La guerre du Péloponnèse fut-elle une ''guerre totale''?  - Antiquité grecque

 

De 490 à 479 avant J-C, les guerres médiques ont permis à Athènes de s’affirmer comme une des cités les plus influentes de la Grèce. Alors que la force de Sparte repose sur ses redoutables hoplites, Athènes s’appuie sur une puissante flotte qui lui permet de bâtir une thalassocratie. Cependant, en dépit de la paix de Trente ans conclue entre les deux cités (446 - 445 av. J-C),  l’hégémonie que les Athéniens exercent via la ligue de Délos menace Sparte et l’indépendance de ses alliés.

Dès lors, le conflit qui fait rage de 431 à 404 avant J-C entre ces puissances met le monde grec à feu et à sang. Qualifié par l’historien Thucydide de « crise la plus grave qui eût jamais ébranlé la Grèce, et avec elle une partie du monde barbare », cet affrontement peut-il être appréhendé comme une «guerre totale» ?

 


LA GUERRE TOTALE : GENÈSE ET ÉVOLUTION D’UN CONCEPT

 

De Clausewitz à Luddendorf

 

Inconnu avant le déclenchement de la Grande guerre, le concept de « guerre totale » désigne un type de conflit armé où l’ensemble des activités et des moyens d’un pays sont mis au service de l’anéantissement de l’adversaire. Par essence, un tel affrontement a des répercussions qui dépassent le champ de bataille et implique la totalité de la société par ses aspects humain, politique, militaire, économique, matériel et idéologique. Au XIXe siècle, l’officier prussien Carl von Clausewitz préfigure cette notion dans son ouvrage de stratégie, De la guerre (1832).

 

Il décrit et oppose ainsi la « guerre réelle » à la « guerre absolue » (absoluter krieg) qui serait le modèle paroxysmique du duel engagé par des forces opposées. Au regard de son expérience des guerres de la Révolution et de l’Empire (1792-1815), Clausewitz estime qu’ « Après le bref interlude de la Révolution française, c’est l’implacable Bonaparte qui la porta à ce degré. Avec lui, la guerre fut menée sans relâche jusqu’à ce que l’ennemi succombe. Les coups donnés en retour ne lui cédèrent en rien».

 

Pour autant, si les guerres révolutionnaires et napoléoniennes (1792-1815) rompent avec la « guerre en dentelles » du XVIIIe siècle, la période qui s’écoule entre le Congrès de Vienne et le déclenchement de la Grande Guerre sonne le retour à la guerre réglée. Dans l’Europe du XIXe siècle, les progrès de l’armement liés à la révolution industrielle n’en rendent pas moins ces « guerres limitées » très meurtrières. Par ailleurs, l’essor des nationalismes et des rivalités impériales aboutissent en 1914 au retour du peuple en armes.

 

Qui plus est, celui-ci est désormais associé à la puissance des moyens de destruction de l’industrie moderne. Dans ce contexte de déchaînement de violence inouï, Léon Daudet, écrivain et journaliste du quotidien monarchiste l’Action française publie en 1918, La guerre totale. Dans cet ouvrage à vocation polémique et au ton ultra-nationaliste, il définit le conflit dont il est témoin en ces termes :

 

« Qu’est-ce-que la guerre totale ? C’est l’extension de la lutte, dans ses phases aiguës comme dans ses phases chroniques, aux domaines politique, économique, commercial, industriel, intellectuel et financier. Ce ne sont pas seulement les armées qui se battent, ce sont aussi les traditions, les institutions, les coutumes, les codes, les esprits et surtout les banques. L’Allemagne a mobilisé dans tous plans, sur tous ces points. […] Elle a constamment recherché la désorganisation matérielle et morale du peuple qu’elle attaquait»

 

En 1935, la publication de Der totale krieg, du maréchal Luddendorf marque une rupture par la vision idéologique qu’elle véhicule de la guerre totale. Selon Luddendorf, la politique doit être soumise à la sphère militaire tout comme la société nécessite d’être mise au service de la guerre. À ses yeux, une « cohésion animique » du peuple allemand est également nécessaire pour éviter que ne reproduise le « coup de poignard dans le dos » dont aurait été victime le Reich en 1918. De plus, pour Luddendorf, il est évident que les populations sont une cible au même titre que les armées adverses. Dans cet optique, l’usage de moyens psychologiques et physiques est censé briser la cohésion et la volonté des peuples ennemis :

 

