Le mythe du fatalisme musulman

 

Il est relativement fréquent d'entendre que l'islam est une religion "fataliste". Cette considération s'appuie sur l'observation de comportements récurrents au sein du monde musulman populaire: tel ou tel vient de mourir, de perdre un proche, son emploi ou sa fortune... c'était la volonté de Dieu. La sagesse populaire, au Maghreb comme ailleurs en pays d'islam, semble anonner sans trêve cette sobre sentence. Ecrasé sous le poids des misères quotidiennes, le musulman ordinaire clame implicitement son insignifiance devant son Créateur; en creux, c'est l'affirmation théologique de la transcendance et de l'omnipotence de Dieu qui s'énonce. La résignation existentielle est alors une tentation puissante, à laquelle de nombreux croyants succombent. Il n'empêche.

 

L'islam doit impérativement être distingué des applications culturelles et sociologiques que son interprétation collective a engendré, ici ou là. A ce titre, le fatalisme musulman est un fait d'observation trop rapide, malgré la fréquence de ses manifestations. On ne saurait le "systématiser" ou en faire une constante. L'histoire elle-même l'interdit: la pugnacité formidable des armées de l'islam, tout au long des siècles, le démontre à l'envi. La "reconquête" après les déroutes, l'acharnement à concurrencer l'Occident, la tradition de fierté collective elle-même, qui nie le désengagement, la résignation du découragé sociologique.

 

 L'islamologue chrétien Louis Gardet a nettement pensé la question du fatalisme musulman, distinguant le mythe des réalités sociologiques extérieures:

 

On ne saurait traiter de « fataliste » une religion référée au Dieu Un, Vivant (hayy), qui parle aux hommes par les Envoyés qu’il s’est choisi. Le fatum gréco-latin affirmait la Loi suprême du Destin, supérieure non seulement aux hommes, mais aux dieux, irréformable en son déterminisme absolu, à laquelle restaient soumis les dieux comme les hommes. Or, la "résignation" musulmane ne s’incline point sous un destin aveugle, mais sous la Volonté libre et inscrutable du Dieu Vivant" (Panorama de la pensée islamique, 1984)

 

Ici, Gardet précise son propos, sans pour autant cacher la part de vérité que contient le mythe - assez populaire - du fatalisme musulman:

 

On doit reconnaître que la "remise à Dieu" (islam) se nuança plus d’une fois d’acceptation passive et résignée. C’est le fameux maktûb ("c’est écrit") – on dit aussi muqaddar (décrété) – qui reste, pour l’observateur superficiel comme un leitmotiv de l’attitude musulmane en face de la vie. Nous le retrouvons aujourd’hui encore chez les humbles aux prises avec les lourdes peines et les petites joies de la vie. (…) Il est très vrai que cette attitude domina durant des siècles en de larges couches de population, allant jusqu’à compromettre toute possibilité de renouvellement et de développement culturel et technique. Mais il reste qu’elle ne fut point primitive en Islam et qu’elle outrepasse nettement les données mêmes de l’enseignement coranique. Deux facteurs historiques la conditionnèrent. Tout d’abord, le triomphe ash’arite y contribua, qui, à partir des 4e-5e siècles de l’Hégire enseigna comme doctrine officielle la négation, sur le plan ontologique, du libre arbitre humain. Mais y contribua plus encore le développement de la piété populaire (…). Or, si l’enseignement coranique affirme l’absolue Toute-Puissance divine et le Décret divin intemporel (qadar), il n’en affirme pas moins, sur le plan temporel, la responsabilité humaine. Plus de trois cents versets réfèrent à la responsabilité de l’homme à l’égard de ses actes » (Panorama de la pensée islamique, 1984)

 

Afin de briser la carcasse de ce mythe compromettant du fatalisme, les théologiens musulmans de notre temps ont la possibilité de réinvestir la question du libre-arbitre dans l'islam, de dégager de nouvelles perspectives des références traditionnelles sur la question. A ce titre, la polémique inaugurale qui a divisé protestantisme et catholicisme au XVIe siècle devrait fournir des éléments de réflexion préparatoire. Au fond, c'est la question passionnante de la grâce qui rejaillit. Nos religions doivent mutuellement tirer parti de leurs ressources, partager le pain au banquet de la science. 

 

Pierre-André Bizien

 


 

à lire aussi

Jean Guitton face au judaïsme et à l'islam

Jean Guitton face au judaïsme et à l'islam

Que pensait Jean Guitton, l'une des grandes consciences catholiques du XXe siècle, de l'islam et du judaïsme?

''Les sociétés s'ordonnent autour du sacré'' - Entretien avec Fabrice Madouas

''Les sociétés s'ordonnent autour du sacré'' - Entretien avec Fabrice Madouas

A l'occasion de la sortie de l'ouvrage Paradis+Enfer, Fabrice Madouas évoque les rapports complexes qu'entretiennent les sociétés avec le sacré

Delphine Horvilleur, un rabbin singulier

Delphine Horvilleur, un rabbin singulier

Delphine Horvilleur, 39 ans, est l'une des deux seules femmes rabbins de France. Ses positions religieuses libérales et son charisme singulier nourrissent sa popularité au sein de la communauté juive, et au-delà.

Les banlieues, le salafisme ou le nouveau communisme

Les banlieues, le salafisme ou le nouveau communisme

Banlieues et salafisme. Etat des lieux par Tarik Yildiz

Les auteurs

 

Index des citations religieuses

 

Caricatures

 

Vous aimerez aussi

Amine, 16 ans, tué à coups de marteau: ne dramatisons pas?

Amine, 16 ans, tué à coups de marteau: ne dramatisons pas?

Amine, 16 ans, est mort samedi 18 janvier à midi. L'adolescent n'a finalement pas survécu au coup de marteau reçu la veille en pleine tête, lors d'une bagarre aux abords de Paris.

 

 

Bons plans meilleurs commerces quartier Montorgueil – Les Halles - Paris 2e

Bons plans meilleurs commerces quartier Montorgueil – Les Halles - Paris 2e

Quelles sont les meilleures pâtisseries et quels sont les commerces les plus tendance de la rue Montorgueil, dans le 2e arrondissement et vers le quartier des Halles?

 

 

Racisme arabe et musulman - Tariq Ramadan reconnaît une réalité tabou dans l'islam

Racisme arabe et musulman - Tariq Ramadan reconnaît une réalité tabou dans l'islam

Le racisme dans l'islam est un sujet tabou que l'on préfère souvent contourner. Tariq Ramadan a brisé le non-dit lors d'une conférence.

 

 

L'Irlande au fil de l'eau

L'Irlande au fil de l'eau

Pascal Teyssier, vice-président de l'Association des Français de l'étranger (section Irlande), nous présente son pays d'adoption.