Le préjugé, cet inconnu trop connu

    


L'être humain aspire à la connaissance dès qu'il vient au monde. Connaissance des choses qui l'entourent, mais aussi de ses congénères.
Enfoui dans une perpétuelle quête de savoir, l'homme en vient à se focaliser sur ses semblables, par ambition de mieux se comprendre lui-même ; de fait, l’identification de certains mécanismes chez les autres nous permet de comprendre notre mode de fonctionnement personnel.

 

Aussi, afin de pouvoir connaître, l'homme va naturellement appréhender ce qui l'environne par l’intermédiaire du jugement personnel. À force d'expériences et d’observations, il en vient à exprimer des hypothèses, des considérations qui se transforment rapidement en préjugés.
Lorsqu'une personne distingue chez certains individus (appartenant à un groupe) un trait de caractère ou un trait physique commun, elle risque d’induire spontanément que toutes personnes appartenant à ce groupe revêtiront les mêmes caractéristiques.

Force est de constater qu'il y a là réflexe d'assimilation et, par extension, de stigmatisation de l'homme par l'homme.

 

Bien que l'on prône, au quotidien, la différence et la distinction (ce qui  pousse d’ailleurs certains individus à fuir dans l'excès pour ne ressembler à personnes… avec pour résultat une autre forme de mimétisme, plus sournoise), on comprend que tout homme tend à chercher une ressemblance chez ses semblables.

 

Il la cherchera envers et contre tout, en dressant mentalement des classes et des catégories d'individus, établies bien avant lui par des penseurs modernes.

 

Pour n'en citer qu'un, nous poserons rapidement la règle des catégories établie par Kant. Cette règle implique que quelle que soit la chose ou l'être qui nous fait face, il faut nécessairement le ranger dans une catégorie donnée, afin de mieux l'appréhender. On peut dans un premier temps penser que cela permet à l'homme de comprendre les êtres qui l'entourent.


Seulement, derrière cette fausse volonté de connaissance se cache en réalité une peur de l'autre, laquelle n’est neutralisée qu’à l’instant où l'on croit avoir saisi et enfermé cet "autre" dans une catégorie… que l'on peut souvent nommer : préjugé.

 

Ceci, parce que l'on passe d'un : « Les personnes qui appartiennent à tel groupe sont ainsi ! » ; à un « Fais attention les personnes comme lui sont ainsi... »
Le glissement est assez subtil, et pourtant bel et bien révélateur d'une angoisse latente.


En effet, qui peut prétendre qu'il n'a pas un jour eu peur de son semblable ? Ne pas connaître les intentions et le fonctionnement d'autrui peut très vite s'avérer aussi déroutant qu'effrayant.
C'est pourquoi il est rassurant pour un individu d’estimer que l'on peut appréhender l'autre en l’enfermant dans un jugement ; ceci afin d'établir ce qu'il est, son mode de fonctionnement, mais aussi sa façon d'agir.

 

On se rassure aussitôt que l'on perçoit des signes qui font foi sur le jugement que l'on aura pris soin d'établir à son égard.
Croire que l'on connaît ce que l'on voit, voici une sorte d'assurance psychologique quant à ce qui peut nous arriver. Considérer que l'on sait ce qui se cache en l'autre nous permet d'agir, et nous ôte cette défiance.

Seulement, au moindre bouleversement, la peur nous envahit de nouveau. Et ce dès le moment où le comportement de la personne considérée diffère de celui qu’on lui avait mentalement assigné.
Aussitôt, nous ne savons plus que penser ; alors la crainte et la défiance initialement refoulées ressurgissent, plus fortes que jamais.

Si bien que dès qu'une catégorie s'effondre, on s'efforce d'en appliquer une nouvelle sur le groupe ou l’individu qui s'y est soustrait, toujours selon cette même règle étiquetée par Kant (quand une catégorie s'effondre, il faut en placer une autre pour éviter l'ignorance).

