L’amitié est un mot qui offre beaucoup de marge d’interprétation chez les individus, qui y mêlent leurs intérêts obscurs et leurs obsessions. Nous sommes tous concernés par cette réalité grotesque. A chacun d’entre nous, la question se pose donc : qu’est-ce que l’amitié pour moi, pour toi ? Hasardons un balbutiement de réponse.
L’amitié, c’est naturellement l’absence d’inimitié, de volonté nocive envers l’autre. Sachant que l’inconscience nous joue souvent des tours, l’amitié exige donc de nous de la lucidité, afin de ne pas "mordre" l’autre malgré notre volonté. Concrètement, la grande question est de savoir si l’on place l’agrément de l’autre avant ou après le nôtre. Ici réside la grande distinction fondamentale à intégrer, afin d’évaluer le sentiment d’amitié que l’on éprouve pour quelqu’un.
Mon agrément prime-t-il ou non celui de mon "ami" dans ma conscience et mes actes ? Evidemment, la question est redoutable, puisque les sentiments sont ordinairement mélangés… mais à quel degré ? Nous ne pouvons pas contourner la question. Le degré de mélange qui réside dans le sentiment d’amitié que l’on éprouve pour tel ou tel doit être appréhendé, tout comme la part de prédation qui acidifie nos affinités électives.
Au fond, l’amitié véritable est exceptionnelle : elle est un effacement relatif de soi pour l’autre. Ici, notre plénitude passe par un creusement intérieur. L’amitié n’est pas synonyme de repos, ni d’aise, ni de sérénité. Elle est un souci d’autrui, une IMPLICATION, la lime qui taille un cœur en le délivrant de son écorce de pierre. Des lambeaux de chair vive sont fatalement emportés lors de cette opération douloureuse.
L’amitié nous régénère en nous blessant aux contours. Elle met à nu notre cœur et le rend vulnérable. La protection de l’ami se paie d’une mise en danger originelle. L’amitié est don de soi éclairé, volontaire, et parfois réciproque. Dans les faits, elle est avant tout un idéal, que l’on peut approcher, voire habiter malgré une certaine distance flottante. L’amitié a la gravité d’une vertu morale, car elle est responsabilité vitale. Je réponds de mon ami. Elle n’est cependant pas ce soleil noir et sévère qui pourrait tenter notre discernement.
L’amitié est un mystère qui rend "heureux", au-delà des agréments ordinaires. Conception élitiste ? Aristocratique ? Ah ! Mais l’amitié est un défi, un grave point d’interrogation planté dans notre âme. La légèreté lui est fatale, car le commencement de la trahison.
Pierre-André Bizien
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