Voyage au Cambodge - entre stigmates et merveilleux

 

J'atterris à Siem Reap, dans le nord du pays, début décembre en milieu de soirée. A la descente de l'avion, la chaleur est accablante. Gluant de sueur, je m’éponge frénétiquement, je cherche de l’air. Il faut dire que j'ai quitté Paris avec 20 degrés de moins. Devant moi, un couple de chinois s'empresse de sortir un éventail pour survivre. Pour le touriste des latitudes froides, compter environ cinq longues minutes à l’organisme pour s’accoutumer à la fournaise suffocante.


Une fois hors de l’aéroport je m'engouffre dans un tuk-tuk, excité comme un ado pubert découvrant l’Orient. Le tuk-tuk est une sorte de moto-taxi dotée d'une large banquette arrière, moyen de transport idéal dans cette région fourmillante.
Arrivé à l'hôtel, première surprise. Quelques instants après avoir déposé ma valise dans la chambre, c'est le black-out total. Tout le quartier plonge brusquement dans l'obscurité. Spasme d’effroi. On n'y voit plus rien. Seuls quelques éclats de voix. Cette coupure de courant donne d'emblée le ton du voyage : adieu le confort et bonjour l'imprévu. L’Occidental à peau rose va déguster.

 


Le restaurant enchanté

 


Le soir venu, je décide innocemment d'aller me restaurer dans un boui-boui au bout de ma rue. Erreur fatale : une rencontre traumatisante m’attend.


Alors que j’aspire bruyamment de délicieuses nouilles sautées comme un japonais, j'entrevois une bête velue se couler à quelques centimètres de mon tibia. Horreur, je suis en mini-short, et mes jambes nues sont en première ligne.
Qu’est-ce que cette chose gluante? Dans un premier temps, je crois identifier un chat difforme. Au bout de quelques instants, je m'aperçois qu’il s'agit en fait… d'un énorme rat. Torpeur. L'idée d'un contact charnel avec cette immondice mouvante me donne la nausée. Un instant, j’envisage de crier comme une jeune fille, mais les convenances de l’ordre viril me rappellent. Il va falloir endurer. Muet de dégoût, je tente de rester impassible pour ne pas vexer mes hôtes, placides à côté du rongeur.

 

 

Oui, au Cambodge, on mange aussi du rat grillé

 

Sur ce, un gang d'insectes s'invite à ma table, probablement attirés par la lumière du spot au-dessus de ma tête. Tels des kamikazes, ils se jettent frénétiquement dans mon assiette. 
En discutant avec mon voisin, un hollandais établi dans la région depuis quelques temps, j'apprends que je pourrais trouver facilement des restaurants dans le quartier proposant de la viande de crocodile, des criquets, et même… des mygales. Cela se fait au Cambodge. A vrai dire, je suis moyennement motivé. On va réfléchir…


Naïvement, je demande la carte des desserts… évidemment inexistante ; où avais-je la tête ? Les 13 heures de vol m'ont mises un peu ko. Je reprends donc le menu classique, et en le feuilletant, je découvre avec stupéfaction qu'une page entière est consacrée à la vente de cigarettes. Un paquet de Marlboro ou un riz gluant à la mangue ? Ce détail improbable me coupe définitivement l'appétit. Direction l'hôtel.


Sur le chemin du retour, un enfant mendiant d'à peine 8 ans me barre le passage. Pris d'effroi par la condition précaire du jeune garçon, je m'empresse de sortir une liasse de billets et lui en donne trois. Il fait nuit, et par inadvertance je lui fournis 3 billets de 20 000 riels, soit l'équivalent de 14 euros, au lieu de 3 coupures de 2 000. Il est vraiment temps que j'aille me coucher.

 


Angkor, mémoire d’une civilisation

 


L’âge d'or de l'Empire khmer s'étend du IXe au XVème siècle. Il couvre alors une zone géographique considérable, englobant les États actuels du Cambodge, du Laos, et une partie de la Thaïlande, du Viêt Nam et de la Birmanie.
Durant cette période, de nombreux temples sont édifiés. Parmi les plus célèbres : Angkor Vat, Angkor Thom, et Bayon.
Aujourd’hui, Angkor, "la ville" en khmer, est un vaste sanctuaire de près de 400 km2 transformé en parc archéologique, adjacent à la ville de Siem Reap. Ce chef d'œuvre médiéval est dissimulé en pleine jungle tropicale et compte de nombreux vestiges architecturaux ainsi que de multiples bassins et canaux.
Par endroits, la nature a repris partiellement ses droits, et certains édifices sont transpercés par de gigantesques arbres. C'est surprenant.

