Faire la nique au scepticisme sur les questions religieuses... voici une entreprise pour le moins téméraire. De fait, l'Occident post-chrétien laisse bien peu d'espace à la métaphysique, sinon au patamodelage spirituel, encouragé avec bienveillance. Prononcer Dieu sans guillemets, en parler au présent de l'indicatif sans sourciller, cela ne va pas toujours de soi.
"D'où parlez-vous? Avez-vous un mandat?"... Il fut un temps où ces petits harcellements conventionnels n'étaient pas rares. Dorénavant, les choses se sont tassées, mais il n'empêche... Certains tabous subsistent, et les sentinelles pullulent autour des secteurs sensibles.
Justifier les sacrements de l'Eglise... très incorrect, dans la foire mondaine. Très, très casse-gueule, pour qui entend conserver une réputation un tant soi peu convenable au pays de Voltaire. Quel genre de kamikaze, de dératé serait assez foutraque pour tenter la chose?
Quelle genre de type, laïc de surcroît, aurait assez de boôwles pour s'exposer bras en croix bouche ouverte au peloton d'exécution intellectuel français?
J'ai bien peur que nous ayons un nom... un certain Jean-Luc Marion, philosophe à cou lisse, porteur compulsif de noeuds papillons rougeâtres. Ce cher monsieur Marion nous propose virilement de justifier rationnellement les sacrements de l'Eglise catholique. Pour faire face à cette montagne d'acier trempé, il nous propose un raisonnement tout à fait particulier, qui doit être perçu comme une prémisse (et non comme une démonstration exhaustive). Ce raisonnement, le voici donc:
Si l'eau et le pain, l'huile et le vin manifestent déjà plus que leur matérialité, c'est parce qu'ils donnent d'emblée plus que cette matière à la conscience humaine, mais toujours déjà une expérience globale d'elle-même. Et ce surcroît les autorise déjà à phénoménaliser de l'invisible dans leur apparaître. Ne peut-on pas, par analogie, envisager un cas où ce qui se donne se donnerait en effet avec une telle radicalité qu'il garantisse, par cet engagement même envers notre conscience, que se montre effectivement tout ce qu'il dit donner à voir - tout l'invisible qu'il promet à voir, puisqu'il le donne?" (Le croire pour le voir)
Puis de préciser:
Ne doit-on pas envisager l'hypothèse où ce qui se donne se donnerait si définitivement que tout ce qu'il promet de montrer se montre vraiment? Dans ce contexte, le sacrement se montrerait (manifesterait l'invisible en lui) en vertu de l'autorité de ce (celui) qui se donne en lui" (ibid).
L'argumentation est compacte, dure, un peu rêche. Certes, elle est sinueuse, mais elle semble assez lumineuse pour que l'on puisse l'envisager convaincante. A nous de faire le reste du chemin, de méditer un peu cet argumentaire au creux de nos consciences tarées... puis de trancher.
Au moins, ayons la décence de ne pas nous fermer d'emblée; on ne peut pas, d'une part, nous montrer accueillants aux trésors spirituels des civilisations lointaines et dauber grassement contre ces mêmes émanations lorsqu'elles viennent de "chez nous". A défaut d'être sages, soyons enthousiastes.
Pierre-André Bizien
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