Eugen Drewermann, ou le pédosophisme théologique à l'état brut

 

L'abbé de Choisy, Hans Küng, Edward Schillebeeckx... Les prêtres réfractaires existent depuis les premiers temps du christianisme. Eugen Drewermann demeure cependant un cas unique; assimilant le catholicisme à un état pathologique de la conscience, préférant la méditation bouddhiste à la prière chrétienne, il ne cesse de réclamer la chute d'une institution dont il déplore d'avoir été exclu.

 

Des débuts prometteurs


Eugen Drewermann naît en 1940 à Bergkamen, dans l’ouest de l’Allemagne. Une fois la guerre terminée, il suit une scolarité solide au cours de laquelle ses talents de polémiste sulfureux se révèlent. Fou de sciences religieuses, il se dirige naturellement vers la philosophie puis la théologie. A 26 ans, il est ordonné prêtre catholique. La découverte progressive de la psychanalyse révolutionne son esprit et lui inspire un positionnement intellectuel radical vis-à-vis de sa propre Eglise.


Parallèlement à ses activités pastorales, le jeune Drewermann rédige des ouvrages d’exégèse et de théologie qui tendent à contester les positions officielles de l’Eglise catholique. Un parfum de scandale commence à entourer sa personne. Multipliant les conférences, il revisite la Bible et l’histoire de l’Eglise par le biais de la psychanalyse et la psychologie des profondeurs d’inspiration jungienne. Cette démarche originale et prometteuse débouche cependant rapidement sur une série de clichés ordinaires, largement pédosophiques :

 

les dogmes catholiques sont des instruments de répression castrateurs qui rendent malades les hommes qui les respectent; la discipline chrétienne est nocive et dangereuse car elle engendre de multiples névroses; l’Eglise romaine est l’exacte antithèse de l’Evangile; le refus de la contraception révèle une hostilité foncière envers la femme; les événements bibliques ne sont que la reprise d’anciens mythes orientaux; Jésus n’aurait jamais consenti d’être assimilé à Dieu…

 


La psychanalyse contre l’Eglise catholique


 

L’indignation que ces propos ne tardent pas à engendrer ne résulte pas de leur contenu, mais de la position de leur auteur… qui est un prêtre catholique. L’Eglise, acceptant volontiers depuis le concile Vatican II (1962-1965) le principe de l’autocritique argumentée, refuse cependant qu’une personne qui la représente puisse encourager à la déserter. Les avertissements se succèdent, puis surviennent les sanctions officielles: en 1979, l’habilitation de Drewermann à enseigner au nom de l’Eglise lui est retirée; en 1992, il est privé du droit officiel de prêcher; un an plus tard, il ne peut plus officier en tant que prêtre.


L’intéressé récidive pourtant continuellement, profitant de ces sanctions pour se forger une réputation de dissident menacé. Or le paria fait salle comble, et ses ouvrages deviennent des best-sellers. Leurs titres ne font aucun mystère de leur contenu: Les fonctionnaires de Dieu, L’Eglise doit-elle mourir, De la naissance des dieux à la naissance du Christ…

Systématiquement servi par les franges catholiques réactionnaires qui l’abhorrent, Eugen Drewermann alimente sa notoriété des condamnations qu’il provoque; d’où l’importance capitale de prétendre rester prêtre, en dissuadant parallèlement ses auditeurs d’approcher de l’Eglise.

 


Les apports d’Eugen Drewermann à l’Eglise catholique


Est-il crédible? Voici au fond la seule question déterminante concernant le phénomène Drewermann. Par-delà les réactions passionnelles qu’il provoque, il est nécessaire d’isoler ce qu’il comporte de légitime d’un strict point de vue théorique.


La démarche d’Eugen Drewermann est globalement salutaire du simple fait qu’elle remette en cause les assises de l’institution catholique; les questions provocatrices qu’elle pose à l’Eglise permettent à cette dernière de vérifier la conformité de son attitude à l’égard de ses principes. D’autre part, la psychanalyse offre un angle de vue nouveau sur le fait catholique; à long terme, elle pourrait contribuer à l’éclosion de solutions spirituelles inédites au sein du christianisme.

 

Enfin, le pacifisme radical de Drewermann force l’Eglise à se réinterroger sur son positionnement face à la guerre; jusqu’où le chrétien est-il tenu de refuser la violence? Le concept de guerre juste, hérité de Saint Augustin, est-il nécessairement tenable en certaines circonstances (invasion militaire, persécutions avérées…)?


Toute la pertinence d’Eugen Drewermann réside dans les questions qu’il pose; c’est lorsqu’il tente d’y répondre lui-même que ses insuffisances apparaissent.


Les limites de la pensée de Drewermann

 

Livre après livre, le message de Drewermann reste invariablement le même: l’Eglise est une institution totalitaire dont il faut à tout prix se prémunir. Méprisant toute évolution historique, cette thèse eût été tout à fait actuelle à l’époque médiévale. En refusant de prendre en compte l’historicité, Drewermann s’exclue lui-même du champ scientifique. S’en prenant à une réalité révolue depuis des siècles, il tente inconsciemment de réactualiser lui-même l’objet de son dégoût… afin que ses critiques puissent porter. Cette course à l’anachronisme ne peut aboutir qu’au déni acharné d’une réalité déroutante ; c’est ici, au fond, que la question de la psychanalyse se pose.


Quelques citations intéressantes

 


«L’éthique, c’est la compassion étendue à l’infini» (Ce que je crois)

 

«Dieu se révèle partout, à travers toutes les réalités et tous les événements du monde» (Dieu immédiat)


«La seule Eglise que Dieu souhaite vraiment, c’est cette famille humaine sans différences, sans prétentions autoritaires et sans tutelle doctrinale» (Ce que je crois)

 

«Nous vivons à l’époque du prophète Jérémie : tout comme il priait pour la chute de Jérusalem, nous devons, nous, prier pour la chute de l’institution de l’Eglise». (l’Eglise doit-elle mourir?)


Pierre-André Bizien

 


 

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