 

 

© Vincent Ko Hon Chiu 

 

J'entreprends la visite du parc à vélo. D'entrée de jeu un panneau de signalisation attire mon attention. Il annonce la présence d'éléphants dans les environs. Cependant, quelle est la conduite à tenir quand un pachyderme de 4 tonnes vous coupe la route à vive allure ? On lui fait des appels de phares ?


Par conséquent, je poursuis ma route moins sereinement, mais la curiosité l'emporte nettement sur la peur. Au bout de quelques kilomètres je découvre enfin Angkor Vat et ses ruines majestueuses... assaillies par une armée de touristes (ils sont 2,5 millions chaque année à visiter Siem Reap). C'est dans ces moments-là qu'on aimerait faire du saut à la perche, pour esquiver habilement les hordes visiteuses.


Raksmey, une étudiante cambodgienne de 23 ans, me livre ses impressions sur Angkor :
« Je suis rempli d'une immense fierté de savoir que le site est inscrit à l'UNESCO depuis 1992, et qu'il est le plus grand site religieux du monde (…) De plus, la manne touristique qui en découle ne peut être que bénéfique pour tout le pays »

 

 

Plongée au cœur de la civilisation khmer 

 

 

Angkor Vat est, selon la légende, la représentation terrestre du mont Meru, montagne légendaire et demeure des dieux dans la religion hindoue.


J'emprunte le chemin de pierre central qui mène au temple principal, et me retrouve dare-dare face à de nombreuses sculptures et personnages mythiques. Je reste fasciné par les apsaras, ces nymphes célestes ou déesses qui décorent finement les murs, et légèrement effrayé par les nagas, ces serpents à plusieurs têtes qui ornent les portes d'entrées et les toits.
Toute la journée je parcours les temples en espérant percer leurs secrets. Epoustouflante métaphysique ! Preah Khan, sanctuaire hindou-bouddhique archétype du syncrétisme dédié à Bouddha, Brahma, Shiva et Vishnou. Ta Prohm, chef d'œuvre construit au XIIème siècle, et aujourd'hui englouti par la jungle. Puis, je pénètre l'énigmatique Bayon, célèbre pour sa cinquantaine de tours ornementées chacune de quatre visages souriants monumentaux, et accessoirement lieu de tournage du film "Lara Croft : Tomb Raider" (2001)… avec l'illustre actrice américaine Angelina Jolie. 


De nombreux groupes de touristes se suivent à la queue leu leu pour contempler les joyaux sculpturaux pendant que leurs guides hurlent des explications dans toutes les langues. La folle effervescence m'incite à fuir au pas de course cette foule. Je reprends donc la route en enfourchant ma bécane sous un soleil de plomb. A proximité de mon parking de fortune, un palmier géant dissimule une colonie de fourmis qui s'aventure jusqu'à une échoppe.

 

 

Rencontre inattendue

 

 

Je choisis de m'introduire dans l'enceinte de Vat Phiphetaram, une pagode massive et étrangement vide. Soudain, un moine en kesa - l'habit traditionnel - fait irruption. Dans la foulée, c'est un troupeau de collégiennes en fleurs qui vient m'aborder. En apprenant que je suis français elles m'emmènent manu militari à deux pas de là, dans une petite salle de classe qui surplombe le monument religieux. Quelle n'est pas ma surprise de découvrir en m'introduisant dans la pièce un tableau en ardoise sur lequel est inscrite… la date du jour en français ! En dessous, une leçon de conjugaison est naïvement écrite à la craie. Jules Ferry, repose en paix : tes héritiers subsistent !


Leur professeur, un certain Heng, est un trentenaire paisible au calme surnaturel. Une variété d’hommes absente de nos contrées barbares. Dans un parfait français qui ferait honte à la plupart de nos professeurs, il m'explique paisiblement l'importance de l'enseignement de la langue de Molière jusqu’aux confins du Sud-Est asiatique :
"Il faut préserver cette richesse culturelle, héritage de l'ère coloniale, qui permet une ouverture sur le monde sans égal"
Chez nous, ce genre de propos serait jugé en cour martiale… Ouvrons un peu les yeux et sortons de nos querelles idéologiques franco-gauloises : l’impératif altéritaire conduit au pire lorsqu’il procède d’un ethnocentrisme insoupçonné.

