Le Dalaï-lama a-t-il toujours raison?

 

Tenzin Gyatso est-il plus infaillible que le pape? Ce n'est pas le moindre des paradoxes qu'entretiennent les foules contemporaines occidentales: l'entretien d'une véritable idolâtrie envers la personne du Dalaï-lama, envers sa parole et ses idées. Cette dévotion doucereuse s'applique plus précisément à la cause du Tibet, occupé depuis des décennies par une Chine métallique et implacable. Exilé depuis 1959, éternel apôtre de la paix devant les peuples et les nations, le Dalaï-lama est incontestablement une personnalité exceptionnelle. A-t-il cependant toujours raison? La question est légitime, en dépit de sa charge polémique. Trop de déférence mécanique semble saisir foules et médias (occidentaux) dès que Tenzin s'exprime. Son éternel sourire, son noble accoutrement, ses yeux rieurs et facétieux... tout concourt au charme. 

 

D'où la nécessité de s'arrêter quelque peu sur certaines de ses déclarations, parfois surprenantes et incongrues:

 

Hitler était aussi un homme et en tant que bouddhiste, j'ai de la compassion pour lui" (ITW, Le Monde des religions, décembre 2014)

 

Ici, le Dalaï-lama tranche dans le vif; tournant le dos aux détracteurs qui l'accusent d'endormir l'Occident sous un discours savamment "marketé sur-mesure", il frappe clairement en plein tabou européen. On pourrait même ici parler d'une sorte de blasphème humaniste, de crime verbal symbolique. Confesser publiquement sa compassion envers Hitler, architecte en chef du nazisme, rappeler qu'il est un être humain devant chacun, c'est faire démonstration d'une "liberté de conscience" radicale, d'une indépendance sincère face au "qu'en-dira-t-on". A-t-il eu raison de déclarer cela? La question mériterait d'être posée, ce qui n'a pas été le cas. 

 

Le pape François est un homme tout à fait remarquable, qui lui-même a initié de nombreux dialogues interreligieux. L'Occident prend donc conscience qu'il existe d'autres traditions spirituelles dans le monde, autrefois considérées comme "païennes", ce qui est totalement nouveau" (ITW, Le Monde des religions, décembre 2014)

 

Cette déclaration est absolument fausse, d'un point de vue historique et strictement objectif. Comment est-il possible de déclarer une telle absurdité depuis le fameux Concile de Vatican II (1962-1965). Cet événement historique de portée mondiale, la fameuse Révolution de l'Eglise catholique, a justement consisté à proclamer devant le monde la mort du christianisme tridentin, celui de la suprématie catholique orgueilleuse et dédénieuse envers l'altérité religieuse. Vatican II a officiellement ouvert l'Eglise au vertige du dialogue interreligieux (bien qu'il ait toujours existé officieusement). La prise de conscience qu'il existe d'autres traditions spirituelles dans le monde date de la naissance même de l'Eglise, puisqu'elle fut alors persécutée en raison de sa propre altérité spirituelle. Cette prise de conscience est originelle et sanglante. La réévaluation positive des diverses religions ne date pas non plus d'hier. Dès les Pères de l'Eglise (les premiers siècles après Jésus-Christ), la notion de Logos Spermatikos rappelle que la parole de Dieu est universellement disséminée dans le monde, plus ou moins enfouie à l'intérieur des diverses traditions spirituelles de l'humanité. Le pape François n'est pas du tout un précurseur dans l'Eglise à ce niveau. Ici donc, le Dalaï-lama profère une erreur majeure. 

 

L'homosexualité, qu'elle soit entre hommes ou femmes, n'est pas en soi incorrecte. Ce qui l'est, c'est l'usage d'organes définis précédemment comme inadéquats lors de contacts sexuels" (Au-delà des dogmes)

 

Cette déclaration est intéressante: ici, le Dalaï-lama annonce qu'il existe des restrictions morales quant à l'usage de ses organes lors du coït. Une telle déclaration serait implacablement jugée rétrograde dans la bouche d'un homme d'Eglise. Tenzin a précisé ailleurs sa pensée sur ce point:

 

Cela (l'acte homosexuel) fait partie de ce que nous, les bouddhistes, appelons « une mauvaise conduite sexuelle ». Les organes sexuels ont été créés pour la reproduction entre l'élément masculin et l'élément féminin et tout ce qui en dévie n'est pas acceptable d'un point de vue bouddhiste : entre un homme et un homme, une femme et une autre femme, dans la bouche, l'anus, ou même en utilisant la main" (Interview Le Point, 23/03/2001)

 

Je ne veux pas que les gens se convertissent d'une religion à une autre" (Le Monde des religions, décembre 2014)

 

Voici un propos des plus compromettants de la part d'un homme réputé humaniste et favorable à la liberté spirituelle. Le fond de son discours est évidemment le suivant: le refus des conversions de bouddhistes à d'autres religions. L'habillage sémantique est cependant bien pensé, puisqu'il paraît se porter au-delà de considérations précises. Ailleurs, le Dalaï-lama va jusqu'à déclarer sans complexe: 

 

Vous les chrétiens pratiquez cet usage complètement démodé et dépassé qu'est celui du prosélytisme. (...) Vous pratiquez la conversion, qui est une sorte de guerre contre les peuples et les cultures qui ne ressemblent pas aux vôtres. Ce n'est pas cela, le message du Christ !" (Interview Le Point, 23/03/2001)

 

Ce propos relève d'une erreur flagrante, ou bien d'une stratégie polémique. Nier que le Christ a clairement réclamé à ses apôtres d'aller par-delà les mers et de convertir le monde, cela pose un sérieux problème de sincérité, d'honnêteté, ou bien de culture. Nous ne saurions cependant accuser le Dalaï-lama d'ignorance... C'est sa sincérité qu'il s'agirait donc d'interroger ici. 

 

Pierre-André Bizien

 

 

 

 

 

 

 


 

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