Par réflexe instinctif, on s’interdit de laisser un être humain à l’abri de nos préjugés ; de fait, il serait effrayant que l'on ne puisse pas anticiper les actes de la personne qui est face à nous.
Malheureusement pour la règle kantienne, la catégorie ne peut rester fixe vis-à-vis d'un être qui ne l'est pas. Il n'y a finalement aucune invariabilité, car un homme en son entier possède divers caractères qui le rendent unique et étranger à toute catégorie, hormis celle où il sera seul.

 

Au nom de quoi pouvons-nous prétendre enfermer un être dans un préjugé qui n'est fondé, somme toute, que sur une parcelle de sa personnalité ?
Parcelle qu'il daigne nous montrer et qui peut n'être qu'un jeu d'ombre, un masque derrière lequel l'homme considéré cherche à se cacher pour se soustraire à la catégorisation. Sans en citer, on peut ici penser à toutes ces personnalités médiatiques qui nous donnent une image biaisée d'elle-même afin de se protéger.

 

D'autre part, l'homme n'étant pas un composé de comportements bien définis et maîtrisables, il peut revêtir différents personnalités au cours de sa vie. Aussi, un même individu pourra être envisagé comme doux et digne de confiance par certains ; mais également comme infect et méprisant par d'autres... Cela dépendant à la fois de ceux qui le jugent, du contexte dans lequel le lien social s'établit (une rencontre fortuite, un lieu de travail, un cercle d'amis...), et de ce que veut montrer un homme à un moment T de sa vie.

 

Selon tous ces paramètres, un être ne peut être identifié, compris ni envisagé de la même façon par autrui. D'autant, que la personnalité de celui qui le juge prend place dans un jugement particulier, puisqu’un préjugé est toujours émis par une subjectivité particulière.

Néanmoins, certains sociologues comme Pierre Bourdieu ont envisagé l'individu comme porteur d’un habitus, c'est-à-dire un système de dispositions durables acquis au cours des différentes phases de la socialisation (famille, école, travail, etc.)… Cela permettant de véhiculer certains préjugés de classe et de catégorisation. De fait, ce que Bourdieu va par la suite appeler l'habitus de classe décrit les conditions et conditionnements semblables voire identiques chez un groupe d'individus donné.

 

On comprend que dans cette théorisation, le caractère acquis joue un rôle prépondérant et qu'il n'est point question d'un caractère inné possible, ainsi que de dispositions propres à un individu précis.


Dès lors, sous une pensée égalitariste vis-à-vis des préjugés, on nie pleinement les potentialités et extensions de l'homme ; ce dernier ne peut étendre son potentiel, changer de mode de fonctionnement... il devient un être maîtrisable et prévisible, conditionné par la société à laquelle il appartient.

 

Mais alors, que penser de ceux qui ne supportent plus la société et décident de vivre en marge, ou encore de ceux qui s’implantent dans d'autres sociétés (qui a priori ne les ont pas conditionné), et de ceux qui passent d'une classe sociale définie à une autre (par exemple de prolétaire à bourgeois...) etc ?

Penser de la sorte, c'est nier les potentialités et les possibilités individuelles, car on considère qu'un homme demeure le même en tout temps, et ne constitue qu'un amas de qualifications.

 

Malheureusement, il nous faut remarquer qu'à force de préjugés intensifs et de stigmatisations toujours croissantes, les hommes vont d'eux-mêmes décider de ne point s’en défaire, et auront même tendance à en rajouter, devenant ainsi des sortes de caricatures.


Exemple : l'image de la blonde idiote, que l'on a commencé à diffuser dans les années 50, a permis à certaines d'en rajouter à tel point que la réalité a souvent dépassé la fiction. Allant de surenchère en surenchère, où s'arrêtera donc cette caricature ? Pourquoi chercher à tout prix à l'alimenter plutôt qu'à s'en défaire ? En quoi est-t-il bon de déposer les armes devant une société qui cherche à nous diviser en catégories d'individus, et qui nie notre potentiel et nos possibilités d'évolution ?


Eve Chellal
 

 


 

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