Kendrick Lamar, philosophie de ses textes, message de son rap. Paroles

 

Kendrick Lamar est un idéaliste blessé qui prêche un optimisme apocalyptique. Sa foi profonde, c’est que l’homme peut changer, survivre à son destin, aussi maudit qu’il soit ; mais pour ce faire, il faudra tourner le dos à toutes les assignations identitaires, aux dépendances qui te rongent et t’entretiennent dans une gelée confortable. Le salut a un goût amer et l’enfer un goût de sucre : c’est ce qui berne la plupart des gens.


Le théologien Hans Urs Von Balthasar précédait les sentiments de Kendrick Lamar lorsqu’il écrivait :


« Le monde veut vivre et ressusciter avant de mourir » (L’amour seul est digne de foi)


Kendrick Lamar semble souvent nous marteler ce message, nous faire méditer la contradiction qu’il révèle : la vie semble trop difficile pour qu’il soit en plus question de se priver, d’enchaîner les efforts pour un avenir toujours lointain. Une fois sur terre, tu essaies de tirer du plaisir où tu peux, ici, là, c’est souvent disponible à proximité. Les gens tombent comme des mouches, dévitalisés par une vie qu’ils se sont pris à bout portant.  


De son ghetto de Compton, Kendrick porte une cicatrice au cœur. Ses textes nous plongent à l’intérieur de cette plaie. On se retrouve propulsés dans un univers rouge ténébreux, que l’on pourrait assimiler à une antichambre de l’enfer. Kendrick Lamar nous guide dans ce dédale, ouvre des brèches et nous délivre du cauchemar. Penchons-nous à présent sur la signification de certains textes.

 

 

La philosophie de Kendrick Lamar

 


Snoop Dog a déclaré que Kendrick n’a pas une approche "gangsta" ; il a réussi à s’imposer dans le rap autrement que la plupart de ses pairs, il suscite la controverse et cela est une bonne chose.


En effet, les textes de Kendrick Lamar contiennent de nombreux messages qui transcendent leur enveloppe gangsta.
"The Art Of Peer Pressure" est l’histoire d’une glissade sociologique dramatique. La chanson tente de décrire l’hémiplégie qui atteint le petit black sans histoires dès qu’il commence à fréquenter les potes du quartier ; son individualité se fige et laisse place à une personnalité d’emprunt, morbide et suicidaire. Si tu n’es pas assez fort pour conserver tes propres principes, la pression du groupe finit par te broyer ; le groupe te vampirise, tu t’évides pour nourrir la bête, la bête fascinante qui t’appelle, qui t’apprivoise, et dont tu finiras l’esclave si tu es psychiquement trop faible.


« Fuck your ethnicity, nigger »


Dans "Fuck your ethnicity", Kendrick affirme qu’il faut dépasser l’obsession de la race ; il soutient qu’au fond, le fait d’être noir, jaune ou blanc n’a pas d’importance. Il s’agit de porter notre regard au-delà de la couleur de l’autre.


Dans "Black boy fly", Kendrick Lamar médite sur les difficultés psychologiques que rencontrent les jeunes noirs de Compton à sortir de leur ghetto ; ses paroles suggèrent que la discrimination qui les touche est avant tout auto-entretenue par eux-mêmes, par la facilité de baisser les bras devant les difficultés, par les sirènes d’un mode de vie merdeux qui permet de ne pas faire face aux difficultés du réel. Ce mode de vie ingrat, c’est l’envasement à demi consenti lorsqu’on n’a pas de détermination ni de sagesse. On stagne dans la médiocrité, et on regarde d’en bas, avec envie, ces noirs qui parviennent à réussir dans la vie.


Dans Swimming pools, Kendrick Lamar pointe encore l’auto-aliénation des nombre de noirs du ghetto : les vertiges de l’alcool, les piscines de liqueur qui appâtent les filles et t’abrutissent. Les petits renoncements quotidiens face aux difficultés de la vie, les choix faciles, les petits conforts psychologiques de la victimisation, de la guimauve identitaire qui circule comme un poison dans les veines.


Contrairement à d’autres rappeurs qui se complaisent dans l’esthétique "black trash" et l’auto-victimisation communautaire, Kendrick souligne l’hypocrisie qui consiste à pleurer sur les crimes de l’Amérique contre les noirs alors qu’eux-mêmes s’entretuent frénétiquement :


"Why did I weep when Trayvon Martin was in the street/When gangbanging make me kill a nigga blacker than me?/Hypocrite."


