On connaît le mot terrible de Léon Bloy :
La plupart des prêtres sont réellement des ennemis de Dieu » (Journal, t.1).
Issue de la conscience d’un catholique compulsif, la sentence vous enfonce sévèrement le tympan. Elle est néanmoins tout à fait justifiée, statistiquement parlant. Elle est mondialement constatable, historiquement tout autant. Les gérontes du Vatican l’admettent désormais sans trop de difficultés, avec une pointe de démagogie sous-jacente ; de fait, depuis quelques décennies, la culture chrétienne se vend par le paradoxe (un vieux legs mal employé de la logique évangélique, réellement subversive).
Un paradoxe qui consiste à souligner sans cesse nos manquements pour provoquer dans les consciences spectatrices une impression de noblesse morale. Bref, de la fausse modestie calculée, de la fraude sentimentale, de la psychologie du coin de l’œil.
Spiritualité torve
L’apologie est devenue un tabou dans l’inconscient chrétien mondain. Ainsi, les grasses preuves de l’existence de Dieu effraient désormais, leur sincérité candide dérange. Trop instruit, trop apprivoisé, l’intellectuel catholique d’aujourd’hui rechigne à promouvoir son fonds de commerce par des moyens trop directs (laissant cela aux groupuscules ecclésiaux plébéiens). Il préfère le psychologisme subtil, les atmosphères mentales féminines : il s’agit de solliciter délicatement, de suggérer doucement.
On renie avec emphase la misogynie, les ruades à grands coups de reins des aînés : Bossuet affirmait-il que la femme est "le produit d’un os surnuméraire" ? On l’enterre sur le champ ; Augustin parlait-il un peu trop fort du péché ? On le corrige gentiment, on compose – avec des embarras de jeune fille – une interprétation alternative, plus tendre et raisonnable. Complexé par une identité spirituelle mal assumée, on courtise l’athée, on joue la carte de l’audace, du décalage lumineux (jusque dans ce présent article, puisqu’on est tous contaminés). Déjà, en 1948, le théologien Louis Bouyer remarquait :
C’est un fait que les chrétiens d’aujourd’hui ne peuvent supporter d’avoir des ennemis (…) Il n’y a plus moyen, aujourd’hui, d’être incroyant. Vous pouvez vous ingénier à entasser les blasphèmes. Peine perdue. Seriez-vous Nietzsche, Proudhon (…) ou tout bonnement Jean-Paul Sartre, il se trouvera certainement un ecclésiastique éclairé pour écrire un livre où vous serez doucement sollicité, généreusement interprété, dextrement accaparé » (La vie intellectuelle, n°10, 1948).
D’aucuns pourraient objecter, et avec raison, qu’il semblerait que les temps actuels soient au contraire marqués par un retour du catholicisme identitaire, anguleux, décomplexé. Certes, oui, effectivement, mais c’est là une vérité "boomerang", une vérité "ricochet" qui connote une "réaction" envers un fait massif. Un trublion comme l’abbé Guy Pagès, ses vidéos youtube dont le dramatisme ridicule confine au génie d’ambiance, sa voix caverneuse résonnant d’outre-chiotte, tout cela ne fait pas le printemps… le retour en force des catholiques néo-classiques est clairement constatable, il se nourrit du syndrome que nous dénonçons, en essayant de le subvertir symétriquement. Il est un mimétisme inversé.
Il reste que l’intellectuel catholique mondain ne traîne plus sa croix ; il traîne un complexe, fardeau inouï, qui le fait tituber dans la société. Cet homme est faux, tout simplement. Ainsi un Hans Küng, ainsi un Drewermann…
Vatican mitigé
A ce titre, on mesurera progressivement à quel point le vieux Benoît XVI était exceptionnel : il était totalement dépourvu de ce handicap narcissique visant à plaire inconditionnellement aux médias. Certes, sa vigoureuse pensée sentait parfois le parchemin racorni, mais il n’empêche : dès qu’il esquissait une ouverture, le geste avait une portée monumentale (on se rappelle de sa parole révolutionnaire sur le préservatif, qui lui coûta si cher à prononcer… ce jour-là, l’Eglise avança réellement, car le mouvement fut sincèrement douloureux, incarné, efficient).
Son successeur, si juste et lumineux qu’il soit, colore peut-être ses actes et déclarations d’un peu trop de marketing publicitaire (un pape en chaussures de villes bon marché, un pape qui sort d’une 4L devant les objectifs…). La grande geste de François, ample et généreuse, plaît aux médias, aux journalistes, au monde ; elle nous donne ce que l’on veut voir. Mais a-t-elle la même profondeur, le même poids de sincérité harassée que celle de Benoît XVI ? La question est peut-être légitime.
Pierre-André Bizien
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