Christos Yannaras, pape de l’ anti occidentalisme théologique

Lorsque le christianisme rencontre le génie grec, les cieux ont pour habitude de s’élargir. Christos Yannaras, lui, les fait décliner. A 78 ans, cet ascète ambigu jouit d’une renommée internationale étendue. Philosophe, athénien de surcroît, notre homme luit comme une icône défraichie. Son visage, hiératique et austère, reflète une sorte de mysticisme cérébral pour le moins fascinant.


Christos Yannaras est un intellectuel francophone distingué, qui aspire à rénover la philosophie contemporaine par l’intermédiaire de la théologie orthodoxe. Cette remarquable et courageuse entreprise se heurte à des frilosités de caste éminemment regrettables. Christos n’en a cure ; il avance sereinement, développant ses réflexions philosophico-religieuses dans des publications de haute tenue. Entre autres ouvrages, citons La liberté de la morale, Philosophie sans rupture, La foi vivante de l’Eglise, ainsi que les très savoureuses Variations sur le Cantique des cantiques…

L’univers qui se révèle au travers de ces œuvres ne manque ni de prestance, ni de charme ; Yannaras nous offre une philosophie rigoureuse au sein de laquelle la foi chrétienne se déploie généreusement, sans complexe. Il s’agit là d’un immense mérite, dont peu de philosophes croyants peuvent s’enorgueillir de nos jours. Yannaras sait amener la question du surnaturel limpidement, sans écorcher la raison : « A un instant de sa vie, à un tournant de son chemin, l’homme pressent que la connaissance positive ne répond qu’à très peu de ses interrogations. Il pressent qu’il existe un domaine au-delà de la physique, l’espace métaphysique (le domaine de l’art, de l’amour, du mystère de l’existence) » (La foi vivante de l’Eglise). Le cœur de son enseignement se laisse appréhender sans véritables difficultés:


-la déclinaison piétiste du fait religieux est un véritable cancer ; ainsi a-t-on trop souvent « idéologisé l’Eglise », qui doit être délivrée de la prison du raisonnement. La foi signifie confiance, donc relation ; une foi synonyme de conviction ne signifie rien.


-Eglise et religion sont deux réalités opposées ; l’Eglise est fondamentalement une expérience, plutôt qu’un ensemble doctrinal, qu’une pile d’informations. De même que pour connaître l’eros nous devons tenter de le vivre, nous devons plonger dans l’expérience ecclésiale pour connaître l’Eglise. 


-l’eros est tout à fait à sa place dans la vie de l’Eglise. Les religieux ont trop souvent « fait des idoles de la virginité » ; les hommes de Dieu que sont les moines doivent avoir pour tâche constante d’entretenir une « relation érotique, immédiate avec Dieu »

 

-la solution des maux de notre temps se trouve toute concentrée dans le terme « hellénisme » : l’hellénisme est, comme l’Eglise, idéal de communauté, d’assemblée ; soit l’exact contraire de l’individualité et de l’égotisme que propage le monde occidental.


-le salut des hommes se révèle dans l’ascétisme. Ainsi, c’est par la mort que Jésus a vaincu la mort ; de même, c’est la mortification et les renoncements du corps qui nous font vaincre la mort. Le quotidien des moines orthodoxes est un chemin de lumière et de sagesse : s’ils s’éloignent du monde, ce n’est pas pour s’en libérer, mais pour échapper à l’ego. La précision est décisive. Tout passe par l’ « abnégation corporelle », le renoncement du corps. Il s’agit là d’une expérience concrète qui, contrairement aux jeux d’esprit, est accessible à tout un chacun directement. « Par l’action corporelle de l’ascèse nous épelons dans la langue du désert notre résistance à la société individualiste et technocratique » (La liberté de la morale).


A première vue, ces réflexions distinguées semblent pertinentes, sinon séduisantes. Elles donnent aisément le change. Il n’empêche… derrière cette belle dentelle, Christos Yannaras développe un message philosophique fondamentalement abject, basé sur un anti-occidentalisme obscène et primaire. Rarement philosophie contemporaine ne se sera révélée plus spécieuse et trompeuse que celle de cet homme. Selon Yannaras, tous les maux de notre époque proviennent d’un Occident tentaculaire qui s’impose à l’échelle planétaire. En exaltant l’individu, la Révolution Française a détruit l’idéal communautaire de l’Eglise. Elle a propagé des valeurs égotistes qui ont engendré un esprit de consommation compulsif et avilissant. L’Occident hérétique, athée et nihiliste a façonné une société de « l’équilibre de la terreur »,  et s’est répandu comme une peste sur les pays orthodoxes. Ces derniers dépérissent, mais un jour  « la semence enfouie soulèvera le rocher qui l’étouffe ».


