Godsploitation: la pire des industries

 

« Le sacré est le simulacre institué de l’Abîme ». Le grinçant Castoriadis était-il prophète ? Gageons que non. Pour autant, reconnaissons les faits : depuis un certain temps, plus que jamais, le religieux fait tourner la planche à billets ; le God-business explose aux quatre coins de la planète, enrichissant pêle-mêle sectes, clercs, entrepreneurs cyniques et faux prophètes. L’éternel est à la mode, et ses larmes bien juteuses. L’avenir gélatineux de la spiritualité mondiale étend son ombre sur nos consciences hébétées.

 

Bling bling spirituel

 

A vrai dire, la Godsploitation ne date pas d’hier : au XVIIIe siècle, déjà, l’abbé Raynal monnayait ses sermons à des confrères religieux en manque de verve. Au Moyen Âge, souvent, l’Eglise vendait littéralement le paradis aux fidèles en tarifant ses prières. Dieu a toujours rapporté. De nos jours plus que jamais. Non, bien entendu, dans les humbles couvents et pauvres monastères qui parsèment encore nos campagnes.

 

Non plus, n’en déplaise aux simplistes, dans la plupart des évêchés catholiques, dans les simples églises, temples protestants, synagogues ou mosquées musulmanes. Dieu engraisse surtout les panses des charognards spirituels, auto-entrepreneurs avisés, spéculateurs de la misère humaine, assureurs célestes, concessionnaires métaphysiques.


On se souvient de la polémique soulevée, début 2013, par ces moines bouddhistes thaïlandais qui voyageaient en jet privé, l’air blasé, lunettes de soleil luxueuses plaquées au visage. Rappelons-nous aussi de Don Verzé, ce prêtre italien qui détournait l’argent de l’Etat destiné à un hôpital milanais, afin de se vautrer dans le lucre ; il possédait une villa au Brésil et voyageait, lui aussi, en jet privé. Certes, Saint Thomas d’Aquin nous enseigne que l’argent n’a rien de mauvais en soi, mais seulement s’il est utilisé pour faire le bien…

 

Jet privé, encore et toujours, au sein de l’Eglise protestante nigériane. Ici, nombre de pasteurs se dissolvent dans un quotidien fort peu évangélique : un certain Chris Oyakhilome possède sa propre chaîne de télévision (Loverwrodl TV Network) ; David Oyedepo, quant à lui,  dispose d’une propre maison d’édition (Dominion Publishing House)…

 


Partout, les télévangélistes fleurissent, appuyant leur influence adipeuse sur de puissants moyens financiers venus d’Amérique. L’Eglise protestante est ici tout particulièrement concernée ; la religiosité informe et sucrée que répandent nombre de ses représentants s’écrase violemment contre le bon sens commun. Il n’empêche… sa prospérité est endémique, mordant jusqu’à certains secteurs du monde catholique.

 

 

Dorénavant, l’ « Amen » des fonctionnaires de Dieu raisonne comme un rot lâché après une fricassée plantureuse. De plus en plus de curés utilisent leur statut pour se faire une petite renommée commerciale, musicale et médiatique (cf. le très pieux Laurent Lenne, capable de s’exhiber torse huilé dans un clip auprès de femmes nues aux formes – concédons-le – édéniques).

 


Soyons cependant vigilants : la surmédiatisation de certaines personnalités religieuses n’implique pas automatiquement leur rapacité, loin s’en faut. Le moine bouddhiste Matthieu Ricard, par exemple, ne saurait être rattaché au phénomène que nous décrivons : s’il est effectivement starifié, peopolisé, il n’en reste pas moins qu’il reverse systématiquement ses droits d’auteur à des organismes humanitaires. Cet homme de paix vit à bien des égards comme un saint, et son quotidien est d’une frugalité remarquable.

 

L'ignorance prosélyte

 

La Godsploitation est un syndrome qui ne concerne pas que l’argent. Elle favorise l’ignorance et le déracinement culturel. Elle est l’aboutissement le plus paradoxal et le plus cauchemardesque de cet œcuménisme si souvent réclamé en Occident : la vulgarisation de toutes les vulgates au plus petit commun dénominateur… le communautarisme primaire et, par extension, l’intégrisme ignorant. L’islamologue Olivier Roy a remarquablement analysé le phénomène :

 

 Le multiculturalisme revient à faire disparaître la profondeur culturelle et à mettre sous le nom de culture un jeu réduit de marqueurs religieux, analogiques les uns aux autres (prescriptions alimentaires et vestimentaires réduites à quelques signes, comme le voile). Le multiculturalisme, c’est le communautarisme réduit aux acquêts» (La Sainte Ignorance).


Depuis quelques années, on assiste à une déconnexion entre le religieux et le culturel : le syndrome qu’Olivier Roy nomme la "Sainte Ignorance", celui que l’on peut désormais observer autour de nous, dans nos grandes villes et nos banlieues. Ce qui survit de culturel n’est plus qu’une mixture de marqueurs identitaires, grossièrement narcissiques. Le recul général du sens critique dans les populations, facilité par le martellement publicitaire et consumériste, permet l’éclosion de tels phénomènes grégaires. Cet obscurantisme polyreligieux prospère dans nos démocraties au nom même de l’égalité et de la liberté d’expression. Les Lumières sont sabotées au nom d’elles-mêmes, du fait de la vulgarisation de leur enseignement. Extérieurement victorieuses, elles périssent de l’intérieur.

 


L’avenir s’annonce chargé. La religion, factuellement, devient synonyme d’ignorance, et ce n’est pas une bonne nouvelle. Cette réalité conjoncturelle semble donner raison aux athées primaires et aux sceptiques obtus. Michel Onfray et Richard Dawkins peuvent jubiler ; un boulevard idéologique se dessine devant leurs ouailles.

Comment ne pas leur donner raison, lorsqu’elles pointent l’abrutissement religieux : en 2012, l’ayatollah iranien Kazem Sedighi déclare que l’augmentation des relations sexuelles illicites est la cause de l’accroissement des tremblements de terre ; en septembre 2012, à Sorgue près d’Avignon, une mère fait porter à son enfant qu’elle a prénommé Jihad un tee-shirt sur lequel est inscrit : "Je suis une bombe" et "Jihad né le 11 septembre" ; en 2013 encore, des curés abusent de la confiance des enfants, et des pasteurs promettent des guérisons miraculeuses contre offrandes sonnantes et trébuchantes.

 

Pierre-André Bizien
 

 


 

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