Réflexions d'un croyant

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La religion, c’est l’opium du peuple… et le poil à gratter de l’athée. Il la sent partout. Elle le démange, elle l’obsède. Il en fait des cauchemars, des malaises et des crises nerveuses.

L’athée ordinaire croit dur comme fer que le mot de Marx fait enrager les théologiens. Pourtant, ces derniers n’ont pas attendu les prophéties du Messie allemand pour dénoncer la crédulité sans fond des masses pieuses, tout comme les ravages de la religiosité commune. Abélard, Nicolas de Cues, Abd el-Kader, Rumi, Hallaj… Combien de prédécesseurs à l’apôtre des prolétaires ? La religion, opium du peuple : le prêche est bimillénaire, et l’athée le croit d’hier. A quand remonte l’an Un de la raison ? Qui Seul le sait ?


Pour l’athée ordinaire, la religion est bovine, ridicule, sectaire, barbare, sanglante, primaire… et lui mesuré, raisonnable, immunisé contre tout cliché ; bien entendu, il niera toujours cela, mais ses jugements impérieux parlent un peu plus fort que son humilité intellectuelle.  C’est un triste fait : l’athée considère les trois-quarts de l’humanité comme une sorte de tiers-monde culturel, illogique et non rationnel. Prétend-il détenir la vérité ? Non, rassurez-vous, il se contente de juger qui a tort. Aussi, l’athée ne croit pas, il est certain. Certes, il n’a pas la foi, mais ses arguments sont plus infaillibles que le pape.


L’athée se revendique cartésien, alors même que Descartes, son maître, était fervent croyant, adepte et promoteur des preuves de l’existence de Dieu. Décidément, le Sans-Dieu aime les tartes à la crème.


D’après lui, l’abondance des religions est le premier signe de leur supercherie, chaque confession revendiquant pour elle l’exclusivité de la vérité. A suivre la logique de ce raisonnement, il faudrait déduire de l’abondance des régimes politiques leur supercherie mutuelle : la démocratie, la dictature, la ploutocratie, l’anarchie… il serait idiot d’adhérer à l’un ou l’autre de ces régimes puisque chacun revendique pour lui l’exclusivité morale de la vérité ; aucun d’entre eux n’est plus proche de la vérité qu’un autre, puisque chacun le prétend. Aussi, pourquoi revendiquer la primauté des droits de l’homme sur d’autres valeurs, puisqu’au fond ce ne sont que les dogmes de l’Occident ? Si nous étions nés ailleurs, nous croirions sans doute à d’autres valeurs, antagonistes et tout aussi légitimes… Quant aux militants des droits de l’homme africains ou asiatiques, ce ne sont bien entendu que des intelligences colonisées. Oui, l’athée ordinaire souffre de relativite aigue.


Prenons un autre exemple, tout aussi caractéristique : soit Pierre, Steve, Jacques et Karim, qui prétendent chacun avoir raison à propos de quelque chose. Puisque tous pensent différemment, c’est bien la preuve qu’aucun n’a raison, pensera gravement notre athée. Nul d’entre eux ne peut dire vrai, car les opinions sont multiples. Parfois, les plus simples leçons de la philosophie nous évitent le naufrage intellectuel :

« Si tout était relatif, alors le cannibalisme ne serait qu’une histoire de goût ».


D’autre part, l’athée lambda ne fait pas la différence conceptuelle entre l’adhésion et l’héritage : bien entendu, nul ne peut hériter de la vérité, la "détenir" comme un bien propre. Cependant, l’homme peut espérer "adhérer" à la Vérité. Cette dernière ne se possède pas mais, paradoxalement, elle s’offre ; l’ "assentiment à"   n’est pas la "détention de". La nuance paraît minime, elle est pourtant abyssale. Il faudrait un long détour par la poésie pour expliciter cela. Mais l’athée –  avec toute la subtilité qui le caractérise –  criera sans doute à l’obscurantisme.