Ces considérations - d’une naïveté surprenante - ne relèvent nullement de l’analyse philosophique, mais bien plutôt d’une conjonction de clichés altermondialistes élémentaires, mâtinés de chauvinisme spirituel agressif. D’autre part, le rejet radical de l’héritage révolutionnaire plonge l’auteur dans le clan d’une réaction dont il ne mesure pas l’étendue ; la haine du capital et du consumérisme tout puissants ont toujours été la marque de l’ultracisme moral de l’extrême droite légitimiste.

Benoîtement, Christos Yannaras s’inscrit dans une filiation sordide qui, de Burke à de Bonald, oppose les droits de Dieu à ceux de l’homme.
Selon lui, la crise actuelle de l’Etat grec est imputable à l’Occident des Lumières ; en exportant le modèle de l’Etat Nation en terre orthodoxe, ce dernier aurait indirectement provoqué la crise de l’hellénisme et le triomphe des valeurs individualistes au cœur du monde grec. Certes, concède Yannaras, la Grèce est gangrénée par une corruption tout à fait particulière, mais, bien entendu, elle n’est pas imputable à la population locale.

La technocratie occidentale en est l’exclusive responsable. Ce que notre auteur omet opportunément de considérer, c’est que l’Occident moderne n’a eu de cesse de lutter pour la liberté spirituelle et contre l’arriération religieuse. La construction de l’Union Européenne a permis, outre la fin des conflits armés qui ravageaient les nations occidentales, la destruction du paupérisme au sein de nombreuses nations fragiles. Enfin, l’Occident n’a nullement tué l’hellénisme, disparu depuis déjà bien longtemps lorsque les Droits de l’Homme ont été gravés dans le marbre.


Cette agressivité intellectuelle, Christos Yannaras la déploie aussi contre l’Eglise catholique, qu’il accuse sans surprise de tous les maux. Chez lui, l’Autre est invariablement coupable, responsable, éminemment méprisable. On apprend ainsi que le grand initiateur des totalitarismes modernes n’est autre que le pape Innocent IV ; en 1252, celui-ci légalise officiellement la torture et les supplices contre les hérétiques ; sa postérité fleurira abondamment, pour le plus grand désastre de l’humanité. D’autre part, le fameux schisme de 1054 qui sépare l’Eglise orthodoxe de l’Eglise catholique est évidemment imputable à cette dernière. La tradition de l’esprit juridique romain est à la source d’une scolastique pestilentielle qui donnera le jour à l’idée d’Infaillibilité pontificale. Cette infaillibilité pontificale, les protestants la transformeront quant à eux en infaillibilité des textes.

Obnubilé par son patriotisme spirituel et son culte fantasmé de l’hellénisme, Yannaras élude le fait que l’Eglise catholique fut elle-même toujours opposée aux valeurs de l’individualisme fou… en vertu d’un idéal de communion spirituelle. Ayant progressivement reconnu la part d’arriération religieuse qui l’entravait, l’Institution catholique s’est désormais désolidarisée des positions rétrogrades qui l’animaient jadis. Elle a, par ailleurs, dénoncé l’esclavage bien avant Schœlcher et l’hellénisme de monsieur Yannaras. Historiquement imparfaite, elle ne cesse plus de reconnaître ses forfaitures temporelles. Où donc en sont les autres traditions spirituelles sur ce terrain délicat ? 


En cultivant l’idolâtrie d’un hellénisme mythifié, Christos Yannaras déroge à l’un des devoirs les plus élémentaires du croyant, mais aussi du philosophe. « Connais-toi toi-même !» nous enseigne Socrate ; Jésus, lui, nous recommande de nous occuper de la poutre dans notre œil, plutôt que de la paille qui se trouve dans celui du voisin. Double enseignement, philosophique et religieux, auquel notre penseur tourne résolument le dos.  Athénagoras, Serge Boulgakov, Olivier Clément… La pensée orthodoxe foisonne de grandes figures. D’autres, plus ternes, en obscurcissent la façade. Tôt ou tard, la Lumière en chassera les ombres.
 

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