Ca y est, c’est démontré : on peut être professeur de philosophie à l'Ecole normale supérieure, intellectuel reconnu depuis des décennies, et totalement inconscient des réalités contemporaines. Alain Badiou, éternel maoïste en guerre contre le réel, persiste à soutenir l’une des deux idéologies responsables des pires tragédies du XXe siècle. Son marxisme borné est enrobé par une dialectique exigeante et remarquable, qui fait souvent illusion sur les plateaux. En somme, Alain Badiou n’est certes pas l’idiot que la droite entend naïvement faire de lui, mais toute sa pensée s’épuise dans la justification d’une vision du monde anachronique, révolue, définitivement discréditée.
Cette persistance égotique dans l’erreur prend donc chez lui un caractère structurel, qui fausse la plupart de ses analyses ; cette logique a fatalement fini par déboucher sur une énormité spectaculaire, proprement sidérante…
Dans un ouvrage d’entretiens paru en 2010 aux éditions Lignes (L’explication), Alain Badiou raille sévèrement l’inquiétude d’Alain Finkielkraut vis-à-vis de l’essor de l’islamisme radical ; les révolutions arabes n’ont pas encore eu lieu, et les drames du djihadisme mondialisé ne sont pas encore clairement manifestes.
Alain Badiou : "Vous pensez sincèrement que l’islamisme radical est une menace mondiale ?"
Alain Finkielkraut : "Oui, je le pense"
Alain Badiou : "Vous pensez que les groupes islamistes sont commensurables aux grands Etats contemporains, à la Chine, aux Etats-Unis ? Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ! Ce sont des groupuscules fascistes, rien d’autre. Cette exagération flagrante de la menace islamiste "dure" prouve simplement que vous partagez la vision du monde du camp antiprogressiste"
Puis de conclure :
C’est un fantasme, cette histoire d’islamisme radical » (L'explication, Lignes, 2010)
On se frotte les yeux. Avec le recul historique, ces quelques phrases d’Alain Badiou portent l’empreinte d’une inconscience terrible. Comment un intellectuel peut-il faire montre d’une telle cécité ? Plutôt que de corriger le tir, deux ans plus tard, l’auteur récidive dans une tribune au Monde sobrement intitulée « Le racisme des intellectuels ». Ici, le déni de réalité est accompagné d’une intention justifiée de dénoncer la montée de l’intolérance envers les musulmans, mais l’incapacité à saisir l'avenir géopolitique se renforce :
Qui sont les glorieux inventeurs du "péril islamique", en passe selon eux de désintégrer notre belle société occidentale et française ? Sinon des intellectuels, qui consacrent à cette tâche infâme des éditoriaux enflammés, des livres retors, des "enquêtes sociologiques" truquées ? » (Le Monde, 05/05/2012)
Sous couvert de vigilance humaniste, ce qui est en soi tout à fait louable, Badiou persiste à nier le fait mondial en gestation. L’explosion de l’islamisme radical ébranle les fondements de son discours, qu’il tente encore de justifier contre vents et marées. En janvier 2015, après les attentats contre Charlie Hebdo, Badiou ne parvient toujours pas à s’émanciper de sa grille de lecture hyper-marxiste. Acculé par le réel, effondré au pied du mur des faits, il produit alors le plus idiot des amalgames pour sauver son système :
Les troupes et polices de la « guerre antiterroriste », les bandes armées qui se réclament d’un islam mortifère et tous les Etats sans exception appartiennent aujourd’hui au même monde, celui du capitalisme prédateur » (Le Monde, 27 janvier 2015)
CQFD: au fond, tout est social, et rien n'est plus urgent que la lutte des classes...
Pierre-André Bizien
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