Les guerres révolutionnaires

En 1789, la Révolution française ébranle violemment tous les fondements de l’Europe monarchiste. Soudain, la royauté tremble devant ce vent de liberté accouché des Lumières. Un séisme idéologique dont la propagation inquiète fortement l’ensemble des têtes couronnées. La déclaration de guerre de la France à l’archiduc d’Autriche le 20 avril 1792 met le feu aux poudres.

 

L’Europe s’embrase. Les souverains étrangers mettent sur pied de puissantes coalitions pour écraser la menace révolutionnaire. L’issue est incertaine. Les insurgés ont-ils véritablement les moyens d’affronter militairement cette solide alliance ? Quelles conséquences politiques et sociales ? Une République émergera-t-elle de ce violent cataclysme ? Au contraire, assistera-t-on au rétablissement d’une monarchie millénaire ? Concrètement, quel futur pour cette utopie contestataire balbutiante ?

 

LE CONTEXTE HISTORIQUE

 

Au XVIIIème siècle, le courant intellectuel des Lumières prend racine profondément en Europe, et particulièrement en France. Le mouvement des Encyclopédistes (Diderot, Rousseau, etc.) favorise le progrès et combat durement l’obscurantisme, ainsi que le pouvoir royal, incarné par cette monarchie absolue qui se réclame de droit divin. En outre, la nation reste figée dans une société inégalitaire divisée en trois ordres : clergé, noblesse, et tiers Etat. Seuls les deux premiers jouissent de privilèges. D’autre part, une dette accablante engloutit la moitié des recettes de l’Etat, les réformes engagées sont inefficaces, et plusieurs années de récoltes médiocres (à cette période on ne meurt plus de faim, la population a récemment fortement augmentée) accentuent significativement le climat délétère qui y règne.

 

Aussi, en soutenant la guerre d’indépendance américaine (1776-1783), le royaume de France s’octroie une victoire à double tranchant. Assurément, si elle lui permet de gagner un combat contre l’Angleterre (son éternel ennemi), cela conduit également au triomphe politique des idéaux républicains. Ceux-ci sont furieusement antagonistes aux siens. Et en retraversant l’Atlantique, les déclarations constitutionnelles américaines mettent en route involontairement le rouleau compresseur révolutionnaire français. Le pays est en pleine ébullition et va subitement exploser. Prise de la Bastille, abolition des privilèges, Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, adoption d’une Constitution, liberté de la presse. Ce chamboulement institutionnel hors normes s’articule autour d’un nouveau régime : la monarchie constitutionnelle. L’hydre royaliste résiste vaillamment au raz de marée, et survit. Passons les prolégomènes et rentrons dans le vif du sujet.

 

VALMY, VICTOIRE FONDATRICE: UN MYTHE?

 

La guerre est votée le 20 avril 1792 par l’Assemblée législative avec l’aval du roi. Bien que paradoxal, Louis XVI est un farouche partisan de la guerre contre les armées royalistes étrangères. Il estime que l’armée révolutionnaire sera rapidement balayée par ses amis monarchistes. Il récupérerait ainsi son trône, mais c’est un mauvais calcul.


Dans un premier temps, la France essuie de sérieux revers. Longwy et Verdun tombent. Mais elle est sauvée in extremis par la bataille de Valmy (septembre 1792). Une victoire aussi expéditive que mystérieuse. Cet affrontement aurait dû logiquement tourner à l’avantage des régiments austro-prussiens, bien mieux entrainés. Pourtant, malgré une armée levée en hâte et composée de nombreux volontaires inexpérimentés, les Français arrivent à bousculer l’ennemi presque (trop) facilement. La galvanisation des troupes et leurs charges héroïques aux cris de « vive la nation ! » auraient suffi pour en découdre avec un adversaire chevronné (selon la version officielle). Toutefois, ce récit semble légèrement romancé. En effet, ce coup d’arrêt net suspect et la mise en retraite précipitée du duc de Brunswick interrogent grandement. Pourquoi s’enfuit-il alors qu’il ne déplore que quelques 200 morts sur le champ de bataille ?