« Sans doute le bombardement de la population de villes ouvertes n’est pas conforme aux usages de la guerre prescrit par le droit des gens […] Mais dans la lutte pour la vie, un peuple ne saurait renoncer à des procédés dont ses ennemis usent contre lui ; aussi la destruction de l’industrie de guerre ennemie est-elle parfaitement légale. Il est inévitable que, de ce fait, la population civile en souffre, comme c’est d’ailleurs le cas lors d’opérations militaires»

 

A bien des égards, l’ouvrage de Luddendorf annonce la guerre d’extermination que les nazis mènent à l’Est lors de la Seconde Guerre mondiale. Néanmoins, loin d’être subordonné au militaire, le politique fusionne avec lui lors de l’avènement d’Adolf Hitler. Ce faisant, la conduite de la guerre du IIIe Reich a obéi à des motifs idéologiques qui éclairent le degré extrême de la brutalité exercée contre les civils.

 

Une historicité qui fait débat

 

D’un point de vue historiographique, la guerre totale est surtout liée aux deux conflits mondiaux. Pour les historiens, sa transposition du XXe siècle à une autre époque engendre des interrogations. Dans l’article « Autour de la guerre totale » (2011), Annie Crépin et Bernard Gainot soulignent que « la mobilisation de masse, le contrôle de la guerre sur l’ensemble de l’appareil de production industriel, la propagande de guerre, la représentation de l’ennemi et le caractère illimité des buts de guerre, le lien entre la Nation, la société civile et le commandement militaire [...] » sont des éléments emblématiques de la Grande Guerre. Aussi, est-il possible de les transférer à une période antérieure sans les dénaturer ?

 

En outre, que l’on considère la guerre totale comme le « degré extrême d’une échelle » ou une « guerre d’une autre nature », comment élaborer des critères qui traduisent le passage d’un état à l’autre ? Pour sa part, Hervé Drévillon estime que l’adoption de seuils quantitatifs n’est pas crédible et que « La diversité des usages du concept de guerre et de son application oblige l’historiographie à inventer autant de critères qu’il y a d’exemples de guerres dites totales»

 

Quant à David Bell, il affirme qu’on ne peut distinguer la guerre totale des autres conflits sur « la base des capacités matérielles des sociétés belligérantes ». En effet, pour certains historiens, elle n’est rendue possible que par la révolution industrielle. Pourtant, comme l’assure Bell, elle doit être appréhendée comme un concept autant politique que militaire car la « [...] radicalisation est mise en marche par la politique : par la détermination des autorités civiles de se battre jusqu’au bout et par la diabolisation de l’ennemi – sa transformation dans les représentations en menace existentielle et inhumaine qui doit être détruite». D’après lui, définir la guerre totale en tant que phénomène politique permet de l’accréditer à des époques anciennes mais à une échelle géographique restreinte car « à l’échelle des grands états territoriaux, elle est quelque chose de strictement moderne».

 

Dès lors, sur quels fondements peut-on identifier une guerre totale à travers l’histoire ? En ce qui concerne la guerre 1914-1918, Olivier Forcade argue que « L’idée d’une montée aux extrêmes renvoie bien à l’observation d’une société luttant pour la survie de son existence, sinon de la civilisation, face à un ennemi qui menace l’intégrité même de son existence ». Dans le cas de l’affrontement qui a opposé Athènes à Sparte de 431 à 404 av. J-C, Thucydide rapporte dès les premières lignes de La Guerre du Péloponnèse, la nature exceptionnelle de ce conflit. Toutefois, pour prouver ou non le caractère total de cette confrontation, il convient d’étudier d’abord le cadre conventionnel de la guerre en Grèce au Ve siècle av. J-C. 

 


LE CADRE TRADITIONNEL DE LA GUERRE DANS LA GRÈCE CLASSIQUE 

 

 

Une conflictualité omniprésente



Pour l’américain Victor Davis Hanson, la Grèce classique est à l’origine du « modèle occidental de la guerre ». Jusqu’à nos jours, cet héritage aurait influencé la culture militaire européenne via le combat rangé et la recherche de la « bataille décisive ». Bien que cette thèse paraisse surprenante, l’Iliade d’Homère nous rappelle que la guerre est un élément fondamental du monde grec. À cet égard, à la fin du VIe siècle avant J-C, Héraclite d’Éphèse ne déclame t-il pas que « Polemos a engendré le monde, Polemos règne sur le monde ».

