Alain Finkielkraut, l'islam et les musulmans


Encapsuler Finkielkraut. Condenser sa pensée en quelques formules décisives, puis statuer, définitivement, sur la valeur de l’homme. Tout le monde en rêve, bien que ce soit impossible. Soyons plus pragmatiques, et tentons de clarifier ce qui peut l’être.
Trois grands thèmes structurent les polémiques visant Alain Finkielkraut : l’islam, le racisme et le déclin de la culture. Si l’œuvre du philosophe dépasse largement ce triple horizon, c’est bien ici que les malentendus s’accumulent. 

 

Thomas Guénolé, Edwy Plenel, Emmanuel Todd... nombreux sont ceux qui dénoncent sa parole et le taxent d'islamophobie. Cette accusation récurrente est-elle censée? Jusqu'où les propos d'Alain Finkielkraut vis-à-vis de l'islam sont-ils valables? Eléments de réponses. 

 


Alain Finkielkraut et l’islam, un vaste malentendu

 


Juif, athée, profondément attaché à Israël, Finkielkraut s'est toujours investi avec passion dans les polémiques impliquant l'islam. Dès 1989, il se prononce pour une laïcité implacable lors de l'affaire du voile islamique à Creil. Les années passant, son regard s'assombrira sur les questions identitaires qui travaillent la société française. Aujourd'hui, accusé d’islamophobie par une large part du milieu intellectuel, Alain Finkielkraut nie fermement nourrir une quelconque haine envers les musulmans.

 


Soyons intraitables avec toute forme de violence anti-musulmane, mais laissons être la critique de l’islam » (Europe1, 21 janvier 2015)


 

Nous avons des ennemis déterminés et redoutables. Mais attention : ce «nous», ce n'est pas seulement «nous, les Français», «nous, les Européens», ni même «nous, les Occidentaux». Il faut y englober également les musulmans traditionalistes modérés, les musulmans laïques, les femmes musulmanes émancipées ou qui aspirent à l'être, les chrétiens vivant en terre d'islam » (Alain Finkielkraut, Libération, 9 février 2006)


S’il condamne donc par principe  toute haine envers les musulmans, il légitime en revanche une critique sans concessions de leur religion. Ses détracteurs feignent d’ignorer cette nuance fondamentale. Ce qui est vrai cependant, c’est que Finkielkraut est manifestement plus implacable à l’encontre de l’ethos musulman qu’envers celui des autres confessions.

 


L’un des grands problèmes de l’islam dans le monde contemporain, c’est la susceptibilité. C’est-à-dire la difficulté à se remettre soi-même en question. Quand il y a un problème on cherche un coupable, on externalise le mal. Et le mal c’est la France coloniale ou post-coloniale, le mal c’est Israël, le mal c’est le juif » (Europe1, 21 janvier 2015)


 

Essentialiste ou imprécis?

 

Une telle déclaration pourrait à priori être qualifiée d’essentialiste, et donc, par extension, de raciste. Pourtant, deux objections peuvent être avancées : premièrement, Finkielkraut prend soin de contextuer sa critique, en évoquant un problème touchant l’islam « dans le monde contemporain », et non de tout temps. Deuxièmement, une âpre critique envers "l’Eglise contemporaine" ou le "catholicisme, aujourd’hui" passe comme une lettre à la poste dans n’importe quel type de publication généraliste.


La question est donc la suivante : le fait de concentrer sa critique sur une cible communautaire fait-il de vous une personne raciste et intolérante ? Si c’était le cas, il nous faudrait alors traiter comme tel nombre d’intellectuels musulmans critiquant avec régularité l’Eglise ou Israël tout en justifiant leur propre communauté ; les intéressés se récrieraient alors puissamment, comme le fait de son côté notre philosophe. Ce qui pose au fond problème, c’est d’une part la nature des critiques que l’on émet contre l’Autre, et d’autre part le degré de susceptibilité du destinataire : en cette matière, une passe d’armes datant de 2010 avec Alain Badiou est éclairante.


Autre problème autour de la sémantique de Finkielkraut : l’imprécision que son discours génère entre les termes "islam" et "islamisme". Une telle ambiguïté, largement tolérée lorsqu’il s’agit de l’Eglise (mais pas du judaïsme), encourt ici l’accusation d’ "amalgame", d’ "essentialisme". Etrange déséquilibre.

 

La critique des religions est-elle raciste, et donc un délit ?

 


Soyons lucides. Dans les faits, lorsqu’il est question de critiquer tel ou tel système de croyance, il est difficile de toujours distinguer –  sémantiquement – ce qui relève de l’extrémisme et de la pratique courante ; le principe sain de la critique des religions est par définition englobant, puisqu’il serait inutile de cantonner cette critique aux excès périphériques desquelles religions. Si tel était le cas, les pratiques ordinaires seraient automatiquement exemptées d’analyse et empêchées d’évolution.

