Jean Guitton face au judaïsme et à l'islam

 

Que pèse, de nos jours, le souvenir de Jean Guitton dans nos consciences de jeunes drogués connectés ?  Rien, vide sidéral, néant cosmique. Son héritage ? Allègrement liquéfié dans les chiottes de la mémoire collective. Next generation, please : Apple, Rihanna, Dr Dre… La culture au quintal, celle qui s’impose, qui écrase et qui t’entête. Faut faire de la place, bazarder les vieux meubles.


Retour, donc, sur une antiquité du XXe siècle : Jean Guitton. Oui, Jean Guitton, l’une des plus grandes figures catholiques françaises du siècle totalitaire. Un méta-cuistre de première classe, ceinture noire de religion. Bref, un type passionnant. Qu'enseignait ce monsieur? Des choses érudites sur les religions, qui vous extirpaient de l’hébétude du quotidien. Guitton dans le texte, c’était lourd, pompeux, presque chiant même, souvent. Mais c’était du classique, du solide, de la pensée bien profonde, celle qui se déguste au prix de l’effort, de l’entêtement volontaire. Guitton, il ne vous volait pas, c’était une valeur sûre. Le lire, c’était  se rattacher par l’esprit à ce vieil académisme français, plein de chair et d'à-propos. C’était désuet mais consistant, saturé d’humanisme. Le lire, c’était s’accroître.


Jean Guitton a beaucoup écrit. Il a énormément glosé, bavardé même, sur l’histoire du christianisme. Une thématique lourde, difficile à traiter impunément. Il s’en est sorti loyalement, ça n’était pas gagné d’avance.


Allez en bibliothèque, ouvrez l’un de ses volumes, qu’importe le titre. Feuilletez quelques pages, ingurgitez quelques paragraphes ici ou là : vous serez toujours gagnant, vous apprendrez toujours quelque chose d’intéressant.

 

Islam et Judaïsme


Pourquoi nous intéresser à son rapport au judaïsme et à l’islam ? Tout simplement parce que ce versant de son œuvre demeure obscur. Guitton a pensé l’islam et le judaïsme de manière discutable, certes, mais toujours intéressante. Le lire sur ce terrain, c’est se faire une idée assez juste de ce que pouvait penser un grand cerveau catholique et classique sur l’altérité religieuse, au XXe siècle. Nous avons donc jugé utile de ramasser quelques-unes de ces considérations personnelles, qui seraient de nos jours contestées pour la plupart. On se fera dès lors une idée de la vitesse à laquelle changent les sensibilités collectives.


De son vivant, Jean Guitton a eu un rapport sulfureux avec le judaïsme. Grand disciple de Bergson, il fut aussi très souvent attaqué pour sa proximité avec le général Pétain. Son rapport à Israël est incompréhensible pour une conscience binaire contemporaine. L’alternative facho/progressiste est impuissante à nous révéler quoi que ce soit lorsque l’on considère le rapport de Guitton au judaïsme. Pour lui, et en cela nous le suivons, le christianisme est un néo-judaïsme ; il ne s’agit pas tant de deux religions hermétiquement séparées que d’une seule et même religion, laquelle s’actualise de façon originale avec l’enseignement de Jésus.


Selon lui, « la religion juive se hausse, se surmonte et se dissipe en hauteur. Elle se sublime dans la religion de Jésus, qui se trouve accomplir en lui et en ses continuateurs tout ce qu’elle annonçait et promettait sans le bien savoir distinctement» (Critique religieuse)


Le judaïsme est donc intrinsèquement porteur de christianisme, ce christianisme qui va surgir à partir de l’enseignement retentissant d’un rabbin en pleine occupation romaine. Guitton considère par ailleurs que le christianisme dilate et étend les valeurs du judaïsme à l’échelle du monde. L’ancienne religion des Hébreux, après le passage du Christ, s’enferme dans les rituels ; elle va se cloisonner.


Concernant l’islam, notre auteur est plus incisif. Selon lui, l’islam n’est pas une hérésie chrétienne, mais  «un immense écartèlement chrétien ». Mahomet possédait une nature ambigüe, qui balançait entre les extrêmes : «tantôt féroce jusqu’à la cruauté», tantôt «magnanime et tendre» ; c’était un « songeur angoissé et violent». Concernant son comportement lorsque l’ange lui transmet le coran, Guitton le rapproche de celui de Victor Hugo qui invoque les esprits à Guernesey.


Aussi affirme-t-il, très frontal :


-« L’Islam n’a pas voulu choisir entre le Ciel et la Terre, il a proposé une contamination du ciel par la terre, du sexe et de la mystique, des armes et du prosélytisme, de la conquête et de l’apostolat» (Œcuménisme).


Ou encore :


-« La religion de Mahomet est une simplification du judaïsme, parfaitement adaptée aux instincts humains ; et c’est pourquoi elle a pu se présenter face au christianisme comme un second développement possible de la religion d’Abraham, moins compliqué et surtout plus complaisant» (Philosophie)


-« S’il y avait une certitude en Israël, c’était celle de l’unité divine. Vérité radicale et raciale, qui coulait avec le sang. La religion musulmane n’est jamais que la révolte de ce même sang sémite contre toute tentative pour loger une pluralité dans l’Être simple. De Mahomet à Allah, la distance n’est pas franchissable. Contre le scandale de ce franchissement fait par les chrétiens, les muezzins protestent cinq fois par jour» (Critique religieuse)


Plus assassin cette fois-ci :


-« On a pu voir naître et se développer une philosophie arabe, comme il y eut une philosophie juive. Mais pas plus en Islam qu’en Israël, on ne vit naître, croître et se ramifier une théologie» (Œcuménisme)


Ne jugeons pas Guitton d’après les préjugés de notre époque, en essayant de tout mesurer à la toise de la tolérance. Il est sévère, certes, mais ne lit-on pas des jugements équivalents, sinon autrement plus rugueux, chez les intellectuels juifs et musulmans de l’époque ? Gardons en tête que la liberté d’expression, c’est justement cela : la liberté de déplaire, ne pas avoir à s’autocensurer. Non, ne jugez pas trop vite Guitton l'ambigü, lui qui murmura vers la fin de sa vie :


« Le musulman, il suffit de le regarder faire sa prière pour savoir qu’il nous est supérieur » (Le siècle qui s’annonce)

 

Pierre-André Bizien

 

(Photo: traditionalcatholicmass.com)

 


 

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