 

 

Misère et bucolisme

 

 

Je poursuis mon chemin hors de la zone urbaine pour m'enfoncer dans la nature sauvage. Un cambodgien me sert de guide et de chauffeur. Nous sommes en moto et très mobiles.
Les routes sont sinueuses et assez étroites, ce qui donne de belles frayeurs quand on croise un énorme camion rempli de marchandises. Ce qui me choque le plus, ce sont tous ces conducteurs de deux-roues sans casque. Ici, l’accident ne pardonne pas. Plus effrayant encore : ces équipages peuvent compter parfois jusqu'à 4 passagers sur un même véhicule... dont des enfants en bas âge !
Mon chauffeur roule tranquillement à fond, inconscient du danger. Pire, impossible de se faire une idée de la vitesse exacte, vu que le compteur ne fonctionne pas et indique en permanence 0 km/h.


Après une courte pause pour se désaltérer, nous reprenons notre randonnée champêtre dans une zone où la forêt est extrêmement dense. Les serpents sont légion dans les parages, nous devons redoubler de vigilance.
La chaleur est écrasante, et mon accompagnateur souhaite me faire découvrir un temple qui trône au sommet d'une colline ? non loin d'ici. Pendant plus d’une heure, nous marchons à travers une jungle épaisse. J’ai l’impression d’être dans Platoon.
Nous arrivons enfin, langue pendante, au pied d'un mystérieux escalier de pierre. Une fois les 358 marches gravies, c’est la récompense : une vue panoramique unique sur un territoire vierge et hostile, féérique à sa manière.


Mon pilote souhaite me faire découvrir le petit village reculé où il habite. J'ai l'impression qu'il cherche à apitoyer l’homme rose, pour lui faire cracher un gros pourboire en fin de journée… En effet, la visite de sa maison vire brutalement au pathétique. Ici, Hugo serait tombé à genoux. Je découvre avec stupeur les conditions misérables dans lesquelles il vit. La crasse et la saleté sont partout.


Une cage à poule se trouve à quelques mètres à peine du hamac dans lequel dort paisiblement son bébé. Scène surréaliste, qui était pourtant commune dans nos campagnes d’autrefois. Si je suis troublé par cette vision apocalyptique, j'apprécie l'accueil chaleureux que nous réserve sa femme, borgne et édentée par ailleurs.

 

 

Phnom Penh, capitale aux mille stigmates

 

 

En 1431, Angkor tombe aux mains du Siam (ancien nom de la Thaïlande), et la nouvelle capitale est transférée à Phnom Penh. Cette ville est aujourd'hui une mégalopole fiévreuse où la circulation anarchique rend les déplacements difficiles. Ici, beaucoup de maladies prolifèrent. Malgré l'omniprésence de la poussière et le désordre, la "perle d'Asie" mérite un détour. Sa superficie n’est pas démesurée. Elle est propice à l’exploration.


Je suis conquis par le Palais royal, un édifice imposant construit dans la pure tradition architecturale khmère, retranché derrière un mur d'enceinte démesuré. Il force le respect par son esthétique et les nombreux objets de culte précieux, dont un Bouddha en émeraude et un autre en or. Ce dernier est incrusté de 2 086 diamants, dont un de 25 carats fixé sur la couronne.


En déambulant dans la ville, j'observe avec étonnement les nombreux fils électriques rassemblés par dizaines qui se baladent d'un poteau à un autre aux quatre coins des rues. Je suis effaré par la masse d'individus qui dort en plein boulevard, le plus souvent dans des lits de fortune ou des hamacs. Par ailleurs, je contemple un peu ahuri certaines scènes de rue : Un coiffeur en plein labeur sur le trottoir, une cohorte de moines bouddhistes traversant une allée pleine de salons de massages douteux, des couples atypiques qui se ressemblent étrangement : à chaque fois, un vieux porc ventru avec une jeune autochtone d’à peine 20 ans... Ici, c’est aussi l’enfer du sexe. Un enfer que l’Asie du Sud-Est peine à endiguer. Mais le veut-elle franchement ?

 

Cambodge : une justice à deux vitesses ?

 

Je fais la rencontre de Prak, un jeune cambodgien qui me fait part de son dégoût concernant la justice de son pays :
"La corruption engendre une impunité totale pour beaucoup de nantis. Ces derniers achètent le silence des policiers et des procureurs et ne sont presque jamais inquiétés. Par contre, les pauvres, non seulement ne bénéficient d'aucun appui, mais quand ils portent plainte, cela n'aboutit que trop rarement".
Son analyse trouve un écho dans l'actualité nationale, puisque l'actuel Premier ministre, Hun Sen, membre du Parti du peuple cambodgien (PPC), a encore déclaré récemment être hostile à de nouveaux procès contre les Khmers rouges… prétextant le risque de troubles, voire d'une guerre civile.

 

Jérémie Dardy
 

 


 

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