides, il en va de même pour sa composante musulmane lorsque des monstres issus de son sein répandent la mort. 

 

Par ailleurs, on ne naît pas terroriste; on le devient. On ne saurait distinguer en deux groupes étanches extrémistes et majorité saine. Entre les deux pôles, l'ensemble des croyants se positionne selon des positions plus ou moins ouvertes, plus ou moins justes, plus ou moins sectaires. C'est le cas pour les fidèles de chaque religion, qu'ils soient catholiques, musulmans, juifs... 

 

La justification de l'attentat existe jusque dans l'Eglise catholique

 

Soyons lucides: l'attentat de Charlie Hebdo a fréquemment été justifié, sinon directement, du moins en creux dans de nombreux établissements scolaires et sur les réseaux sociaux. Le lendemain de la tuerie perpétrée par les frères Kouachi, 70 établissements scolaires ont rapporté de graves contestations envers la minute de silence. 

 

Au collège Germaine-Tillion, dans le 12e arrondissement, des élèves de 13 ans contestent l’hommage à Charlie Hebdo et JUSTIFIENT le meurtre :

 

Ils l’ont cherché » (L'Obs)

 

...lance une adolescente ; un de ses camarades surenchérit :

 

On les avait prévenus. C’est comme à l’école, quand on fait quelque chose qu’on doit pas faire. Vous nous dites d’arrêter une fois, deux fois, trois fois, puis vous nous mettez une heure de colle" (L’Obs)

 

Le lundi 12 janvier, au lycée Blaise Pascal de Châteauroux, des élèves tabassent un camarade après qu’il ait défendu la laïcité sur facebook.

 

On peut choisir de regarder ailleurs, de minimiser et de plaider qu'il ne s'agit là que de propos immatures. C'est se condamner à accepter la perpétuation du mécanisme. C'est se coucher, encore une fois, devant ce que l'on ose pas affronter directement: la haine. 

Cette haine s'est surtout déversée sur les réseaux sociaux, révélant avec éclat combien l'attentat islamiste divise la société réelle. Sur Twitter, d'innombrables messages ont contredit la belle fable républicaine de l' "unité nationale":

 

N***** déclare:

 

Quand ca s'permet d'attaquer et dcarcicatureé le Prophete gratuitement et méchamment faut s'attendre à un retour de baton #Bien fait" (Twitter, 07/01)

 

Goun** écrit:

 

En vrai Charlie Hebdo ils l'ont mérité depuis quand on dit le Coran c'est de la merde? Allez Bisouu"


Ki** se marre:

 

Les blancs qui vont se moquer de l'esclavage, moi, je vais me moquer de Charlie Hebdo sans pression et sans pitié bien fait pour eux" (07/01)



On lit aussi:

 

C'est pas bien ce qu'ils ont fait mais tu veux quoi ta voulu t'attaquer a l'islam assumes mtn" ; "Cheh Charlie Hebdo bien fait pour votre gueule"; "Bien fait pour ces merdes de Charlie Hebdo"

 

moot***:

oh bordel charlie hebdo ahaha j'suis trop content c fils de pute de raciste ahahahaha j'irai rire sur leur tombe negrooooo"


D***:

 

Ptdr CHEH pr la fusillade Charlie hebdo sa vs apprendre a dire que le coran c'est de la merde"

 

S***:

 

Ces fils de pute de Charlie hebdo ils méritaient la mort 100 fois. Bien fais"

 

 

Parfois, des Twittos envoient des messages inverses, d’une grande cruauté, appelant à la mort des assassins, se réjouissant. Un type ironise sur Amedy Coulibaly qui, non content de tuer une policière dans le dos, finit « partousé » par les flics. 

 

Des hashtags improbables apparaissent, comme: #JeSuceCharlie

 

Le vendredi 9 janvier, sur Facebook, un évêque catholique de la communauté Saint Martin écrit en toutes lettres (nous tairons son nom par charité): 

 

La prophétie de Marthe se réalise : "la France tombera très bas à cause de son orgueil..." "

 

Puis il déclare: 

 

Le blasphème et le sacrilège sont une offense et pas un Droit. Les journalistes morts ne sont pas des "martyrs" ni des héros de la "liberté d'expression". Par leurs dessins ignominieux et leurs caricatures impudiques ils ont offensé impunément la chrétienté et causé un grave préjudice à la croyance. Les pornocrates qui orchestrent un matraquage médiatique pour asséner leurs sophismes sont grotesques. Qu'on arrête la propagande d'Etat macabre autour de cet infâme journal qui n'a obtenu que ce qu'il cherchait"

 

Oui, un évêque catholique a écrit cela: Charlie Hebdo "n'a obtenu que ce qu'il cherchait". L'islam n'est pas seul en cause dans ce qui s'est passé: l'Eglise catholique doit aussi entamer un travail d'introspection pour expurger la part de pourriture qui gît en elle. 

