La position de l'Eglise face au drame des migrants est-elle juste?

 

Accuser l'Eglise? Dans quelle mesure et jusqu'où peut-on critiquer l'ensemble de ses déclarations à propos de la crise des migrants? Quelles solutions concrètes et innovantes proposer pour résoudre l'équation de ce drame? 

 

Les teintes sombres de la géopolitique mondiale sont-elles imputables à l'effet papillon? Le suicide de Mohamed Bouazizi  - un vendeur ambulant tunisien qui s'était immolé suite à la confiscation de son outil de travail - a provoqué une cascade imprévue de révoltes dans le monde arabe. Initialement encouragées par les opinions publiques occidentales qui ont voulu y voir de purs soulèvements démocratiques, elles ont globalement échoué. Pire: les retombées indirectes du Printemps arabe de 2011 auront ouvert une aire de tragédies en chaine: guerre civile en Libye, en Syrie, centaines de milliers de morts au Proche-Orient, émergence de l'Etat islamique, explosion du terrorisme en Occident... Les populations des pays touchés par les affronts ont vu leur quotidien s'obscursir terriblement. Dès lors, mécaniquement, d'incroyables mouvements de populations se sont enclenchés. Hommes, femmes et enfants fuient comme ils peuvent la misère et les persécutions de toutes parts. 

 

Confrontée à ce contexte singulier, l'Europe se retrouve en position d'hypocrisie relative face à ses idéaux philosophiques, et face à son appareil législatif. Touchée par la crise, le chômage et une précarisation massive de ses propres citoyens, elle peine à s'ouvrir aux étrangers qui cognent à sa porte. De fait, le nombre de migrants tentant de rallier l'Europe s'est considérablement accru au cours des premiers mois de 2015. Les autorités allemandes ont ainsi fait savoir que 800 000 demandes d'asiles avaient été déposées auprès de leurs services pour cette année, soit déjà quatre fois plus qu'en 2014. A Calais, les pouvoirs publics semblent totalement débordés, laissant toute une gamme d'ONG se substituer à eux. Portes d'entrée fragiles sur le flanc sud du continent, l'Italie et la Grèce crient leur détresse.

 

L'Eglise n'est pas à la hauteur

 

Dans ce contexte, l'Eglise, il faut bien le dire, ne semble pas avoir pris la mesure de l'enjeu. Trop souvent, son discours semble se cantonner à un vibrant humanisme, un peu dissertatif et abstrait. Les mois passent et le discours semble toujours le même: accueil, compassion, générosité. Fondamentaux, ces axes mériteraient d'être enfin incarnés. Non simplement par le travail humanitaire (et très courageux) d'associations ou de particuliers dévoués à leur prochain, mais plus profondément par une réflexion concrète, opératoire, offrant aux pouvoirs publics des pistes originales à explorer pour atténuer les souffrances de chacun. 

 

L'Eglise catholique commet une lourde faute en négligeant d'investir la réflexion prospective, inventive, opératoire. Elle ne mobilise pas suffisamment les intelligences, son incroyable potentiel cérébral, en faveur des migrants et des populations européennes investies. Il est urgent d'alimenter les débats nationaux, d'engager le dialogue avec les politiques pour mette en oeuvre des décisions concrètes, intelligentes et salvatrices pour chacun. Nous tenterons, à la fin de cet article, d'esquisser quelques pistes. 

 

Discours d'hier et d'aujourd'hui à propos de la question des migrants

 

Depuis sa naissance, l'Eglise s'est revendiquée l'étendard des petits, des pauvres et des damnés de la terre. Nous connaissons tous la belle formule de Jésus Christ, fils de Dieu:

 

J'étais étranger, tu m'as accueilli"

 

Aucun chrétien ne saurait se prétendre tel sans que ces quelques mots le taraudent en permanence. Nombre de catholiques frontistes, notamment, semblent mal à l'aise avec ce passage de l'Evangile. Il n'est pas question ici de leur jeter la pierre, encore moins de leur "faire la leçon". Seulement, fraternellement, nous pouvons peut-être enjoindre l'ami à prendre en compte davantage cet aspect de sa foi. Comment accueillir l'étranger, dans un monde où les équilibres des sociétés sont si précaires et fragiles? Il nous faut investir la question avec audace, ingéniosité, en pensant au bel épisode de la multiplication des pains. Mystère de foi, plus fou, plus incroyable que toute proposition "angéliste": être chrétien, c'est croire que le champ du possible est bien plus vaste que ce que tout gauchiste pourra à jamais rêver. Alors... nous ne saurions décemment nous étrangler en invoquant le réel, l'impossibilité d'accueillir "toute la misère du monde"... Une telle attitude serait tout à fait légitime de la part d'un non croyant, mais le chrétien, lui, ne peut s'arrêter là, à cette rationalité sécurisante, matérialiste et... en définitive intrinsèquement athée. La foi au miracle, au fait que l'amour peut tout concrètement, cela nous oblige. Chrétiens, nous ne pouvons penser la question des migrants à la façon dont un savant matérialiste traite la question de la foi, au crible d'une rationalité rachitique et frileuse.

 

L'Eglise a cependant trop souvent pêché en se contentant de beaux discours chaleureux. Il y manque peut-être ce fameux sel qui fait lever la pâte...