Poursuivons notre chemin. Le Sans-Dieu habituel considère que le paradis est une invention risible qui fait miroiter une vie délicieuse après la mort, à des croyants qui cherchent à se rassurer. Il est curieux de constater à quel point ses représentations imaginaires jouxtent celles des bigots bornés : ce qu’il ne saisit pas vraiment, c’est que le langage de la Bible est un langage volontairement poétique qui utilise des images afin d’évoquer des vérités complexes – au croyant de les démêler au cours de son cheminement.

Comme les fondamentalistes, l’athée tombe dans le piège, et croie sincèrement que le paradis est censé être un jardin plein de sucreries ; il lit la Bible et le coran au pied de la lettre. Pourtant, s’il prenait la peine de consulter les Ecritures des croyants avec un peu moins de suffisance, il s’apercevrait peut-être que les Textes disent bien autre chose : chez les chrétiens, chez les musulmans, le Paradis est l’état au sein duquel celui qui croie pourra enfin "voir Dieu", c’est-à-dire le Beau, le Bien suprême – dont nous ne jouissons que partiellement sur terre –  infiniment. Le paradis signifie simplement la vie absolue, non plus seulement relative, partielle, mutilée, mais son parachèvement total et exhaustif… aspiration universelle de toute l’humanité, quel que soit le lieu, l’époque d’où l’on vient. L’athée trouve sans doute cela ridicule et pourtant… ne prête-t-il jamais attention au langage de l’art ? Ne fréquente-t-il jamais les musées ? Les grands chefs d’œuvre de chaque époque ne nous apprennent-t-ils pas que les secrets métaphysiques passent par la contemplation, l’expérience du Beau ? Toutes ces choses sont sans doute trop ridicules pour l’athée, lui qui a les pieds bien ancrés sur terre, et trop peu de temps à consacrer aux arabesques de l’esprit.


Selon lui, les croyants sont par essence des personnes qui cherchent à se rassurer, qui expriment un "besoin humain". Intéressante plaisanterie : la perspective de l’enfer et les tourments spirituels qui rongent le gros des croyants élémentaires sont certainement des marques de cette volonté de se rassurer… Est-il "rassurant" d’adhérer à des systèmes qui vous menacent officiellement de damnation éternelle, qui prêchent la souffrance et qui vous avertissent du Jugement Dernier ? Le philosophe athée André Comte-Sponville le reconnaît lui-même volontiers :


« La plus grande force des religions ? Ce n’est pas, contrairement à ce qu’on dit souvent, de rassurer les croyants, face à leur propre mort. La perspective de l’enfer est plus inquiétante que celle du néant » (L’esprit de l’athéisme)

Aussi, comment parler de "besoin", alors même que le mépris des besoins constitue l’apprentissage fondamental des religions, au rebours des philosophies matérialistes ?


Si quelqu’un cherche à se rassurer, il semble que ce soit bien notre athée,  considérant l’ensemble des croyants comme une masse d’êtres manipulés. Manipulés par qui ? Par l’Eglise, que l’Evangile ne cesse de critiquer au travers de ses mises en garde contre l’esprit légaliste et clérical ? Par les forces temporelles, que les textes sacrés conspuent allègrement à longueur de versets ? A vrai dire, il est évident que les masses (croyantes ou pas) sont toujours orientées, mystifiées par les démagogues et les beaux parleurs. Cependant, il semble que l’athée soit  ici encore victime d’une confusion de l’esprit.

Remarquant que la religion est un vaste terrain de prospection pour les marchands de rêve,  il déduit qu’elle est elle-même marchande de rêve ; arguant du fait que les religions abritent des salauds, il conclut que les religions sont des usines de salauds. Et ainsi de suite… Qu’on lui montre Torquemada, il s’écrie spontanément « Voilà l’Eglise ! ». Qu’on lui présente l’abbé Pierre ou mère Theresa, il bredouille confusément « Voici de bien bonnes personnes… ». A tous les coups, l’athée triomphe.


Il ne s’arrête évidemment pas là : selon lui, le croyant cherche toujours des réponses à ses préoccupations, d’où la religion. Soit, mais alors, comment expliquer son engouement extrême pour le mot "mystère", pour des expressions telles que "Dieu seul sait", "les voies du Seigneur sont impénétrables" ? A l’opposé, qui donc enrage de ce flou artistique, de cette absence de réponse tangible… sinon l’athée, qui cherche réponse à tout ?