 

Jeudi 15 janvier, le pape François s'est exprimé sur le sujet. Rompant avec le libéralisme traditionnel de ses discours, il a choisi de critiquer la ligne qu'avait emprunté Charlie Hebdo, puis a parlé de provocation : 

 

Si un grand ami parle mal de ma mère, il peut s'attendre à un coup de poing, et c'est normal. On ne peut provoquer, on ne peut insulter la foi des autres, on ne peut la tourner en dérision !"; "Il y a tant de gens qui parlent mal des autres religions, les tournent en dérision, font un jouet de la religion des autres : ce sont des gens qui provoquent"

 

Sans aller jusqu'à remettre en cause la parole du pape, peut-être faudrait-il faire remarquer qu'au Pakistan, la chrétienne Asia Bibi risque d'être exécutée d'un jour à l'autre pour avoir "offensé" Mahomet. Ailleurs dans le monde, d'autres personnes attendent la mort pour blasphème. Dans ce contexte dramatique, la parole de l'Eglise peut-elle se permettre le terme "provocation"? Car en définitive, tout acte provoque naturellement des conséquences, comme l'action de protestation de l'objecteur de conscience peut "provoquer" la fureur de son bourreau: dès lors, la provocation est-elle intrinsèquement un mal mécanique, ou plus précisément la "cause" d'un effet (éventuellement condamnable, éventuellement justifiable)? Combien de fois, au cours de l'histoire, des croyants ont péri pour avoir osé "provoquer" leurs bourreaux en récitant le coran ou en exhibant la croix au moment fatidique?  En définitive, le fait de provoquer est-il suffisant pour mériter condamnation mécanique? 

 

Le blasphème est-il un droit?

 

Le paradoxe est le suivant: nous vivons dans un monde globalisé d'images et de textes à diffusion planétaire, bien que les lois régissant la diffusion de ces textes et images soient nationales et divergentes. Internet est l'agent majeur de cet état de fait délicat. Le blasphème est une réalité chargée de sens et d'histoire que la France a choisi d'enterrer (officiellement). La majeure partie de la planète soutient, quant à elle, la légitimité de cette notion. 

 

Notre République nationale doit confesser ses gènes anti-religieux. Souvenons-nous des massacres "fondateurs" perpétrés en Vendée, les noyades de masse, l'extermination des prêtres réfractaires. Rappelons-nous du fichage des militaires de foi catholique au début du XXe siècle, de la mort du pape Pie VI en déportation à Valence (1799). La République française plonge ses racines dans la violence anti-religieuse: le fait est historiquement incontestable. Cela ne signifie pas que la religion de l'époque était exemplaire ou quoi que ce soit de tel. Cela ne signifie pas non plus que le régime républicain soit illégitime ou que la Monarchie de droit divin soit plus souhaitable. Seuls les anges sont asexués. Nulle réalité n'est intrinsèquement pure, et la République française ne fait pas exception. 

 

Son rapport au blasphème est biaisé par un inconscient historique très chargé. L'anticléricalisme a tué, massacré, comme le fait quotidiennement le fanatisme religieux. Les chrétiens de Corée du Nord, les musulmans de Chine peuvent aujourd'hui en témoigner. 

 

Aussi, l'interdiction du blasphème subsiste dans la France légale, recyclé sous d'autres appellations. L'outrage au drapeau, aux symboles de la République lui sont consubstantiels. Nous associons trop rapidement blasphème à "peine de mort". Le blasphème peut être puni de bien d'autres manières, et la supression légale de la peine capitale n'efface aucunement son interdiction. Proférer des paroles racistes, par exemple, équivaut strictement à un blasphème républicain. Devant un raciste invoquant la liberté d'expression, on lui répondra que le racisme n'est pas une opinion, mais un délit. La stricte liberté d'expression est donc limitée, encadrée, et fort heureusement. 

Dans de nombreux pays, on considère le blasphème antireligieux comme un délit, non comme une opinion. Cela nous indigne, malgré les faits: nous reconnaissons nous aussi par notre droit que la liberté d'expression implique des astérisques restrictives en bas de page. Le problème est d'une complexité inouïe, et chacun cherche à s'en dépétrer comme il peut. 

