Bartolomé de Las Casas, un prêtre au service des indigènes

 

En 1492, l’Espagne se libère de sept siècles de présence musulmane sur son sol et part immédiatement à l’assaut des mers. Sous l’impulsion d’Isabelle la Catholique (à la tête du royaume de Castille), le projet fou d’expédition maritime de Christophe Colomb est approuvé. L’ambitieux et incertain dessein du navigateur génois consiste à trouver une nouvelle route pour les Indes. Cependant, l’épopée hasardeuse aboutit à la découverte (puis à la colonisation) du « Nouveau Monde », le continent américain.

 

Bartolomé de Las Casas (1484-1566), un ecclésiastique espagnol, participe directement à cette aventure hors normes. Tour à tour évangélisateur, milicien, aumônier militaire, encomendero, et instructeur, il est au cœur de la vie publique de la nouvelle colonie. Acteur influent de cette société inédite, il est particulièrement sensible à la discrimination qui frappe âprement les populations locales. Il va mener un combat énergique – parfois désespéré – dans le but d’améliorer leur sort.


Né en 1484 à Séville (Andalousie) dans une famille de marchands modestes, il est très tôt influencé par l’itinéraire singulier de son père. Ce dernier, Pedro de Las Casas, a suivi Colomb lors de son deuxième voyage en 1493, et s’établit sur l’île d’Hispaniola (Saint-Domingue) pendant près de cinq ans puis repart. Cette odyssée intrigue et fascine le jeune homme. En 1502, il embarque avec son père pour Hispaniola (sous les ordres de Nicolas de Ovando, promu nouveau gouverneur de l’île).

 

 

Le jeune Las Casas, un homme du système

 

 

Tout juste installé dans la nouvelle colonie, il exerce différentes activités commerciales. A cette époque, il prend aussi part à des interventions violentes contre les autochtones rebelles.
Le climat insurrectionnel entretenu par les indigènes sert de prétexte aux Espagnols pour les asservir. Pourtant, la reine Isabelle se prononce clairement contre l’esclavage des autochtones dès 1500 ; les colons utilisent les soulèvements comme parade aux prises de position humanistes de leur souveraine. En outre, Ces répressions sanglantes permettent au jeune Bartolomé d’acquérir une encomienda.


Ce système, dont les textes fondateurs datent de 1503 (pour l’Amérique), prévoit qu’un particulier prenne charge de protéger, d’instruire et d’évangéliser un certain nombre de natifs. Par ailleurs, il doit subvenir aux besoins d’un curé, et s’engager à défendre militairement la région. En contrepartie, il peut obliger ses Indiens à lui payer une taxe en nature ou en métal précieux. Pendant près de 40 ans ce dispositif est doublé d’un « service personnel » de corvées, soit une nuée de tâches pénibles effectuées gratuitement pour l’encomendero (le propriétaire de l’encomienda).


Cette institution est officiellement abolie en 1542, provoquant immédiatement la fureur des colons. Toutefois, elle subsiste à basse intensité dans de nombreuses régions d’Amérique latine… jusqu’au XVIIIème siècle. En outre, elle n’atteint pas les sommets d’injustice que constituent le travail obligatoire de la mita (Pérou, Bolivie), ou le cuatequil et tandas (Mexique). D’autre part, rappelons que dans l’Amérique précolombienne, l’esclavage existe déjà avant l’arrivée des premiers Espagnols (notamment dans l’Empire inca et aztèque).

 

 

Une rencontre bouleversante

 

 

Progressivement, Las Casas se ménage un statut très élevé. Son encomienda et le produit de ses terres lui assurent une solide condition financière. De plus, son nouveau statut de prêtre lui fait gravir un échelon supplémentaire dans la hiérarchie corsetée de la colonie.


Pourtant, bien que tout l’incite à garder cette situation confortable, il va s’en détourner. Sa rencontre avec le dominicain Antonio Montesinos ébranle son univers placide et aseptisé. Son destin s’ébranle soudainement. Le père Montesinos, fraîchement arrivé sur l’île, provoque les consciences en proférant des sermons brûlants contre les violences imposées aux indigènes. Bartolomé est atteint jusqu’au cœur ; sa prise de conscience, irréversible, va décisivement retourner l’homme. 


Les prêches radicaux de Montesinos ne tardent pas à provoquer les foudres de tout l’establishment d’Hispaniola. Aussi est-il contraint de rentrer en Espagne pour expliquer ses propos subversifs. Las Casas va prendre son relais sur place.
Sa posture extérieure tarde pourtant à se retourner totalement. Il s’agit là d’un chemin spirituel dont la science historique peine à éclairer concrètement. En 1513, il s’engage comme aumônier militaire dans l’expédition conduisant à la colonisation de l’île de Cuba. Les Indiens locaux sont à leur tour réduits à la servitude. Lourd paradoxe : Las Casas accepte une nouvelle encomienda pour ses services rendus.

 


Défenseur des Indigènes

 

 

En 1515, il décide de réformer totalement ses vieux principes, renonçant à l’ensemble de ses privilèges ; sa critique du comportement des colons se fait plus offensive.
Rapidement, les élites civiles et religieuses de Cuba le conspuent. Il juge alors opportun de retourner à Saint-Domingue. Il embarque ensuite pour l’Espagne afin de plaider la cause des Indiens avec Montesinos.


Les deux ecclésiastiques y rencontrent le cardinal Cisneros, alors régent. L’entrevue dépasse largement toutes leurs espérances. Ils se voient chargeés d’établir un projet de réforme des Indes, et Las Casas est même nommé "Procureur et Protecteur universel de tous les Indiens des Indes".