« Dans combien de pays peut-on véritablement être libre de choisir sa religion » s’interroge l’athée ordinaire. Ici encore, il s’emmêle allègrement les pinceaux, confondant contexte politico-sociétal et religion. Par ailleurs, les dictatures soviétiques et maoïstes ne nous démontrent-elles pas que l’athéisme peut tout aussi bien constituer l’horizon imposé pour des millions de personnes ? L’athéisme, en tant qu’idée, en est-il plus faux ? Et symétriquement : le fait d’imposer la démocratie par la force détruit-il le bien-fondé de la démocratie, en tant que régime politique ?


Passons à présent aux aspects les plus cocasses des théories de l’athée.


Pour lui, le contenu des religions est irrémédiablement disqualifié par les multitudes de massacres qu’elles ont engendrés ; dès lors, s’il est logique avec lui-même, l’athée se doit à son tour de renoncer à l’athéisme, du fait des dizaines de millions de morts imputables aux régimes qui se réclament de cette doctrine. Poursuivons le raisonnement : les massacres résultant de la Révolution Française rendent faux ce qu’elle proclame et ce à quoi elle prétend mener. On peut aller très loin en suivant la bobine… Lorsque l’on tue au nom de l’amour, est-ce l’amour qui est criminel ?


C’est un fait, l’athée aime instrumentaliser l’horreur pour réfuter ce qu’il n’aime pas. Les cadavres d’enfants et les catastrophes naturelles lui sont particulièrement chers, pour ses démonstrations. Si Dieu existe, pourquoi le Mal ? Le croyant peut lui répondre symétriquement : si Dieu n’existe pas, pourquoi le Bien ? Aucune logique non plus, si le monde n’est que gaz et grouillements de particules. L’amour, la beauté sont dès lors incompréhensibles s’ils ne répondent à une identité foncièrement métaphysique de l’homme.


Le Mal est compréhensible, en ce sens que le monde est en construction, que la création n’est pas encore achevée. Nous sommes dans les temps de mélange. Et l’athée oublie qu’au regard de l’éternité, les milliards d’années terrestres ne constituent qu’une seconde multiséculaire. Une mort atroce est une piqûre de moustique à l’échelle d’une vie éternelle. Mais encore faut-il croire en cette dernière… Dans l’hypothèse où Dieu, éternel, existe et qu’il crée l’humanité gratuitement, donc par amour, dès lors il la destine à l’éternité en sa compagnie… d’où le gros mot de paradis, pourtant bien moins exorbitant que celui de Création : il est plus simple de réparer et de  perpétuer une chose que de la créer.


L’athée s’affole des catastrophes naturelles et des tragédies quotidiennes car il pense que la vie sur terre est suivie d’un néant infini. Dans la perspective de la religion, qui est plus rationnelle, il ne s’agit que d’un instant, l’instant où l’humanité fait ses preuves devant son créateur. Un créateur effectivement tout-puissant (créer le monde ce n’est pas rien), mais capable, comme tout vrai amoureux, de se rendre vulnérable et faible l’instant venu de la contemplation de son œuvre. S’il fallait, comme le prétend l’athée, que Dieu sauve tout, tout le temps sur terre, il s’agirait d’un vulgaire père Noël agitant des pantins à tous les coins de la terre. L’athée prétend ne pas croire en Dieu, mais si ce dernier devait exister, selon lui, il faudrait qu’il soit ce gentil père Noël…


Autre bizarrerie de raisonnement pour finir : les hommes vivent sur terre depuis des dizaines de milliers d’années, et le mot "Dieu" apparaîtrait soudain il y a 3000 ans. Conte pour enfants, selon l’athée. Encore une fois, notre athée a-t-il déjà mis les pieds dans un musée ? N’a-t-il appris nulle part que les hommes n’ont pas attendu l’Ecriture pour représenter Dieu de toutes sortes de manière (peintures, sculptures, sépultures…)? Faut-il attendre qu’une personne ou une chose soit mentionnée par écrit pour célébrer soudainement sa naissance ?

Pierre-André Bizien
 

 


 

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