Léopold Sédar Senghor, l'amour de la France et la négritude

 

Que provoque le nom de Senghor (1906-2001) dans la conscience contemporaine? Peu de choses. Ce personnage fondamental, qui fut député de la France coloniale puis premier président du Sénégal indépendant, n'évoque plus grand chose aujourd'hui. Il s'agit-là d'une lourde défaillance de notre mémoire collective, laquelle nous prive des fruits d'une pensée visionnaire, amoureuse et très féconde. Ramassons notre propos à quelques rappels fondamentaux.

 

Léopold Sédar Senghor, c'est avant tout:

 

-Un homme de lettres africain qui tomba amoureux fou de la France, à l'heure-même de la colonisation, et en dépit de la part d'injustices qu'elle lui fit endurer. Agrégé de grammaire, il affirmait avec feu que le génie propre du Français, c'est avant tout sa "syntaxe". Sur ce point, il était intraitable. La langue française se doit d'être vénérée et enseignée avec un soin méticuleux: c'est de la maîtrise de cette langue fascinante que procède l'intelligence nationale. 

 

Le mépris des règles les plus simples de la grammaire, sans oublier la prononciation, et d’abord dans l’Hexagone, est la principale cause du recul du français dans le monde. Il est significatif qu’on trouve, aujourd’hui et dans les meilleurs journaux français, qu’ils soient de droite ou de -gauche, des fautes de syntaxe énormes" (Senghor, Conf., L’enseignement public du français, 25 octobre 1988)

 

 

Il ira jusqu'à cette fougueuse tirade: 

 

Je me suis étonné, en son temps, qu’un candidat du Concours Charles-Hélou demandât la simplification des règles de la grammaire française, jugées par trop difficiles. Et de nous proposer, outre la « simplification de l’orthographe », l’abandon, et de la concordance des temps, et de certains emplois du subjonctif, et des règles d’accord du participe passé. Si nous suivions cette logique de la facilité, il ne nous resterait plus qu’à voter pour la promotion de l’espéranto" (Senghor, Conf. L'enseignement public du français, 25 octobre 1988)

 

-Un partisan de la "francité", terme qu'il assumait pleinement en évoquant la "chaleur" qu'il en tirait. Il défendait, malgré ses failles, la "valeur incomparable de la civilisation française". Aussi reconnaissait-il que Maurice Barrès l'avait profondément marqué, séduit; sa réflexion littéraire sur l'enracinement, de nos jours honnie en France (et réduit à des élucubrations racistes), l'avait inspiré pour élaborer le concept de "négritude"! 

 

Le français est une langue de gentillesse et d'honnêteté" (Ethiopiques)

 

 

-Un conciliateur de civilisations. Pour Senghor, en Afrique 2 et 2 ne font pas 4 mais 5. La raison y est intuitive tandis que la raison européenne est discursive et méthodique. Ces deux types de raisons ont leur génie propre; il s'agit de les rapprocher, de les associer, de les moduler, de les combiner avec adresse. On pourrait aujourd'hui critiquer cette vue. Senghor était lui-même vigilant vis-à-vis de ses propres idées: il reconnaissait ainsi qu'aux premiers temps de la négritude, qu'il avait forgée avec Aimé Césaire, il était "raciste".

 

Il s'était alors rapidement rendu compte que la revendication culturelle propre à l'humanité noire ne pouvait s'enfermer dans un ghetto égotique; revendiquée "contre" la culture de l'homme blanc, elle tombait dans un travers racial malsain. Elle avait besoin de la sève de l'humanité blanche, et inversement. Le mot "race" lui était familier, mais il n'en faisait pas un objet de tentations hiérarchisantes.

 

Oui, l'humanité noire a ses atouts propres, originaux (rythme, émotion intuitive), tout comme l'humanité blanche a les siens (esprit d'analyse, de rigueur méthodique...). Le mélange de ces deux humanités était souhaitable pour faire advenir une humanité renouvelée. D'aucuns contesteraient aujourd'hui ces appréciations "culturalistes". Ce serait mal comprendre le propos de Senghor, qui anticipait de lui-même la critique. Son propos rejetait les précautions stérilisantes de certaines convenances; il fallait dire les choses, saisir le vrai profond des choses. 

 

Si l'esprit de religion est plus spontanément noir, il est aussi présent chez l'homme blanc. 

 

La religion, comme l’art, est le propre de l’homme... Pour construire la civilisation de l’universel, il faut à la raison discursive le concours de la raison intuitive qui est l’esprit de la religion» (Discours d’inauguration de la mosquée de Juba, 7 juin 1963)

 

 

Que j'ai rêvé d'un monde de soleil dans la fraternité de mes frères aux yeux bleus" (Poèmes)

 

 

-Senghor est le poète visionnaire qui a déclaré, un certain jour, que par ses souffrances, l'Afrique avait racheté le monde. C'est aussi l'homme du NON au racisme de ressentiment contre le frère blanc:

 

 

"Et voilà que le serpent de la haine lève la tête dans mon cœur, ce serpent que j’avais cru mort...


Tue-le Seigneur, car il me faut poursuivre mon chemin, et je veux prier singulièrement pour la France.


Seigneur, parmi les nations blanches, place la France à la droite du Père.


Ô bénis ce peuple, Seigneur, qui cherche son propre visage sous le masque et a peine à le reconnaître"

 

(Léopold Sédar Senghor, poème, Prière pour la paix)

 

 

 Léopold Sédar Senghor et son épouse.

 

 

Pierre-André Bizien

 

 

 

 

 


 

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