Le duc de Brunswick, commandant à Valmy, aurait-il été corrompu ? Cette abasourdissante théorie ne se sort pas de nulle part. Assurément, elle s’appuie sur des faits réels et déconcertants. A la mort du général prussien, on retrouve dans ses affaires un des bijoux volés quelques jours avant la bataille au garde meuble du Roi, à Paris. Danton est alors suspecté de protéger les coupables. Cependant, le délit reste impuni. Le diamant a probablement servi de monnaie d’échange au désengagement prussien. D’autre part, les liens très forts qui unissent Danton et le général Dumouriez (présent à Valmy), ainsi que leur appartenance commune avec Brunswick à la franc-maçonnerie jettent le trouble. Néanmoins, cela ne reste qu’une hypothèse. La dysenterie est parfois avancée comme étant la raison de cette retraite énigmatique.


Ensuite, les troupes françaises gagnent du terrain. Une partie de la rive gauche du Rhin est conquise, la Savoie et le comté de Nice sont annexés, et enfin, la Belgique passe sous contrôle français (victoire de Jemmapes), où se stabilise le front. Cette occupation est justifiée par l’existence de « frontières naturelles », thèse défendue énergiquement par Danton, alors ministre de la justice. Parallèlement à ces conquêtes, la folle mutation politique continue…

 

INSTAURATION SANGLANTE DE LA REPUBLIQUE

 

Coup de théâtre le 21 septembre 1792, au lendemain de Valmy, l’Assemblée constituante, appelée Convention nationale, chasse la monarchie constitutionnelle (abolition de la royauté). La Première République est née ! En conséquence, le Roi est définitivement écarté du pouvoir. L’épisode tragique de sa fuite ratée à Varennes l’an passé, associé aux discours enflammés de certains révolutionnaires radicaux et la découverte de l’armoire de fer aux tuileries (correspondance avec les monarques européens et certains de ses généraux) précipitent sa chute.


Louis XVI est guillotiné (361 voix pour, 360 contre) le 21 janvier 1793. Le nouveau régime voit le jour dans le sang.


Le tyran est tombé sous le glaive des lois, ce grand acte de justice a créé la République. » (Robespierre)


Le retentissement de cet évènement en Europe est immense. L’onde de choc provoque le renforcement de la Première Coalition (1792-1797). Les principaux adversaires de la France sont l’Autriche, la Prusse, l’Angleterre, et l’Espagne.
La jeune République redoute terriblement cette alliance. En effet, l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête met désormais en péril son existence même. Elle doit réagir, et vite. La Convention sort alors l’artillerie lourde : elle décide de porter ses effectifs à un demi-million de soldats !


Cependant, la levée immédiate de 300 000 volontaires (décret du 24 février 1793) provoque instantanément de violents troubles partout en France, et met à feu et à sang toute une région…

 

GUERRE CIVILE DE VENDEE: UNE TRAGEDIE NATIONALE

 

Concernant la genèse de la guerre de Vendée, Jean Tulard est formel:

 

A l’origine du soulèvement il y eu le malaise religieux né de la Constitution civile du clergé. Dès février 1791, les paysans des environs de Vannes se soulevaient pour défendre leur évêque. L’exécution de Louis XVI heurta les sentiments royalistes de ces régions. Mais c’est la levée de 300 000 hommes décrétée par la Convention qui tint le rôle de détonateur. » (La France de la Révolution et de l’Empire - 1995)


Les bandes constituées ici et là s’épaississent chaque jour un peu plus de rebelles déterminés. La Contre-Révolution est en marche. Bientôt les révoltés forment une véritable armée, catholique et royale. D’abord sous la direction de chefs roturiers, puis sous le commandement de nobles jugés plus compétents (le marquis de Charrette, le marquis d’Elbée, le compte de La Rochejacquelein âgé tout juste de 20 ans...). Face à des gardes nationaux généralement en sous effectifs et mal préparés, les dissidents prennent aisément le dessus. Le 14 mars 1793, près de 10 000 d’entre eux déferlent à Cholet, et prennent sauvagement d’assaut la ville, défendue par 400 hommes seulement. 