Appliquée au catholicisme, cette jurisprudence interdirait toute remise en cause de l’Eglise officielle et n’autoriserait la pression que sur l’intégrisme. On mesure ici le désastre d’une telle perspective. Il n’empêche, c’est justement cette perspective qui est exigée pour la pratique musulmane (et judaïque), puisque seul l'extrémisme mériterait les sévérités d'une analyse critique (le reste étant de l'amalgame). Une telle jurisprudence nous ferait glisser du droit de la critique des religions à celui de la critique des extrémismes religieux… ce qui est tout à fait différent, et qui produit tous les malentendus actuels.


La pensée d’Alain Finkielkraut écrase donc au bulldozer ces murs de démarcation entre islam et islamisme, provoquant ainsi les scandales que l’on sait :

 


Le problème de l’islam, et ça c’est le problème de l’islam en général, c’est que confronté à sa propre crise, au marasme général, il cherche des coupables extérieurs plutôt que d’entamer une véritable investigation interne » (I télé, janvier 2015)

 


Alors là, il faut être très clair : la haine des musulmans doit être combattue et poursuivie. Mais "phobie", (…) ça veut pas dire "haine", ça veut dire "peur". La peur de l’islam, et la peur d’un certain islam, c’est, dans la situation actuelle, la moindre des choses  » (I télé, janvier 2015)

 


Je suis inquiet que les trois religions du Livre ne puissent pas vraiment dialoguer. Il y a un contentieux entre Juifs et Chrétiens, mais il y a la Bible, les catholiques ne doutent pas de la réalité de l’Ancien Testament et le dialogue existe. Le problème, avec l’Islam, c’est qu’il estime que les Juifs et les Chrétiens ont falsifié leurs Écritures, donc que ce sont des menteurs. Dès lors, le dialogue religieux me paraît difficile » (Hôtel du Sénat, 2 mars 2015)

 

Si ce parti-pris globalisant ne relève pas de la catégorie du racisme (l’islam est-il une race ?), il n’est pas toujours assumé par un Finkielkraut qui nie sa réalité. A sa décharge, cette rhétorique envers l’islam n’est pas plus violente que celle des intellectuels ordinaires à l’encontre du christianisme, loin s’en faut :

 


La civilisation judéo-chrétienne, c'est l'idée de la vengeance: ‘œil pour œil, dent pour dent'" (Daniel Cohn-Bendit, Europe 1, 23 avril 2015)

 


La Toussaint, le premier novembre, en quelque sorte c’est la voiture-balai pour tous les saints" (Thomas Guénolé, RMC, Bourdin direct, 2015)

 


Le Vatican aime Adolf Hitler" (Michel Onfray, Traité d’athéologie, 2005)


Ces déclarations, autrement plus stigmatisantes que celles d’un Finkielkraut, ne choquent nullement le monde antiraciste. Pourquoi donc ? C’est ici que gît tout le problème. Lorsque Michel Onfray affirmait tranquillement que le Vatican aime Adolf Hitler, les médias n’ont jamais remis en cause son intégrité morale ; par contre, dès que sa critique s’est orientée contre l’islam suite à l’attentat de Charlie Hebdo, ce fut le grand retournement tectonique. Il y a là, très nettement, une incohérence de fond majeure : notre inconscient collectif assimile souvent le musulman à l’étranger, et c’est pour cela-même qu’il assimile la critique de l’islam à du racisme. Tout le paradoxe est là : c’est de cette perception discriminante du musulman que jaillit, dans le même temps, la volonté de lui porter secours.

 

Les Lumières : un héritage à reformater ?

 


S’il fallait critiquer la logique de nos principes philosophiques, on pourrait avancer ceci : la France issue des Lumières autorise la haine de la religion mais pas celle des croyants. Elle consent à la haine de l’islam, mais pas des musulmans… à la haine de l’Eglise, mais pas des catholiques. En pratique, cet "idéal implicite" n’est pas vraiment tenable, et toutes les polémiques qui nous divisent résultent en partie de cela. Si Alain Finkielkraut ne mérite pas toutes les attaques contre sa personne, il est lui-même enlisé dans cet idéal contradictoire des Lumières. C’est notre cas à tous, à plus ou moins haut degré, que nous soyons athées, chrétiens, juifs ou musulmans. Nous parlons tous de quelque part, maculés du sang des nôtres et de nos meurtres.

 

Reconnaissons d’emblée, lorsque nous accusons l'autrui collectif, notre part d’imprécision et de culpabilité. Concédons, quand nous sommes rudement critiqués, la part de vrai de la charge et contestons calmement ce qui nous en semble excessif. Enfin, travaillons tous à gérer notre susceptibilité identitaire. Seul Dieu est parfait, et nous autres croyants sommes pleins de déficiences; acceptons donc d'en être alertés, quitte à nous défendre par l'argumentation paisible. Répondre à celui qui te hait par la tendresse, c'est l'ébranler jusqu'à son coeur.     

 

Pour aller plus loin

 

Alain Finkielkraut mange-t-il les enfants?

 

Pierre-André Bizien
 

 


 

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