Le judaïsme autocritique - la critique des crimes d'Israël par les juifs

 

Trop souvent, le monde juif est caricaturé. Pour autant, émettre une critique constructive envers Israël ou le judaïsme peut coûter très cher. Les persécutions séculaires, le traumatisme du nazisme ont fait sédiment sur le coeur du peuple juif, empêchant parfois l'ouverture au bon sens. Toute collectivité est tentée par l'auto-légitimation narcissique: cela nous concerne aussi, chrétiens, musulmans. Il nous est toujours difficile d'endurer les reproches, comme si, inconsciemment, nous craignons que la "vérité" nous soit arrachée. Or la Vérité EST, quoi qu'on dise ou que l'on fasse contre elle. Nos réactions de petits propriétaires sont donc généralement déplacées, et nous devons accepter la critique lorsqu'elle est énoncée sans intention offensive.

 

Les juifs savent critiquer leur religion, leur culture et leur nation référentielle. Certains même, tout en refusant la critique externe, plaisantent sur leur rapport à l'argent, à l'ethnocentrisme, à l'exclusivisme spirituel. L'intellectualité juive éclaire le monde, mais son ego le blesse aussi. Relevons quelques exemples de critiques internes, issues du monde juif contre (ou pour) lui-même:

 

Penseurs juifs autocritiques

 

Frank Eskenazi, ancien journaliste de Libération, pointe la mentalité victimaire qui gangrène le judaïsme contemporain, et qui finit par ronger l’identité juive :


"Ceux qui oublient Auschwitz sont faits pour ne jamais comprendre, mais ceux qui à toute force s'en souviennent sont faits pour ne jamais ressentir. S'éloigner d'Auschwitz, ce n'est pas trahir, c'est se donner la chance de le comprendre en nous" (Une étoile mystérieuse)

 


L'Europe s'est débarrassée de ses juifs. Mais proprement, cette fois, en faisant de nous des individus uniquement préoccupés de nous-mêmes, adorateurs de nos "spécificités", puisque c'est tout ce qui nous reste. Nous sommes dilués dans le monde judéo-chrétien qui ne reconnaît en nous que son opprobre, son incapacité à aimer le monde juif vivant. Le génocide nous a séparés d'une possibilité d'avoir quelque chose à dire au monde" (Une étoile mystérieuse)


 

"Marquer le coup à Kippour, entretenir un rapport lisible avec l'argent, prendre les traumas de sa mère pour de l'amour, circoncire les garçons... La liste est certes longue et souvent belle aussi, mais elle n'est constituée, au fond, que d'éléments de différenciation si faibles qu'il est tentant de dire que la seule façon digne d'être juif soit d'avoir souffert" (Frank Eskenazi, Une étoile mystérieuse)

 

David Grossman, illustre écrivain israélien, est connu pour son regard sévère envers le comportement d'Israël vis-à-vis des palestiniens. Il est d'ailleurs régulièrement attaqué par une certaine presse nationaliste, incapable de décentrage intellectuel. Relevons ici deux déclarations particulièrement fortes de sa part:


"la droite a vaincu Israël en cela qu’elle a défait ce que, jadis, on pouvait encore appeler l’«esprit israélien» : cette étincelle, qui était capable de nous engendrer de nouveau, cet esprit du «malgré tout», le courage. Et l’espoir" (David Grossman, Libération, 08/07/2014)

 

"nous avons essayé la voie de la paix avec les Palestiniens une seule fois, en 1993. Elle a échoué et, à partir de ce moment-là, c’est comme si Israël avait décidé de bannir cette option pour l’éternité" (David Grossman, Libération, 08/07/2014)

 

Le philosophe Daniel Sibony, par ailleurs psychanalyste émérite, reproche notamment ceci au judaïsme ordinaire: un certain polémisme antichrétien qui ferait de cette religion le terreau originel du nazisme. Cette idée répandue doit être rejetée.


