La guerre russo-finlandaise (1939-1940) - les chiffres et les faits

 

Le 30 novembre 1939, sans déclaration de guerre préalable, l’Armée rouge lance cinq armées à l’assaut du territoire finlandais voisin. Le rapport de forces est écrasant en faveur des Soviétiques. L’URSS aligne dans un premier temps quelques 400 000 combattants (sans utiliser ses nombreuses réserves), 1 500 chars et une aviation moderne, contre 265 000 soldats et une vingtaine de blindés côté finnois. Contre toute attente, l’écrasante supériorité numérique et matérielle de l’envahisseur se brise sur la résistance farouche des Finlandais.

 

Le manque de préparation des Russes, les conditions climatiques extrêmes (la température atteint régulièrement les - 50 degrés), l’invention du cocktail Molotov, les snipers embusqués et l’exaltation du sentiment patriotique bousculent tous les pronostics. David tient tête face à Goliath. La Guerre d’Hiver, brutale et inattendue, bouleverse toute logique en ce début de Seconde Guerre mondiale. Cependant, le jeune État finlandais a-t-il les moyens de faire durablement face au colosse russe ?

 

 

Les origines du conflit

 

 

Le 1er septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne. Peu de temps après, en vertu du pacte germano-soviétique, Staline en occupe la partie orientale. Fait d’importance capitale : l’annexe secrète du traité lui laisse également les mains libres pour s’emparer des pays Baltes, de la Bessarabie et de la Finlande.


Pour parer à l’expansionnisme hitlérien et en vue d’accroître sa propre sphère d’influence, le maître du Kremlin décide de s’approprier au plus vite le port de Hanko, verrou stratégique du golfe de Finlande (et clef d’une défense en profondeur de Leningrad). Cependant, Helsinki n’est pas prête à céder un pouce de terrain – et pour cause : le pays des Mille Lacs vient à peine de s’affranchir de six siècles de domination suédoise (1157-1809), et de plus d’un siècle de tutelle tsariste (1809-1917). Naturellement, le pays s’accroche passionnément à sa nouvelle indépendance. Comme cela était à prévoir, les négociations improvisées échouent, précipitant les belligérants dans une lutte sanglante. 
Sur le plan diplomatique, l’URSS est mise au ban des nations et exclue de la SDN (l’ancêtre de l’ONU).

 



Les Russes piétinent devant la « Ligne Mannerheim »

 

 

Âgé de 72 ans, le maréchal Carl Von Mannerheim assume seul le commandement en chef de l’armée finlandaise. Ancien officier de l’armée impériale russe, ce baron d’origine suédoise est un militaire très expérimenté – et chargé destin ébouriffant. Il décide de faire renforcer les lignes de fortifications frontalières, dont l’une bloquait l’accès au cœur du territoire, dans le sud du pays : elle portera son nom.


Cette ligne, longue de 140 km et parsemée de blockhaus, s’avère un rempart efficace contre les hordes venues de l’Est. Le système défensif s’appuie sur de multiples obstacles naturels ou fabriqués (barbelés, mines anti personnelles, fossés antichars parfois hérissés de piquets géants). La rigueur du climat et les milliers de soldats enterrés dans les casemates ajoutent à la difficulté de la progression ennemie.

 

Apres cinq jours de préparation, on monta de nouveau à l’assaut. L’attaque contre la zone principale resta sans succès. Le manque d’expérience et de moyens pour percer les fortifications de ce genre se fit sentir (…) L’aviation bombardait seulement la profondeur du dispositif, aidant peu les troupes à franchir les barrages » (Cyrille Meretskov, Au service du peuple, Editions de Moscou, 1971)

 

 

La tactique du « moti »

 

Les troupes mécanisées soviétiques s’enfoncent dès qu’elles le peuvent le long des 1 260 km de frontière, sur le fil de denses forêts, empruntant souvent des routes à une seule voie, couvertes de glace. Les colonnes s’étirent sur plusieurs dizaines de kilomètres et deviennent donc vulnérables. Les Finlandais en profitent, harcelant l’adversaire en utilisant la tactique du « moti » (littéralement: couper le bois en deux). Cette métaphore paysanne illustre le fait de diviser les colonnes de blindés en petits groupes dans le but de les combattre séparément ; il s’agit-là d’une technique particulièrement affectionnée par Napoléon Ier, qui lui permettait de triompher de ses adversaires coalisés, souvent plus nombreux.