Le journaliste Jean-François Kahn déclare par exemple:

 

Je n'aime pas le blasphème, qui est pour moi un pur enfantillage. Mais à partir du moment où on est confronté à une monstruosité mentale qui consiste à transformer toute critique d'une croyance en blasphème, je suis même prêt à assumer celui-ci » (Le Figaro, 08/01/2015)

 

Le terme "blasphème" a une histoire. Il s'origine notamment dans le vocable hébreu "naqav" (idée de percer, d'exprimer en creusant des trous). La notion grecque "blasphêmia" exprime davantage que la simple insulte portée contre Dieu. Par ailleurs, un prophète peut-il être "associé" à Dieu? Derrière la thématique du blasphème, c'est notre rapport collectif à la calomnie et à la diffamation qui émerge. Peut-on être puni pour avoir "sali" symboliquement quelque chose, quelqu'un, une idée? Incontestablement, le droit français répondra "oui". Il exclut cependant Dieu, réalité ultime pour les croyants, de sa protection officielle. 

 

Est-ce compréhensible, justifiable? Ceci est une autre question. Quelle définition officielle accorder au blasphème? A-t-on suffisamment décortiqué cette notion vaporeuse? 

 

L'une des raisons majeures du déchaînement des violences réside dans le narcissisme collectif, dans l'amour-propre identitaire. Mobiliser les collectivités sur ces réalités est un impératif urgent. La part d'infantilisme psychologique nous guette tous, croyants comme militants politiques, de droite, de gauche... Travailler à encaisser critiques et mises en cause, y répondre adéquatement, pacifier les egos. De multiples chantiers doivent être entrepris. 

 

Liberté d'expression/liberté d'interprétation

 

Derrière la question de la liberté d'expression, quelle marge pour la liberté d'interpréter? Quel droit à l'erreur? A la confusion? Ces questions doivent aussi être creusées. L'art ne nous apprend-il pas que l'interprétation d'une oeuvre est libre? Dès lors, dans quelle mesure condamner celui qui perçoit un dessin comme une attaque, une agression? Sa liberté d'interprétation est-elle ici permise? Apparemment non. 

 

La question de la vérité émerge progressivement derrière ces questionnements successifs. Nous employons volontiers l'expression "C'est ma vérité", "C'est sa vérité". Nous pourrions tout autant déclarer "C'est mon opinion", "C'est son opinion". Dès lors, la vérité est-elle synonyme d'opinion? C'est ce que semble impliquer cette réalité langagière. L'Occident croit-il encore au mot vérité? Lui accorde-t-il une signification réelle? Nous pouvons en douter. Il semble que nous soyons collectivement coupables d'entretenir d'énormes confusions quant à tous ces sujets. 

 

Les musulmans sont-ils les premières victimes des islamistes?

 

Question éminemment délicate, chargée de passions rentrées. Aussi, il s'agit de ne blesser personne. Numériquement parlant, le fait est indéniable: la fureur du terrorisme islamiste tue en premier lieu des musulmans. Mais les tue-t-elle en tant que tels, en tant que musulmans? L'islam radical déclare-il la guerre à l'islam et aux musulmans, ou plutôt à tous les ennemis de l'islam (Amérique, juifs, chrétiens, athées) et à leurs "complices"?

 

Est-il justifié d'affirmer que les premières victimes du terroriste Anders Breivik sont avant tout des jeunes blancs? Anders Breivik a certes assassiné une grande majorité numérique d'adolescents blancs, mais sont-ils ses premières victimes en tant que blancs? N'est-ce pas son racisme anti-musulman et sa haine des non-européens qui est "première"? 

 

Jeudi 15 janvier, le président François Hollande a choisi de répéter ce qui s'énonce comme une évidence depuis quelques jours: les musulmans seraient les premières victimes du terrorisme islamiste. Ce postulat très ambigu laisse penser qu'il y aurait des victimes de première, et d'autres de seconde zone: juifs, koufars, Occidentaux, derrière les VRAIES victimes, musulmanes. Cet énoncé subliminal est abject, ouvrant à la compétition victimaire. Le fait que le chef de l'Etat français lui-même ait repris ce slogan constitue une grave faute politique: on ne saurait hiérarchiser des classes de victimes, ceci est indigne.   

 

Juifs, koufars, musulmans, chrétiens, athées, noirs, blancs... nous sommes tous également victimes du terrorisme. 

 

Réactions internationales

 

A première vue, l'attentat des frères Kouachi contre la rédaction de Charlie Hebdo fut immédiatement et unanimement condamné dans les capitales du monde entier. Le Hezbollah lui-même condamna le massacre. Son dirigeant, Hassan Nasrallah, déclara que ces djihadistes sont plus nuisibles à l'islam que les caricatures de Mahomet elles-mêmes. 