Paris qualifie ce mouvement d’« ennemi public numéro un », et lui attribue le nom générique de guerre de Vendée. En réalité, ces soulèvements s’étirent sur plusieurs départements : Vendée, ouest des Deux-Sèvres, sud du Maine-et-Loire et de la Loire-Inférieure.
De part et d’autre les exactions se multiplient. Les Vendéens massacrent des gardes nationaux et des prêtres assermentés. Quant à eux, les « bleus » (républicains), envoient des troupes régulières (général Kleber, Carrier…) pour mater la révolte. Ils s’adonnent à des actes d’une barbarie inouïe sur les « blancs » (royalistes) frondeurs. Les noyades de Nantes en témoignent. Entre novembre 1793 et février 1794, des prêtres réfractaires et des prisonniers sont noyés par milliers (de tous âges et de tous sexes). Les condamnés sont embarqués sur des barques à fond plat et sont coulées de nuit au milieu de la Loire. Les républicains poussent la terreur religieuse à l’ extrême avec la déportation de prêtres jusqu’en Guyane, où ceux-ci meurent de fièvre... Tandis que d’autres sont littéralement hachés menus par des bouchers sur le sol national !


La radicalisation du conflit s’exprime au travers de mesures extrêmes. Divers organes de pouvoir mettent en œuvre les aspects répressifs de la « Terreur » (période de répression intense). Création  d’un Tribunal criminel extraordinaire, d’un comité de sûreté générale, et de commissions militaires pratiquant une justice arbitraire et expéditive.
En outre, la répression révolutionnaire s’étend bien au-delà de l’ouest de la France… la foudre frappe tous les vernaculaires de la République. Lyon en subit les conséquences après le court triomphe de l’insurrection royaliste :


La ville de Lyon sera détruite. Tout ce qui fut habité par le riche sera démoli ; il ne restera que la maison du pauvre. » (Décret de la Convention nationale, 12 octobre 1793).

 


Fin 1793, les rebelles Vendéens sont à bout de souffle. Les Bretons et les Mayennais prennent le relai : c’est la chouannerie. Cependant, ce mouvement n’atteindra jamais les sommets d’horreur engendrés par la guerre de Vendée. Le conflit fait quelques 200 000 morts (Gracchus Babeuf, révolutionnaire, parle de « populicide »).
Si l’insurrection de Vendée a ouvert temporairement un nouveau front (intérieur celui-ci), la situation militaire aux frontières reste toujours très préoccupante, et contraint la République à rester sur ses gardes.   

 

LA FRANCE REDESSINE LA CARTE DE L'EUROPE

 

La bataille de Fleurus (26 juin 1794, ou 8 messidor an II suivant le nouveau calendrier républicain, instauré en vue d’une progressive déchristianisation) bouleverse le rapport de force en Europe. L’armée française, supérieure en nombre, fait enfin reculer significativement l’ennemi. Ce triomphe dans les Pays-Bas autrichiens (Belgique actuelle), amorce un tournant majeur dans la guerre contre la coalition. D’une défense de la république et de ses « extensions naturelles », la France passe désormais à une guerre offensive. En 1795, la signature du traité de Bâle éjecte la Prusse de la ligue. Sur le continent, seule l’Autriche reste un adversaire sérieux.


D’autre part, au niveau politique, la Convention nationale est substituée par le Directoire (26 octobre 1795). Ce régime élit cinq directeurs détenteurs du pouvoir exécutif, et vise à empêcher la concentration des pouvoirs dans les mains d’un seul homme. Par ailleurs, le pouvoir législatif est pour la première fois partagé entre deux chambres, le Conseil des Cinq-Cents (qui a l’initiative et vote les lois) et le Conseil des Anciens (qui approuve ou rejette les projets, propose les éventuelles révisions constitutionnelles).