En 1521, malgré sa grande détermination et sa bonne volonté, notre homme subit un échec cuisant. Son projet de colonisation pacifique du Venezuela ne fonctionne pas. Sans s’avouer vaincu, il poursuit son combat de manière acharnée, mais décide de s’y prendre différemment. Ce sera dorénavant via l’écriture.

 

 

Ecrivain et philanthrope

 

 

En 1523, Las Casas intègre l’Ordre des prêcheurs dominicains, et débute une carrière d’écrivain : il souhaite ardemment diffuser ses idées avant-gardistes et sensibiliser ses contemporains à la gravité de la situation dans le Nouveau Monde.
L’historien Pierre Ragon met en relief les références relatives au sacré dans les écrits du prêtre :


Las Casas, dans sa dénonciation des violences inouïes commises au Nouveau Monde, recourt largement à différents procédés d’inversion : il décrit l’Amérique préhispanique comme un Paradis terrestre et la conquête comme un enfer, les Indiens comme des gens simples et doux que leur mode de vie apparente aux pères du désert et les Espagnols comme des idolâtres, adorateurs du veau d’or. La métaphore religieuse et l’emprunt au texte biblique sont omniprésents dans son œuvre » (Penser l’Amérique au temps de la domination espagnole, 2011)


Parmi ses principales œuvres, nous pouvons retenir son Histoire des Indes (rédaction terminée en 1560), une Histoire apologétique sommaire (œuvre achevée en1559), ou encore la  Très brève relation de la destruction des Indes (réquisitoire virulent contre le système colonial espagnol), qui sera le seul ouvrage publié de son vivant (en 1552).   
Le retentissement de son œuvre a su percer la chronologie jusqu’à nos jours :


L’apport de Las Casas est d’avoir analysé le lien entre les conditions d’exploitation des Indiens en Amérique et les conditions de mise en esclavage des Noirs en Afrique, en soulignant la façon dont les discours constituent et justifient les pratiques de domination (…) Il va souligner le caractère biaisé de certaines « histoires » qui circulent sur les Indiens. Il va prendre de la distance par rapport à ces textes en signalant la façon dont ils deviennent des outils de domination. » (Luis Mora-Rodriguez, Bartolomé de Las Casas, 2012)

 

Las Casas a étendu sa dénonciation des excès des colons à l’ensemble du continent américain, comme ici au Pérou :
« Lesdits Espagnols qui participèrent à la capture et à la mise à mort d’Atahualpa sont obligés de restituer intégralement l’or, l’argent et les autres trésors qu’ils amassèrent à l’occasion de son emprisonnement, à savoir l’or et l’argent dont il remplit, pour sa rançon, la pièce où il était enfermé, et tous les autres objets de valeurs dont lesdits Espagnols s’emparèrent. » (Traité des douze doutes)

 

 

Succès

 

 

Entre 1537 et 1538, il dirige une nouvelle campagne de colonisation au Guatemala, qui cette fois-ci se couronne de succès : il parvient à contrôler le territoire par des moyens pacifiques, et à bannir la pratique de l’encomienda.
En 1542, sous le contrôle de Charles Quint, de nouvelles lois définissent le cadre juridique en vigueur dans le Nouveau Monde. Une partie d’entre elles précise le statut des Indiens, et leur accordent de nouveaux droits. Las Casas exulte, son acharnement a fini par payer concrètement.
Il souhaite alors aller plus loin dans sa défense des indigènes en proposant de les remplacer par des esclaves africains, dans le cadre du travail obligatoire ; ceux-ci sont réputés plus robustes. Il se rétracte presque aussitôt.

 


La parenthèse mexicaine

 

En 1543, Las Casas est élevé au rang d’évêque. Suite à son refus d’aller officier à Cusco (Pérou), il prend la direction du nouveau diocèse du Chiapas (capitainerie générale du Guatemala).
Sur place, il pense pouvoir influer positivement sur le sort des natifs, mais il se heurte une nouvelle fois aux intérêts des colons. Ces derniers défendent leurs privilèges avec une vigueur radicale.

 

Une levée de boucliers sape systématiquement ses entreprises.
En 1547, las et dépité, le missionnaire quitte son diocèse la mort dans l’âme (il est rappelé en Espagne). Aussi, il échoue à convertir massivement les Indiens de sa circonscription territoriale. Frustré, écœuré, l’évêque prédit de sinistres augures pour son pays :


Je crois qu’en punition de ces œuvres impies, scélérates et ignominieuses, si tyranniquement et sauvagement perpétrées, Dieu va foudroyer l’Espagne de sa fureur et de son ire, s’il est vrai que toute l’Espagne, peu ou prou, a pris sa part aux sanglantes richesses violemment usurpées au prix de tant de ruines et d’exterminations. » (Testament)

 

Las Casas meurt en 1566. Défenseur inlassable des Indiens jusqu’à son dernier souffle, son rêve de construire une société coloniale moins inique et plus conforme aux principes de la foi chrétienne reste cependant inachevé. L’Église et les autorités royales espagnoles successives ont pourtant presque toujours appuyé ses projets réformateurs. Toutefois, les lois, en raison de l’éloignement géographique et de l’avidité de nombreux colons, n’ont pas été substantiellement respectées.
La critique humaniste de Las Casas aura néanmoins servi de base aux philosophes des Lumières, pour dénoncer la tyrannie, et affirmer l’égalité foncière qui existe entre tous les hommes. De fait, la Révolution française placera Las Casas au nombre des "Bienfaiteurs de l’Humanité".

 

Jérémie Dardy
 

 


 

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