Une fois isolés, les soviétiques sont fixés par des snipers, surnommés « la Mort blanche ». Fait pittoresque : les soldats finlandais se déplacent à ski, très mobiles, portant des tenues camouflées blanches... –  contrairement aux soviétiques, très visibles. Le plus célèbre de ces tireurs embusqués est Simo Häyhä (l’homme mesurait 1m52 !), crédité de la mort de 505 soldats russes. A titre de comparaison, le tireur d’élite Vassili Zaitsef, héros de la bataille de Stalingrad, n’aura abattu « que » 224 soldats de l’Axe. Les soviétiques, coupés de tout ravitaillement logistique et poussés par la faim, en sont réduits à manger leurs propres chevaux.
Staline en personne témoignera des déboires de son armée :


Beaucoup de neige. Nos troupes avancent… pleines d’entrain… et soudain, des rafales éclatent et fauchent nos hommes » (In Simon S. Montefiore, Staline, la cour du tsar rouge, 2010)

 

 

Cocktails Molotov, l’arme du pauvre

 


L’armée finlandaise, totalement sous équipée, doit vite trouver une solution pour endiguer les colonnes de chars qui tentent continuellement des percées dans le centre et le nord du pays, moins défendus ; à terme, ils pourraient prendre à revers la ligne Mannerheim. Sans matériel adéquat, le « système D » s’impose donc. Les nordiques, ingénieux, inventent toutes sortes de parades pour immobiliser et détruire les monstres d’acier.


Le cocktail Molotov se révèle être une arme redoutable contre les engins blindés, d’autant plus que sa fabrication ne coûte quasiment rien ; une simple bouteille en verre remplie d’essence fait l’affaire. Le terme « cocktail Molotov » est un hommage ironique au ministre des affaires étrangères soviétique, bourreau du peuple finlandais… Toutefois, l’apparition du premier dispositif incendiaire utilisé contre un tank remonte officiellement à la guerre d’Espagne (1936-1939).


Lorsque les conditions sont extrêmes et que les combattants ne disposent pas de grenades anti tank ou de cocktails Molotov, certains utilisent les techniques les plus frustes : c’est le cas de ces téméraires qui calent une bûche dans les chenilles du char.

 

 

Le rouleau compresseur russe se met en branle

 

 

Piqué dans son orgueil, Staline change subitement de stratégie. Il mobilise 45 divisions, soit 750 000 hommes, et décide d’attaquer de nouveau la ligne Mannerheim. Malgré leur héroïsme, les défenseurs sont impuissants face au déluge de feu et à la concentration massive de soldats. La ligne est enfoncée. 

 


Au lieu de grandes attaques d’infanterie, les forces soviétiques se mirent à pilonner les défenses finlandaises à l’artillerie » (A. Beevor, La Seconde Guerre mondiale, 2012)

 


Parallèlement, Staline ouvre un second front, diplomatique celui-ci. Devant la menace d’une intervention alliée imminente, il joue la carte de la négociation. Il sait que Daladier, président du Conseil, est résolu à envoyer 50 000 hommes pour prêter main forte aux Finlandais au bord de l’effondrement, et accessoirement couper «la route du fer» aux Allemands en passant par Narvik. L’accord bilatéral conclu in extrémis entre les deux belligérants coupe l’herbe sous le pied à cette initiative.

 

 

Une victoire à la Pyrrhus

 

 

Le traité de Moscou, signé le 12 mars 1940, met fin aux hostilités. La Finlande est amputée de 12% de son territoire. L’URSS annexe les rives du lac Ladoga, le port de Hanko, une partie de la région de Salla, la péninsule de Rybachi et la Carélie orientale (d’où fuient 422 000 citoyens finnois sous peine d’être soviétisés). Par ailleurs, les scandinaves déplorent 25 000 tués tandis que les Soviétiques enregistrent quelques 335 000 morts, disparus, blessés et malades. Cet affrontement met en relief la médiocrité du commandement soviétique, probablement imputable aux Grandes Purges qui ont décimé ses rangs les années précédentes. Il conforte Hitler dans l’idée que la Russie n’est probablement qu’un colosse aux pieds d’argile. Nikita Khrouchtchev, dirigeant de l'URSS de 1953 à 1964, résume ainsi le fiasco finlandais dans ses Mémoires :

 


Une victoire à un tel prix est en fait une défaite morale » (Souvenirs, Robert Laffont, 1971)

 

 

Jérémie Dardy

 

 

Pour aller plus loin

 


Antony Beevor, La Seconde Guerre mondiale, Calmann-Lévy, 2012


Louis Clerc, La Guerre Finno-Soviétique de 1939-1940, Economica, 2015


Khrouchtchev, Souvenirs, Robert Laffont, 1971


Cyrille Meretskov, Au service du peuple, Editions de Moscou, 1971


Pierre Miquel, La Seconde Guerre mondiale, Fayard, 1986


Marie-Pierre Rey, La Russie face à l’Europe, Flammarion, 2002


Simon Sebag Montefiore, Staline, la cour du tsar rouge, Perrin, 2010

 


 

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