On réduit trop souvent les théories de Samuel Huntington (1927-2008) à un ramassis de thèses anti-musulmanes et pro-occidentales. Qu'en est-il concrètement?
Depuis Bruno Latour et son concept de "subobjectivité", on sait qu'il est possible de revendiquer une certaine forme d'objectivité en dépit de notre subjectivité constitutive. Samuel Huntington est-il parvenu à cet équilibre?
Momifié par son propre succès planétaire (Le Choc des civilisations, 1996), Samuel Huntington a posé quelques réflexions sur l'islam qui ne cadrent pas totalement avec l'idée qu'on s'en fait intuitivement (critique primaire de conservateur wasp aux lèvres violacées).
Le point fondamental de l'énigme islamique, dans le monde actuel, tient à cette contradiction charnelle et existentielle :
«Le problème central pour l'Occident n'est pas le fondamentalisme islamique. C'est l'islam, civilisation différente dont les représentants sont convaincus de la supériorité de leur culture et obsédés par l'infériorité de leur puissance» (Le Choc des civilisations)
Lors d'une interview face à Rajiv Mehrotra, Samuel Huntington affirme que la violence travaillant le monde islamique actuel a diverses causes, dont l'un des facteurs est purement mécanique (et n'a rien à voir avec une violence supposée consubstantielle au monde islamique): il s'agit du fait que lorsque le groupe d'âge des 15-25 ans excède les 20% de la population d'une société, cette société sera fatalement traversée de révoltes, de violences et d'événements révolutionnaires véhéments. Or, la démographie du monde musulman de ces dernières années offre précisément ce cadre contextuel.
D'autre part, Samuel Huntington suggère que cette effervescence des pensées islamistes dans le monde islamique post-moderne est comparable au mouvement de la Réforme protestante du XVIe siècle, caractérisée par sa volonté de purifier et de purger le catholicisme de l'époque. Il s'agit fondamentalement d'un instinct social de purification interne, avec toutes les conséquences qui en découlent.
Pierre-André Bizien
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