Pour annihiler l’Autriche et asseoir sa position, la France adopte à la fois une stratégie de contagion révolutionnaire (création de « républiques sœurs »), un recrutement massif de soldats (loi Jourdan-Delbrel du 7 septembre 1797 instaurant le service militaire universel), et une tactique basée sur la ruse.


En effet, dans le but de brouiller les pistes, elle effectue une manœuvre audacieuse de diversion dans le nord de l’Italie. Elle y envoie le général Napoléon Bonaparte (jeune officier corse prometteur), tout en pénétrant simultanément en profondeur en Allemagne. Cependant, les généraux Jourdan et Marceau sont tenus en échec sur le sol germain.
C’est finalement Bonaparte qui crée la surprise en infligeant aux Autrichiens (et à leurs alliés Piémontais et Sardes) de lourdes défaites. Il s’est déjà illustré lors du siège de Toulon en 1793, mais à la tête de l’armée d’Italie il se révèle être un commandant hors pair.


J’éprouve une sorte de sentiment religieux en osant écrire la première phrase de l’histoire de Napoléon. Il s’agit du plus grand homme qui ait paru depuis César. » (Stendhal)


La campagne d’Italie est le tremplin de la carrière de Bonaparte. Il gagne notamment les batailles d’Arcole (les représentations iconiques où il y apparait en héros intemporel sont légions), de Rivoli, et de Mantoue (le verrou des Alpes autrichiennes). Il n’est plus qu’à 100 kilomètres de Vienne et pourrait facilement marcher sur la ville. Pourtant, la paix de Campo-Formio (17 octobre 1797) met fin abruptement aux hostilités. La Première Coalition est vaincue. Bonaparte oblige l’empereur François II à abandonner officiellement à la France la Belgique et la frontière du Rhin. Aussi, la République s’engouffre dans la brèche et exploite habilement les tentations expansionnistes de certains Etats (Prusse, Bavière, Wurtemberg…) et provoque, à terme, l’éclatement du Saint Empire romain germanique (962-1806).
« D’autre part, la création de républiques sœurs permet de s’entourer d’Etats tampons qui protègent les frontières françaises, et d’envisager une sortie de la Révolution par un repositionnement fort du pays au sein de l’Europe. » (Pierre-Yves Beaurepaire, Silvia Marzagalli, Atlas de la Révolution française – 2010)
On peut citer la République batave (Hollande), cisrhénane (est du Rhin), helvétique (Suisse), cisalpine (région de Milan), ligurienne (région de Gênes), et romaine.


En 1797, la rupture avec l’Eglise est fortement accentuée. De nombreux biens ecclésiastiques sont mis en vente. Certaines églises sont démolies pour en récupérer les matériaux (abbatiale de Cluny) ; Notre-Dame de Paris est adjugée et doit subir le même sort. Cependant, son preneur se relève sans fonds... En outre, le pape Pie VI est incarcéré en Italie, puis en France, où il meurt en captivité à Valence le 29 aout 1799.


En France, le général Bonaparte voit sa cote de popularité exploser. Ce qui n’est pas pour plaire aux membres influents du Directoire. On tente alors de l’écarter. L’opportunité se présente grâce au conflit larvé avec l’Angleterre. Le régime décide d’envoyer Bonaparte à la tête d’une expédition en Egypte pour couper la route terrestre des Indes aux Anglais.
D’une pierre deux coups : éloigner un général qui fait de l’ombre, et nuire sérieusement à la prospérité britannique…

 

LA CAMPAGNE D'EGYPTE

 

La campagne d’Egypte débute en mai 1798, au départ de quatre grands ports européens (Toulon, Ajaccio, Gènes, et Civita Vecchia). Dans le plus grand secret, ce sont 38 000 soldats qui embarquent sur 20 navires de guerre différents, et plus de 200 bateaux de transport ! Après avoir pris Malte le 10 juin, l'armée d’Orient débarque à Alexandrie le 1er juillet, sous un soleil de plomb. Les Français ont échappés de justesse à la puissante flotte anglaise. L’amiral Nelson les a pourtant traqués inlassablement à travers toute la Méditerranée (il s’est même rendu à Constantinople pensant les y trouver), mais sans succès.


