Introduction à la pensée de Muhammad Asad, penseur de l'islam

 

Leopold Weiss (1900-1992) est issu d'une grande lignée rabbinique d'Europe centrale. Initié sans intensité appuyée au judaïsme de ses pères, rien ne le prédispose à l'origine à se rapprocher de la spiritualité musulmane. C'est en Palestine, où il travaille comme correspondant-reporter, qu'il découvre l'islam. Séduit, indescriptiblement attiré,  il choisit de se convertir et devient Muhammad Asad. Il a 26 ans. Au cours d'une longue et sinueuse carrière, il sera successivement assistant de cinéma, correspondant-journaliste, diplomate, intellectuel.

 

De fait, son existence fut empreinte d'un certain parfum romanesque: emprisonné pendant la Seconde Guerre Mondiale par les britanniques dans un camp pour étrangers en Inde, citoyen puis ambassadeur du Pakistan naissant, compagnon du grand réformateur Muhammad Iqbal, on le retrouve ensuite en Occident, aux Etats-Unis.

 

Ses travaux intellectuels traduisent un désir profond de réformer, d'épurer l'islam, d'inviter l'Oumma contemporaine à se déprendre des vieilles affections culturelles stérilisantes; Asad encourage ses coreligionnaires à regagner les rives d'un islam originel, autrement plus mystique et vivant que ce que des siècles de déviation en ont fait. Aussi, il traduira et commentera le coran à la lumière de son esprit respectueusement iconoclaste.

 

 

Substance et développements de la pensée de Muhammad Asad

 

Asad ne fut jamais un penseur strictement indépendant. Ses développements théoriques prolongent et entrecroisent ses affinités intellectuelles. On connaît sa proximité avec le grand réformateur musulman Muhammad Iqbal. Aussi éprouvait-il beaucoup d'admiration -mêlée d'un certain recul- envers des théologiens plus classiques comme Ibn Hazm (grand théologien radical du Moyen Age).

 

Porteur d'une double culture effilée, fils du criticisme occidental, il s'est naturellement élevé contre le littéralisme dogmatique dans l'islam, tout en se prononçant pour une modernisation des consciences. L'inclination spirituelle pour une religion ne saurait justifier la cécité historique. Depuis des siècles, affirme-t-il, le monde musulman a cessé de réfléchir à ce qu'exprime réellement l'islam, à ce que sont ses lois véritables. Aussi, la théologie musulmane courante et la jurisprudence canonique ressemblent désormais à un "vaste magasin de vieux vêtements". Il n'hésite pas à déclarer que l'islam des époques passées fut, dans les faits, une "contradiction vivante" des postulats réels de la religion révélée, une trahison envers le message que reçut Mahomet. Asad est ici très formel: il utilise des termes tels que "décadence" et "déviation", interdisant de fait aux musulmans contemporains de s'enorgueillir spirituellement de leur passé.

 

Muhammad Asad a notamment mis en garde contre ces groupes bigotistes autoproclamés "gardiens de l'Islam", qui pullulent ici ou là en constituant de fait - et contradictoirement - un clergé à la remorque du modèle occidental. La cléricature, souligne-t-il, n'a rien à faire dans le monde musulman.

 

La civilisation occidentale porte de son côté un lourd passif moral envers l'islam:

 

"L'attitude mentale de la plupart des Occidentaux est obscurcie par un préjugé hostile contre la foi islamique, un préjugé si profondément enraciné qu'ils n'en sont eux-mêmes souvent pas conscients" (This Law of Ours). 

Aussi, le fait d'admirer la poésie d'Omar Khayam et d'affectionner l'architecture moresque n'excuse rien; au regard des calomnies constantes que l'Occident a formulées contre Mahomet au cours de l'histoire, ces petites inclinations récréatives ne pèsent strictement rien.

 

La spiritualité contemporaine pâtit des agressions constantes du monde techniciste. L'économie doit en revenir aux principes premiers de l'islam.

 

Asad soutient que la civilisation musulmane a ceci d'unique qu'elle est la seule à strictement commencer à un moment "t". Toutes les autres (romaine, européenne, indienne, chrétienne, etc) résultent d'une évolution plus ou moins floue dans le temps; contrairement à tous les autres faits civilisationnels historiques, lesquels résultent de lents métissages de traditions diverses, l'islam marque une nouveauté foudroyante et radicale dans l'espace et dans le temps. Cet argument séduisant est cependant largement contesté dans les milieux universitaires occidentaux (l'étude linguistique contemporaine du coran notamment, attribuant contre le dogme islamique des traces de syriaque et même d'éthiopien (tuwba, etc) au sein du livre sacré). Par ailleurs, Asad tempère son propos en reconnaissant que la civilisation islamique porte aussi la marque de liens avec le passé: "Aucun phénomène organique n'est jamais sans passé".

 

Intuition signifiante: il s'est prononcé contre la notion de "révolution islamique", en tant que concept artificiellement importé de l'Occident. Un tel concept serait en effet porteur de chaos, et le réformisme ne doit pas passer par cette voie. Cet avertissement, prémonitoire en un sens, résonne amèrement depuis les grandes convulsions qui ont secoué le monde musulman depuis 2011.

 

Enfin, Asad a tenu à mettre en garde les musulmans contre les suggestions passionnées de l'émotion: "L'émotion seule ne nous approchera pas de notre but".

 

 

Citations signifiantes

 

"Nous musulmans aussi, nous ne pouvons pas, même si nous le désirons, continuer à vivre comme nous avons vécu jusqu'ici, complaisamment sécurisés dans l'illusion que le modèle de vie accepté comme valide au cours des temps passés doit à jamais demeurer valide" (This law of Ours)

 

"Certains savants musulmans considèrent que le concept de démocratie n'est pas compatible avec le concept d'Etat islamique. Or bien sûr qu'il l'est, et le coran ébauche l'essence de la démocratie" (A Road to Mecca)

 

"Le rêve d'une "révolution" islamique (un concept occidental artificiellement implanté dans les esprits musulmans) ne peut que conduire à une exacerbation des nombreux conflits existants dans notre Oumma, et dès lors à un élargissement du chaos dans lequel nous nous trouvons à présent" (This Law of Ours)

 

"Les musulmans n'ont pas et n'ont pas pu appliquer la Loi de l'Islam aux vrais problèmes de leurs vies communes et individuelles, parce que cette Loi leur a été obscurcie - et dès lors rendue impraticable - par des siècles de spéculation juridique et de diversification" (This Law of Ours) 

 

 

Pierre-André Bizien

  

 


 

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