De son côté, Abdul Rahman al-Rashed (le célèbre journaliste d'Al Arabiya News Channel) écrivait lundi 12 janvier:

 

Les protestations contre les récentes attaques terroristes auraient dû être tenues dans les capitales musulmanes, plutôt qu'à Paris (...) L'histoire de l'extrémisme commence dans les sociétés musulmanes, et c'est avec leur support et leur silence que l'extrémisme a évolué en terrorisme" (Al-Sharq Al-Awsat)

 

Partout, du Brésil à l'Antarctique (photo), des hommes et des femmes ont brandi les slogans "Je suis Charlie", "Nous sommes Charlie".

 

Lors de la marche historique du dimanche 11 janvier, de nombreux chefs d'Etat défilèrent sur l'asphalte parisien: Cameron, Renzi, Merkel, Netanyahou, Abbas... Un certain nombre d'adversaires de la liberté d'expression figuraient par ailleurs dans le cortège. 

 

Derrière cette muraille d'unanimisme symbolique, beaucoup d'hypocrisie, de calcul, mélangés à une sincère horreur. Ailleurs dans le monde, les réactions furent loin d'être doucereuses et consensuelles. Le Maroc refusa d'envoyer qui que ce soit pour défiler, étant donné que les dessinateurs assassinés avaient osé porter atteinte au prophète Mahomet. 

 

Des centaines d’Afghans ont défilé dans la province d'Uruzgan pour célébrer l’attentat des frères Kouachi contre Charlie Hebdo. Des Algérois du quartier Belouizdad ont célébré dans la joie l’assassinat collectif. Au Sud Liban, ce sont des tirs de joie qui ont étés signalés dans le camp palestinien d’Aïn el-Heloué, dès mercredi 7 (Source : L’Orient Le Jour). 

 

La vérité est amère: Chérif et Saïd Kouachi sont considérés comme des héros par de nombreux citoyens du monde ordinaires, absolument pas impliqués dans le terrorisme. Ce grave état de fait doit être considéré avec intensité: pour de nombreuses personnes lambda, à travers le monde, il est légitime d'exécuter pour des dessins. Il s'agit effectivement d'une question de civilisation, terme qui n'est pas un gros mot si on ne le charge pas de connotations géographiques. 

 

Quelles solutions? 

 

-Malek Chebel se prononce pour l’élection d’un grand imam de France, afin de représenter réellement l’islam national. Notons que le grand théologien musulman Ibn Hamz, en plein moyen âge, se prononçait même pour l’existence d’un "pape" de l’islam. Une telle solution permettrait de délégitimer les propos de certains prédicateurs. 

 

-Amorcer un travail d'enseignement sur les mécanismes du narcissisme collectif. Acclimater dès l'enfance les élèves au travail autocritique.

 

-Améliorer la ccordination des systèmes de renseignements, à l'échelle nationale et internationale. 

 

-Optimiser les conditions carcérales des prisonniers en leur proposant de vraies filières de réinsertion par le travail critique; conditionner des aides sociales supplémentaires à la présence à de nombreux débats contradictoires sur des sujets à la carte. 

 

-Instaurer des assises annuelles de l'autocritique religieuse


-S’attaquer aux parrains idéologiques et financiers des terroristes



-Déconstruire le marché de l’émotion, déconstruire le marché du capital victimaire; supprimer la culture de l'excuse


-Donner droit aux religions de caricaturer les thèmes sacrés de la société civile sans poursuivre les auteurs ou crier à l'extrémisme. 

 

-Créer l'équivalent d'un Charlie Hebdo religieux, empli de caricatures désopilantes (qui n'appellent jamais au meurtre mais à la dérision). Intéresser concrètement par ce biais les croyants à la sauvegarde de la liberté d'expression. L'imam Tarek Oubrou semble favorable à ce projet: 

 

A son époque, le prophète a subi des satires, et il a répondu par la satire. Aujourd’hui, qu’est-ce qui empêche les musulmans de faire des caricatures ? » 

 

-Préciser le droit en matière de liberté d'expression, instaurer une charte plus claire sur le sujet, préciser le cadre de la loi. 

 

-Instaurer un pacte de protection mutuelle avec les jeunes déshérités dans les cités: à eux, qui côtoient au quotidien les réalités de l'extrémisme religieux, de faire pression constante sur les apprentis sorciers du jihadisme... en les réfutant, en dénonçant chaque déviance auprès de référents communs, en ridiculisant l'extrémisme; en retour, la société civile française devrait leur garantir des conditions d'existence facilitées (accès à l'emploi, bourses, mérite généralisé à tous les niveaux).  
 

 

Pierre-André Bizien

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

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