En Egypte, les Mamelouks, anciens esclaves affranchis (principalement originaires du Caucase), tiennent le pays d’une main de fer. Entre 1250 à 1517, ils règnent sans partage avant de passer sous tutelle ottomane. Cette caste militaire n’est pas appréciée de la population, et Napoléon va s’en servir comme prétexte pour envahir la région (il déclare alors vouloir « libérer un peuple opprimé »).


Le premier affrontement entre les Français et les Mamelouks a lieu lors de la bataille des Pyramides (21 juillet 1798).
 


Au pied des Pyramides de Gizeh, plusieurs milliers de cavaliers mamelouks chargent violemment les soldats napoléoniens. Mais l’intense déluge de feu ouvert par l’artillerie française et la solidité de leurs carrés (chacun comprenant plusieurs centaines de combattants) brise leur élan. C’est un véritable carnage. En une heure à peine, les forces françaises déplorent à peine 30 morts, tandis que leurs adversaires près de 3000 (le bilan est totalement disproportionné). La défaite est inévitable, et les rescapés choisissent la fuite.


Les combats mettent fin à près de six siècles de pouvoir mamelouk en Egypte. Toutefois, impressionné par leur courage, Napoléon choisit l’un d’eux comme garde du corps : Roustam Raza (née en Géorgie, issu d’une famille arménienne). Le 25 juillet, le Caire tombe.
Le 1er aout 1798, l’amiral Nelson retrouve enfin la piste de la flotte française qui mouille dans le port d’Aboukir, et l’anéantit. La plupart des navires français sont démâtés ou coulés. Napoléon et ses troupes sont alors prisonniers de leur conquête.


« Apres avoir réprimé une révolte au Caire les 21 et 22 octobre 1798, Bonaparte se porta aux devants des Turcs en envahissant la Syrie (…) Il prit Gaza le 24 février 1799 puis Jaffa, le 7 mars. La peste fit alors son apparition. Plus grave, il échoua devant la citadelle de Saint-Jean d’Acre défendue par Djezzar Pacha et l’émigré français Philipeaux, ancien condisciple de Bonaparte à Brienne. » (Jean Tulard, La France de la Révolution et de l’Empire - 1995)


Le 25 juillet 1799, lors de la bataille terrestre d’Aboukir, plus de 10 000 turcs encerclent le fort d’Aboukir tenu uniquement par 300 français. Les janissaires sont les premiers à donner l’assaut. Les Français contre attaquent énergiquement. Le général Murat vient prêter main forte à la tête de sa cavalerie et contribue à renverser le cours de la bataille. Blessé par le Pacha d’un coup de pistolet qui lui érafle la joue, il répond d’un coup de sabre. Le Pacha a alors les trois doigts tranchés (puis est fait prisonnier). Les Français sont victorieux et effacent ainsi le désastre humiliant qu’a subi leur flotte l’an passé dans cette même ville.


Aussi, cette abracadabrantesque expédition est également scientifique. Le 24 aout 1798, l’Institut d’Egypte est créé (sur le modèle de l’Institut de France). Il sert à propager les Lumières en Orient, et donne une dimension culturelle à l’expédition. De nombreux savants, ingénieurs, et artistes (167 au total, tel le mathématicien Fourier) s’affairent à moderniser le pays. Amélioration des routes, édification de moulins, coopération avec les paysans pour augmenter leurs récoltes… il y a même un projet loufoque de construction de canal ! (pour relier la Mer Méditerranée à la Mer Rouge). Cette entreprise insensée aboutira un jour avec l’inauguration du canal de Suez en 1869. Par ailleurs, le 15 juillet 1799, à Rosette, l’Officier du génie Bouchard découvre une stèle remarquable. C’est la fameuse « pierre de Rosette ». Elle est la clé du déchiffrage des Hiéroglyphes (Champollion arrivera ainsi à décoder la langue égyptienne en 1822).