"En Occident, l'idéologie chrétienne ne voulait pas "en finir" avec les juifs" (Akadem, Décembre 2015)

 

 

L'idéologie nazie, on ne peut pas la définir comme une sous-variante de l'idéologie chrétienne" (Akadem, Décembre 2015)

 

 

Parallèlement à cet avertissement théorique, le rabbin américain David Dalin a vigoureusement défendu le catholicisme et la papauté contre les accusations de collusion historique avec le nazisme:

 

"Depuis au moins le XIVe siècle, les papes ont traditionnellement soutenu les juifs d'Europe" (Pie XII et les juifs, 2005)

 

"Dans les ouvrages progressistes les plus vendus qui attaquent le pape et l'Eglise catholique, on ne trouve finalement que des polémiques, purement internes, sur les orientations actuelles de l'Eglise. Les catholiques progressistes utilisent purement et simplement la Shoah comme une énorme matraque contre les catholiques plus traditionnels, en cognant sur la papauté pour, ainsi, mettre en pièces l'enseignement catholique traditionnel" (David Dalin, Pie XII et les juifs, 2005) 

 

Autre écrivain de renom capable de décentrement, Amos Oz. Ses avertissements envers la tentation du sang lui valent certaines inimitiés en Israël:


« J’ai peut-être été le premier à écrire que l’occupation allait nous corrompre. Alors oui, j’ai été qualifié de traître – je l’ai toujours été » (Ynet, 2 novembre 2014)

 

Plus près de nous, en France, le rabbin Yvon Krygier se démarque par sa proximité de coeur avec les chrétiens. Retournant certains clichés traditionnels, il avoue que parfois, le christianisme a su conserver des traditions juives originelles que le monde juif lui-même a oubliées. De ce fait, on peut aller jusqu'à dire que le judaïsme plonge ses racines dans le christianisme!

 

 

De fait, dans sa mémoire ou dans son culte, le christianisme a gardé beaucoup de coutumes juives qui ont été complètement abandonnées dans le judaïsme qui continuait d’évoluer. Je pense par exemple à la veillée pascale qui traditionnellement, dans l’Église, durait toute la nuit. En fait, c’était une tradition juive essentielle, mais celle-ci a été abandonnée et oubliée. Aujour­d’hui, le repas pascal doit absolument s’achever avant minuit. Le christianisme permet souvent de retrouver nos racines ! Or on dit le plus souvent que c’est plutôt le christianisme qui retrouve ses racines dans ce dialogue » (Rabbin Rivon Krygier, Paris Notre-Dame, 21 mai 2009)

 

 

L’écrivain israélien Avraham Yehoshua atteste l’existence d’une forme de lobby juif, lequel fait en réalité du mal à Israël :


« Le "lobby juif" américain ne fait pas de bien à Israël. L'échec de la paix, c'est la faute des Américains. Ils n'ont pas assez fait pression sur nous pour que nous y arrivions » (Le Monde, 06/11/2012)

 

L'inénarrable Alain Finkielkraut, souvent perçu comme un cerbère obtus d'Israël, critique sévèrement certains aspects de la spiritualité juive:

 

« Les grands de la Torah : quand ils s’expriment sur quelque sujet que ce soit, on est atterré ! Il arrive que l’on soit atterré…» (Alain Finkielkraut, Akadem, novembre 2013)

 

« Les juifs n’ont jamais été très favorables à la conversion, nous le savons. (...) Il y a une dimension ethnique dans le judaïsme» (Alain Finkielkraut, Akadem, novembre 2013)

 


De son côté, le rabbin extrémiste Ovadia Yosef s’est notamment illustré en affirmant que les Goy doivent servir Israël. Tout aussi monstrueux, il a osé expliquer la Shoah par le péché des juifs :

 


Les six millions de malheureux juifs qu'ont tués les nazis ne l'ont pas été gratuitement. Ils étaient la réincarnation des âmes qui ont péché et ont fait des choses qu'il ne fallait pas faire» (Discours Jérusalem, août 2000)

 

Cette autocritique monstrueuse est malheureusement présente dans certains milieux non juifs. 

 

Enfin, évoquons le célèbre humanitaire français Rony Brauman. Son humanisme concret, direct, passe par certaines paroles très dures envers la communauté juive et Israël:

 

"Je pense que si j'avais été, à l'époque, en situation de prononcer un jugement, je ne crois pas que j'aurais été favorable à la création de l'État d'Israël [...]" (Salut les terriens, novembre 2006)

 

"Je refuse de partager cette hantise judéocentrée qu'est l'obsession du combat anti-négationniste" (La discorde, 2006)

 

Pierre-André Bizien

 


(Crédit photo : Baltel/Sipa)

 


 

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