Où trouver le travail-passion? Le gradient du bonheur en entreprise

 

Il y a quelques années déjà, le philosophe André Gorz affirmait que sur le marché du travail, seulement 5% des emplois existants correspondaient à un "travail-mission", une œuvre personnelle, singulière, vocationnelle forte. Qu'en est-il aujourd'hui? De son côté, l’économiste Philippe Chalmin affirmait récemment que le code du travail français est devenu « une machine à fabriquer des chômeurs, à détruire l’emploi en le rendant toujours plus compliqué à gérer » (Blog personnel, 28 mars 2016) 

 

Ces deux positionnements se rejoignent dans ce qu'ils dépeignent en sous-texte: un pays en crise non pas conjoncturelle mais structurelle et morale. La réalité d'aujourd'hui c'est la hantise du travail-cachot. A titre d'exemple, de plus en plus de jeunes expert-comptables finissent par abandonner leur vocation du fait de la surcharge globale de travail.

 

Au cours de l'année 2017, en France, le coût du mal-être au travail par salarié et par an s'élèverait à 12600 euros (estimation cabinet Mozart Consulting, juillet 2017). Sans entrer dans une querelle de méthode ni épiloguer sur le chiffre, nous pouvons aisément comprendre l'ampleur du problème de fond qui est posé. Une productivité optimale passe nécessairement par le travail-passion; hors de ce cadre, tout n'est que pertes plus ou moins maîtrisées.

 

Certaines entreprises l'ont bien compris, et vont parfois très loin pour se prémunir contre les risques de baisse statistique: on peut sourire des employés de Google avec leur mur d'escalade dans les locaux. On peut plaisanter du concept polémique des "congés illimités"... Il n'empêche: il n'existe pas une formule miracle, mais des solutions à conjuguer selon les contextes. Le "sur-mesure" n'étant pas envisageable littéralement vis-à-vis de chaque employé d'une grande structure, il convient d'en intégrer le principe dès que possible. 

 

Le principe est le suivant: plus l'employé aura le sentiment d'avoir une prise sur le destin de l'entreprise au sein de laquelle il évolue, plus il se donnera sans compter... d'où la nécessité d'instaurer des micro-instances de décision à tous les héchelons de la hiérarchie. Il reste que la culture française au travail est particulière, et très chatouilleuse par convention: c'est le prolongement de la mystique révolutionnaire qui irrigue les comportements de tous les jours au bureau. Il faut en avoir conscience, et éviter la symbolique absolutiste. 

 

La fibre hyper-sociale du tempérament français s'adapte mal au monde de l'entreprise tel qu'il existe, mais elle pourrait le révolutionner si elle prenait conscience d'elle-même. En rajustant son "être au monde", le logiciel français pourrait prendre un sérieux leadership. Au lieu de cela, trop souvent, on attend que le monde change en notre faveur avant de consentir à bouger soi-même. Pascal Lamy, ancien directeur général de l'OMC, le rappelait en ces termes:

 

« En France, en général – peut-être est-ce en train de changer un petit peu – on considère qu’il faut d’abord changer le monde, et puis après on verra si on fait ce qu’il faut pour changer la France ; et aussi longtemps qu’on a cette idée dans la tête, c’est pour ça qu’on ne fait pas grand-chose» (Pascal Lamy, Bourdin direct, 29 août 2016)  

 

Autre point d'importance, le malentendu national sur la notion de "dialogue". En juin 2015, Louis Schweitzer déclarait ceci :

 

« En France, il y a des négociations mais pas de dialogue, constant, désintéressé, respectueux» (Responsables n°427, juin 2015)

 

Encore une fois, c'est l'option du rapport de force darwinien, celui de la lutte des classes éternelles, qui prime dans les consciences. Il faut faire évoluer ce réflexe sans le faire disparaître pour autant. Il s'agit d'un chantier déjà bien engagé, mais qui nécessite l'accord de principe du monde salarial. Le bonheur est intimement corrélé à l'évolution de la psychologie collective française par rapport à l'entreprise et au travail. 

 

Pierre-André Bizien

 


 

à lire aussi

Le déclin de l'Occident - mythe ou réalité? Une question passionnante

Le déclin de l'Occident - mythe ou réalité? Une question passionnante

La question du déclin de l'Occident est minée. Comment l'aborder sans tomber dans le piège politique? Michel Onfray, Philippe Murray et d'autres philosophes s'y sont essayés...

L'islamo-gauchisme est-il un concept légitime?

L'islamo-gauchisme est-il un concept légitime?

Qu'est-ce que l'islamo-gauchisme? Qui sont les islamo-gauchistes? Les intellectuels se divisent sur le sujet.

Racisme anti-asiatique - entretien avec le rappeur Lee Djane

Racisme anti-asiatique - entretien avec le rappeur Lee Djane

Le racisme anti-asiatique en France: une réalité qui rencontre l'indifférence. Les mouvements antiracistes en retard

Chiffres économiques (2)

Chiffres économiques (2)

Divers chiffres économiques, avril 2014

Les auteurs

 

Index des citations religieuses

 

Caricatures

 

Vous aimerez aussi

Christos Yannaras, pape de l’ anti occidentalisme théologique

Christos Yannaras, pape de l’ anti occidentalisme théologique

Lorsque le christianisme rencontre le génie grec, les cieux ont pour habitude de s’élargir. Christos Yannaras, lui, les fait décliner.

 

 

Affaire du Plug anal: l'art outragé?

Affaire du Plug anal: l'art outragé?

Derrière la polémique consécutive au dégonflage de ''tree'', que peut-on dire des rapports qu'entretient l'art avec la subversion de nos jours?

 

 

Stalingrad, le tournant sanguinolent de la Seconde Guerre Mondiale

Stalingrad, le tournant sanguinolent de la Seconde Guerre Mondiale

Près de 70 ans après la fin des derniers combats, que reste-t-il dans les mémoires de la bataille de Stalingrad? Retour sur l’un des plus grands affrontements militaires du XXème siècle.

 

 

L'Espagne musulmane fut-elle légitimement reconquise par les chrétiens? Al-Andalus, chiffres, victimes

L'Espagne musulmane fut-elle légitimement reconquise par les chrétiens? Al-Andalus, chiffres, victimes

Al-Andalus n'est-il qu'un mythe orientaliste? Les califes de l'Espagne musulmane ont-ils massacré juifs et chrétiens? Retour historique sur plus de 700 ans de colonisation passionnelle