Ce point de vue assumé, loin de plaire à tout le monde, a suscité de nombreuses critiques acerbes. Si la parole de Kendrick Lamar fait grincer des dents dans les rangs de la gauche américaine, c’est parce que son discours ne cadre pas parfaitement avec son image de jeune black du ghetto. Sa propension à l’autocritique communautaire, à une époque de ré-inflammation des tensions raciales entre noirs et blancs, donne parfois l’impression qu’il offre des arguments à "l’adversaire", voire au système. Certains de ses fans digèrent mal ce type de message, qu’ils identifient naïvement comme conservateur et droitier. De Kendrick à Trump, il y a pourtant bien de la marge, mais les passions idéologiques écrasent les faits : est-il à craindre pour la réputation du chanteur sur le long terme ? La question peut être posée.

 

En France, toutes proportions gardées, on rappellera l’affaire Doc Gyneco : celui-ci avait été brutalement renié par la communauté du rap pour avoir osé dire du bien de la droite et surtout s’être affiché aux côtés de Nicolas Sarkozy.

 

Polémique raciale

 


Macklemore avait remporté les Grammy Awards 2014 section rap, et il s’en était excusé auprès de Kendrick Lamar, sur fond de soupçons "white privilege" (même soupçons dans le monde du cinéma) : le fait qu’il soit blanc avait rendu furieux de nombreux acteurs de la scène rap estimant qu’il y avait là une forme insidieuse de promotion raciale blanche face à Kendrick Lamar. Dans l’affaire, tous les artistes ne furent pas unanimes. Drake, notamment, a critiqué les plates excuses de Macklemore (qui poussait le mea culpa jusqu’à écrire qu’il avait « volé » Kendrick Lamar, et que la récompense lui revenait) :


« (…) Pourquoi se sentir coupable ? Tu penses que ces types te rendraient hommage s'ils avaient gagné?  (…) Penser juste à Kendrick ? C'est marrant. Dans ce cas, t'as volé tout le monde. On a tous besoin d'un texto d'excuse !» (Drake, Rolling Stone, 2014)


Kendrick Lamar avait répondu à la polémique en ces termes :


« Ces prix étaient très mérités. Il a fait énormément de choses, ce type-là » (…) « Il est arrivé là-bas, et il a tout bousculé et tout broyé. Tout arrive pour une raison. Parfois, l’univers ne fait pas ce qu’on attendait de lui, c’est comme cela » (Traduction Melty)

 

 

Le risque de l’arrogance

 


Souvent dans ses clips, Kendrick Lamar semble se congratuler, se magnifier, sombrer dans une mystique égocentrique puérile. Certaines de ses déclarations médiatiques tendent à renforcer ce soupçon d’arrogance. La réalité est cependant plus complexe, l’ironie étant très présente chez lui.


Une part de ses textes relève de l’auto-thérapie psychologique, du questionnement intérieur sur les failles de l’ego, sur le risque constant de sombrer dans la mollesse et la stagnation existentielle. Evidemment, ces suites de réflexions caverneuses sentent parfois l’égocentrisme ou la posture intellectuelle, la construction un peu forcée d’une génialité sauvage, suant la rue, le combat intérieur, l’expérience d’une souffrance transcendée. L’excellence esthétique d’un clip comme "Humble" suggère que certains messages de Kendrick Lamar passent par des énigmes visuelles ; ce n’est pas parce que le rappeur se retrouve, tel Jésus, présidant la Cène entouré d’apôtres interlopes, qu’il se prend directement pour Dieu.  


Parallèlement, toutes les paroles de ses textes ne reflètent pas forcément sa psyché :


«I'ma keep the pussy wet, yep, My dick hard, her pussy wet, I'ma keep the pussy wet, yep » (Sex with society)

 

Pierre-André Bizien

 

 

Tubes mémorables

 


Alright – Kendrick Lamar


Swimming pools – Kendrick Lamar


Humble – Kendrick Lamar


King Kunta – Kendrick Lamar


Black boy fly – Kendrick Lamar

 

 

Pour aller plus loin


Rolling Stone, Kendrick Lamar


Booska-P


 

 


 

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