En aout 1799, Bonaparte par secrètement en France, alors menacée par la Deuxième Coalition. La présence française en Égypte s’avère impossible à maintenir à long terme. Kleber (qui succède à Napoléon) est assassiné, et son remplaçant le général Menou ne parvient pas à tenir tête aux anglo-turcs et capitule. En aout 1801, une convention d’évacuation est signée, et les Britanniques rapatrient une armée française en lambeaux. L’épopée orientale est un fiasco militaire…

 

COUP D'ETAT DU 18 BRUMAIRE

 

Sur le plan politique, à Paris la situation dégénère. Le Directoire vit ses dernières heures. Sieyès, l’un des 5 directeurs, souhaite ardemment procéder à une révision constitutionnelle, mais ne peut le faire légalement (celle-ci n’est réalisable qu’après un délai de neuf ans). C’est pourquoi il fait appel à Bonaparte (il est son bras armé, son « sabre ») pour le « coup d’Etat du 18 brumaire » (9 et 10 novembre 1799).Cependant, de vives résistances entravent l’action des deux conspirateurs. Le soutien inconditionnel et habile du frère du général (Lucien Bonaparte, alors président du Conseil des Cinq-Cents) est déterminant. Tout autant que l’action de Murat (et de ses grenadiers), qui lance aux députés réunis au Château de Saint-Cloud : « Citoyens, vous êtes dissous ! ». Le coup d’Etat parlementaire est réussi, mais se transforme presque instantanément en coup d’Etat militaire (sans aucune effusion de sang toutefois). L’homme fort est désormais Bonaparte, les deux autres sont des soliveaux.


La République demeure, mais établit un nouveau régime : le Consulat. Le 22 frimaire an VIII (13 décembre 1799), une nouvelle constitution est adoptée. Le pouvoir exécutif est confié à trois consuls nommés pour dix ans et rééligible, sous la direction du Premier Consul (Sieyès, président du Senat, nomme Bonaparte à cette fonction).


« Le Premier Consul détient une primauté indiscutée, et sa seule décision suffit : il a l’initiative des lois, les ministres n’étant que des agents exécutifs qu’il nomme et révoque librement. Les deux autres consuls, Cambacérès et Lebrun, ont une fonction consultative. » (Michel Biard, Philippe Bourdin, et Silvia Marzagalli, Révolution Consulat Empire 1789-1815, 2009).


La concentration massive des compétences que détient Bonaparte met en relief le basculement inévitable qui s’opère progressivement vers un régime autocratique. Néanmoins, la division originelle des pouvoirs (prévue par le Consulat) ne laisse pas entrevoir de tels excès. De plus, bien qu’affaibli, le pouvoir législatif se maintient.


« Un régime imaginé par ses créateurs comme une République sans Révolution finit en Révolution sans République. » (Tocqueville).
L’expansion française vers le Nord, en Italie et en Méditerranée (Malte, Egypte) radicalise considérablement la seconde coalition (1799-1802). L’Angleterre, l’Autriche, la Russie, la Suède, Naples, et l’Empire Ottoman intensifient leur pression sur la France. Les ambitions démesurées de la jeune République suscitent la crainte et l’animosité chez l’ensemble des royalistes européens.

 

SECONDE COALITION: VICTOIRE FRANCAISE SUR LE FIL

 

En débarquant à Fréjus, le « petit caporal » (surnom de Bonaparte) est accueilli en triomphe par la population. Et même si la campagne d’Orient est un désastre, elle déclenche partout en Europe une invraisemblable « Egyptomanie ».
Sur le plan militaire, en l’absence de Napoléon, les généraux français effacent de sérieux revers (malgré quelques succès) sur l’ensemble du théâtre européen. Si le front se stabilise laborieusement en Allemagne, l’Italie reste le talon d’Achille de la République. Au printemps 1800, Napoléon décide de lancer la seconde Campagne d’Italie (la péninsule a été reconquise par les Autrichiens lors de son expédition en Egypte).
Bonaparte, avec 40 000 hommes, franchit les Alpes en quelques jours (col du grand Saint-Bernard), dans des conditions particulièrement difficiles. La neige rend la progression lente et éprouvante. Chaque canon est tiré par près de cent hommes ! Avant lui, Hannibal (en 218 avant JC) et Charlemagne (en 773) ont déjà emprunté cet itinéraire périlleux. Toutefois, l’armée française réussi à surmonter cette épreuve et se lance immédiatement à l’assaut de la région.