 

Le 14 mai 1971, déjà, le pape Paul VI affirmait sans détours :

 


les plus favorisés doivent renoncer à certains de leurs droits, pour mettre avec plus de libéralité leurs biens au service des autres » (Octogesima adveniens)


 

Le 3 septembre 2014, le pape François énonce un message clair, exhortant les masses à se faire solidaires des migrants. Il rappelle alors que Jésus et ses parents furent eux aussi des migrants, fuyant vers l’Egypte pour échapper à la persécution.

 


A une époque de si vastes migrations, un grand nombre de personnes laissent leur lieu d’origine et entreprennent le voyage risqué de l’espérance avec un bagage plein de désirs et de peurs, à la recherche de conditions de vie plus humaines. Souvent, cependant, ces mouvements migratoires suscitent méfiances et hostilités, même dans les communautés ecclésiales, avant même qu’on ne connaisse les parcours de vie, de persécution ou de misère des personnes impliquées. Dans ce cas, suspicions et préjugés entrent en conflit avec le commandement biblique d’accueillir avec respect et solidarité l’étranger dans le besoin. D’une part, résonne dans le sanctuaire de la conscience l’appel à toucher la misère humaine et à mettre en pratique le commandement de l’amour que Jésus nous a laissé quand il s’est identifié avec l’étranger, avec celui qui souffre, avec toutes les victimes innocentes de la violence et de l’exploitation. D’autre part, cependant, à cause de la faiblesse de notre nature, « nous sommes tentés d’être des chrétiens qui se maintiennent à une prudente distance des plaies du Seigneur »

 


À la mondialisation du phénomène migratoire, il faut répondre par la mondialisation de la charité et de la coopération, de manière à humaniser les conditions des migrants. En même temps, il faut intensifier les efforts pour créer les conditions aptes à garantir une diminution progressive des causes qui poussent des peuples entiers à laisser leur terre natale, en raison de guerres et de famines, l’une provoquant souvent l’autre»

 


Chers migrants et réfugiés ! Vous avez une place spéciale dans le cœur de l’Église, et vous l’aidez à élargir les dimensions de son cœur pour manifester sa maternité envers la famille humaine tout entière»

 

Le Conseil permanent des évêques de France a adressé un appel mercredi 17 juin 2015, en faveur des migrants :


Il ne nous est pas possible de nous replier sur nous-mêmes et d’ignorer la misère de tant d’hommes, de femmes et d’enfants du monde entier qui cherchent seulement à vivre dignement. »

 

Le 3 août 2015, l’évêque de Troyes Marc Stenger, président de Pax Christi France, publie une réflexion qui met en cause les pouvoirs publics face aux migrants :


Ce que les violences à Calais révèlent, c’est d’abord le manque de cohérence dans nos politiques d’accueil et nos législations du travail sur ce continent. Qui sont les responsables politiques français ou européens qui œuvrent activement pour changer cela ?
Ce que les violences à Calais révèlent, c’est aussi notre difficulté à prendre les moyens financiers et humains pour accueillir de manière adaptée ces populations. Déplacer les camps roms par la force, multiplier les centres de rétention administrative particulièrement hermétiques au travail des associations humanitaires, laisser des personnes se marginaliser dans les zones de passage et les frontières, répartir les migrants politiques sous forme de quotas, c’est refuser de chercher des solutions nouvelles d’intégration ici ou de résolution des conflits là-bas qui pourraient changer vraiment la donne. »

 

 

Le 17 juillet 2015, l'ACAT (ONG chrétienne) accuse directement les pouvoirs publics français:

 

En France, ces migrants ne reçoivent aucune aide et sont laissés à la rue, alors que l’hébergement d’urgence est un droit pour tous, sans exception. Ils sont forcés d’organiser des campements de fortune, sans points d’eaux ni toilettes, sans aide alimentaire ni sanitaire. Pour faire disparaître ces migrants de la vue du public, la police évacue brutalement les campements, détruit systématiquement les quelques affaires qui le constituent (tentes légères, bâches, sacs de couchage) et harcèle ces migrants partout où ils tentent de se replier. Il y a aussi eu des cas de violences physiques."

 

Plus grave encore: 

 

"Ayant cru aux promesses des autorités, des migrants ont donné leurs empreintes pour pouvoir demander l’asile ; ils se sont retrouvés en rétention. A Paris comme à Calais, certaines personnes ont pu faire enregistrer leur demande d’asile en quelques heures, tandis que d’autres attendent des mois. Certaines ont eu un statut de réfugié le jour même, sans qu’on sache pourquoi eux et pas les autres. Ce traitement n’a rien d’humanitaire ni d’humain. C’est une réponse purement sécuritaire, à Paris et Calais comme partout dans le reste de la France, à une situation que la France a laissé dégénérer jusqu’à l’urgence en s’obstinant à nier les droits les plus élémentaires. On assiste au paroxysme d’une politique stérile"

 

Pistes exploratoires

 

-La résolution militaire directe des conflits sur les territoires d'origine?

 

-Elaboration d'un "code d'asile européen" (proposition allemande)? 

 

-L'implantation de zones vertes internationales dans les pays d'où partent les migrants?

 

-La citoyenneté temporaire dans les pays d'accueil? 

 

-Une exigence d'exemplarité rigoureuse pour les populations accueillies? 

 

-L'accueil privilégié en zones rurales dépeuplées le temps de la résolution des conflits? 

 

-La distinction renforcée entre réfugiés politiques (prioritaires) et migrants économiques? 

 

-Le co-développement effectif en zones tierces? 

 

-La reprise de l'économie et du plein emploi en zone d'accueil, laquelle nécessiterait un besoin massif de nouveaux venus? 

 

 

Pierre-André Bizien

 

 

 

 

 


 

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