La théologie de Dietrich Bonhoeffer. La grâce, le nazisme, Luther, les catholiques

 

Pendu par les nazis en 1945, le pasteur luthérien Dietrich Bonhoeffer fut un théologien en acier trempé qui refusa le sentiment de supériorité protestante face à l’Eglise catholique. On a parfois survalorisé son apport intellectuel, du fait de son engagement héroïque contre le nazisme. Aujourd’hui, que peut-on dire d’à peu près substantiel sur son œuvre ?

 


Dietrich Bonhoeffer a produit une théologie capiteuse qui peut être synthétisée autour de quelques grands axes :


-Les chrétiens doivent comprendre que la traditionnelle conception de l’Eglise est avariée, car on vit désormais dans un monde sans Dieu. Il convient dès lors de s’adapter à cette situation : quitter les remparts sécurisants d’une Eglise forteresse, aussi massive qu’immobile. Le chrétien doit désormais sortir de la chrysalide du fidèle ordinaire, afin d’actualiser son rapport au devoir.


« Nous allons au-devant d’une époque totalement non religieuse ; tels qu’ils sont les hommes ne peuvent tout simplement plus être religieux ; ceux-là mêmes qui se déclarent honnêtement religieux ne pratiquent nullement leur religion» (Résistance et soumission)


-L’héritage du protestantisme doit être sévèrement critiqué : en favorisant la pensée individualiste, le mouvement de Luther a été source d’erreurs graves. Ainsi, surtout, d’une conception facile de la grâce, qui condamne trop rapidement les intuitions catholiques en la matière. On appréciera cette sentence terrible de Bonhoeffer vis-à-vis de ses frères protestants :


« La grâce à bon marché, c’est la justification du péché et non point du pécheur» (Le prix de la grâce)


Dans le journal La Croix, Evelyne Montigny a bien su évoquer cet aspect théologique sensible, sur un ton apaisé :


« Dietrich critique la banalisation de la théorie fondamentale de Luther selon laquelle l’homme est sauvé par la seule grâce de Dieu, et non par ses œuvres. Pour Bonhoeffer, profondément ancré dans l’héritage luthérien, c’est un « mépris de la grâce » intolérable. Il rappelle que la grâce qui sauve l’homme a coûté la vie au Christ. Le théologien oppose ainsi la « grâce à bon marché, pire ennemi de notre Église, à la grâce qui coûte », qui résulte de l’obéissance au Christ »


Ici, Dietrich Bonhoeffer suggère à ses frères protestants de s’inspirer davantage de la théologie catholique. Il ne fait pas mystère de son admiration circonstancielle envers certains traits de l’héritage papiste :


« Le catholicisme a sur nous [protestants] l’avantage d’avoir découvert que la théologie doit être libérée de son isolement (…). Contrairement à la théologie catholique, la nôtre est isolée jusqu’à ce jour. C’est pourquoi elle a ici un visage grave, voire sombre, alors que là-bas, elle est sereine » (Dietrich Bonhoeffer, La nature de l’Eglise)


-Le protestantisme doit perdre son réflexe individualisateur, qui fausse sa théologie :


« L’individualisation est la faute fondamentale commise par la théologie protestante » (Dietrich Bonhoeffer, La nature de l’Eglise)


Il avertit aussi ces chrétiens qui jettent par-dessus bord toute parole autre ou antérieure à celle de Jésus dans le Nouveau Testament :


« Celui qui veut immédiatement passer au Nouveau Testament n’est pas chrétien à mon avis. (…) La dernière parole ne doit pas précéder l’avant-dernière. Nous vivons dans les réalités avant-dernières» (Correspondance, 5 décembre 1943)


-Dietrich Bonhoeffer a considérablement défendu les juifs contre le nazisme, mais aussi contre la pesanteur théologique chrétienne à leur égard :


«Celui-là seul qui crie en faveur des juifs a le droit de chanter du grégorien» (Cité dans La Croix, 6 mai 2005)


Ou encore :


« Le Juif maintient ouverte la question du Christ. Il est le signe du libre choix de la grâce de Dieu et du rejet prononcé par sa colère » (Ethique)

 

 

Dietrich Bonhoeffer, ou l’appétit de l’avenir

 


La prose du théologien qui finira martyr prend parfois des accents prophétiques, frisant à l’occasion le modernisme facile :
« Un jour viendra où des hommes seront appelés de nouveau à prononcer la Parole de Dieu (…). Ce sera un langage nouveau, peut-être tout à fait non religieux, mais libérateur et rédempteur, comme celui du Christ» (Résistance et soumission)


Comprendre Bonhoeffer nécessiterait de bien plus amples développements. Aussi invitons-nous le lecteur à lire quelques volumes harassants de théologie, afin de parfaire son regard sur l’homme.

 

Pierre-André Bizien

 

 


 

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