Le 9 juin 1800, Lannes (Commandant de l'Avant-Garde de l'Armée de Réserve, et futur maréchal), malgré son infériorité numérique, charge furieusement les Autrichiens à Montebello. Les combats sont acharnés. L’arrivée de renforts (commandés par Napoléon) fait basculer l’issue de la bataille. Ces derniers sont victorieux.


Le 14 juin 1800, à Marengo, Bonaparte se heurte (par le plus grand hasard en parcourant la zone) au corps d’armée du maréchal von Melas (commandant en chef des Autrichiens en Italie). Celui-ci bénéficie d’une supériorité écrasante. Les Français sont en grande difficulté. Mais l’arrivée du général Desaix, de retour d’Egypte, vient rééquilibrer les forces en présence, et exalte le moral des soldats. De plus, conjugués à des charges de cavalerie audacieuses et à une tactique constamment offensive, les Français finissent par assommer l’ennemi. Le Premier consul remporte la victoire, mais échappe de peu à la débâcle. On dénombre 6 600 morts ou blessés côté français (dont Desaix, et simultanément Kleber en Egypte), et 9 500 morts, blessés, ou prisonniers côté autrichien (qui préfèrent évacuer l’Italie).


L’histoire retiendra également les tribulations du cuisinier de Bonaparte. Le soir de la bataille, n’ayant pas de beurre sous la main, il imagine d’y substituer de l’huile d’olive. Il invente malgré lui une recette populaire avec vin blanc, tomates, échalotes, persil et ciboulette, baptisée « poulet marengo » (qui régale les hôtes). Aujourd’hui encore ce plat est un classique, mais le veau a remplacé le poulet.


Le 3 décembre 1800, à Hoenlinden (près de Munich, en Bavière), le général Moreau remporte une victoire décisive sur l’armée austro-bavaroise. Fort de ses 60 000 hommes, le jeune archiduc autrichien Jean attaque les Français (dont le nombre de combattants est légèrement inférieur). Cependant, son audace lui est fatale. Les conditions climatiques extrêmes, le terrain accidenté,  la mauvaise coordination de ses troupes (qui sont scindées en plusieurs groupes) le rendent prisonnier de son action. Puis, pris entre deux feux, ils sont repoussés dans la forêt. L’armée autrichienne est en déroute. Le général Dessolles, chef d'état-major de l'armée du Rhin, évalue à 11.000 le nombre de prisonniers. Cette bataille contraint l’Autriche à signer la paix de Lunéville (9 février 1801) et par effet domino l'Angleterre celle d'Amiens (25 mars 1802). C’est la fin de la deuxième coalition.


Par ailleurs, en 1801 Bonaparte souhaite la paix religieuse, et signe le Concordat avec le Pape Pie VII (Celui-ci reconnait alors la République et renonce définitivement aux biens du clergé prélevés pendant la Révolution). Le Concordat instaure le culte catholique comme « religion de la grande majorité des français ». Selon Napoléon, cette prise de position est idoine pour la stabilité de la nation.
Entre 1792 et 1802, la métamorphose des régimes politiques français a pris un rythme effréné,  inattendu, et spectaculaire. Aussi, le bilan humain est lourd : les pertes avoisinent les 550 000 hommes. Par ailleurs, la République survit. Mais pour combien de temps ? Bonaparte ne concentre-t-il pas trop de pouvoirs entre ses mains ? 

 

Jérémie Dardy

 


 

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