 

En réalité, l’importance que ce philosophe accorde à la guerre n’a rien de surfait. Fragmentée politiquement, la Grèce est le théâtre de nombreux affrontements aux époques archaïques et classiques. Dans La civilisation grecque, l’helléniste François Chamoux relève que des guerres médiques (490 à 479 av. J-C) à la bataille de Chéronée (338 av. J-C), la seule cité d’Athènes « s’est trouvée en état de guerre, en moyenne plus de deux ans sur trois sans avoir joui de la paix pendant dix ans de suite»

 

Selon cet historien, plusieurs facteurs expliquent le bellicisme des Grecs. En premier lieu, la conception hellène de la cité en est responsable car celle-ci poursuit un idéal d’ « indépendance absolue ». Sur le plan diplomatique, la volonté de préserver sa liberté  l’amène souvent à la défendre par les armes. De surcroît, même lorsque l’intégrité d’une cité n’est pas menacée, la guerre est un moyen courant de résoudre les désaccords. En second lieu, la pauvreté du sol (stenochôria) de la Grèce attise les tensions entre les cités quant à la possession de terres fertiles et de gisements de métaux. Par extension, dès les temps les plus reculés, la nécessité d’assurer le maintien des routes commerciales est également un facteur de conflictualité. Dans La Guerre du Péloponnèse, Thucydide fait état de ces rivalités lorsqu’il dresse un tableau de la Grèce lors des siècles qui précèdent la confrontation entre Athènes et Sparte :

 

« Les peuples qui entretinrent des flottes purent, malgré tout, acquérir une puissance appréciable. Grâce à  elles, ils s’assurèrent des revenus et étendirent leur domination sur des terres étrangères. Ils attaquaient les îles et s’en rendaient maîtres, surtout quand leur propre territoire ne leur suffisait pas. Sur terre, en revanche, il n’est pas d’exemple d’une guerre qui ait permis  à quelque État d’accroître sa puissance. Quand on se battait, c’était toujours entre cités ayant une frontière commune. […] Dans la plupart des cas, les guerres mettaient aux prises des cités isolées et voisines l’une de l’autre. C’est au cours du conflit qui opposa jadis Chalkis à Eretria [fin du VIIIe siècle av. J-C] que se formèrent autour des deux adversaires les plus nombreuses coalitions de cités grecques»  (Thucydide, I - 15)

 

En raison de l’omniprésence de la guerre, tout citoyen d’une cité grecque endosse aussi le rôle de soldat. D’après Hanson, c’est entre le VIIIe siècle et le VIIe siècle av. J-C que les fantassins grecs s’équipent « d’une  cuirasse, d’un bouclier rond et d’une lance d’estoc, et choisirent ainsi de s’approcher et de frapper l’adversaire de front plutôt que de lancer de loin des javelots […] L’ère des combattants à cheval du Moyen-Age grec (1200-800 av. J-C) qui mettaient pied à terre pour lancer leur pique était également achevée à cette époque, car la guerre n’était plus faite de duels particuliers entre chevaliers fortunés ». Ainsi, l’apparition de la phalange hoplitique s’accompagne d’un art de la guerre singulier qui contraste avec les duels de héros dépeints par l’Iliade.

 

Les armées grecques au Ve siècle avant J-C

 

Au Ve siècle avant notre ère, les hoplites forment le corps principal des armées grecques. En raison du coût de l’armement qui est à la charge des soldats, seuls les citoyens les plus aisés rejoignent la phalange hoplitique. Pour se protéger de l’adversaire, les hoplites disposent d’une cuirasse métallique qui est peu à peu remplacée par des modèles en cuir ou lin renforcés. En outre, l’équipement défensif d’un fantassin lourd comprend des protège-tibias (knémides) et un casque à cimier en métal dont les types les plus courants sont « corinthien » ou « béotien ». Enfin, la pièce maîtresse de cette panoplie défensive est le bouclier rond (aspis koilè ou hoplon) dont l’armature de bois est recouverte de bronze sur sa face externe. D’un diamètre de 90 à 100 cm, il est bombé vers l’extérieur mais ne protège que le flanc gauche de son porteur. En conséquence, le côté droit de chaque hoplite est couvert par l’hoplon du combattant qui est à sa droite.

 

Pour attaquer ses ennemis, l’hoplite se sert d’une lance d’estoc d’environ 2 à 2,5 m de long qui est munie d’une pointe en fer et d’un talon de métal (saurotère) à l’extrémité de la hampe. Quand sa lance se brise ou qu’il la perd, l’hoplite utilise une épée courte d’une longueur de 45 à 60 cm. Néanmoins, le bouclier a aussi un rôle offensif lors de la poussée collective qui suit le choc entre les belligérants. Il s’agit alors d’enfoncer les rangs adverses pour disloquer leur formation. Dans le cas de la phalange grecque, les combattants sont alignés en ordre serré sur une profondeur de huit à douze rangs. Comme le décrit Hérodote dans l’Enquête, cette organisation tactique a largement contribué à la victoire des Grecs lors des guerres médiques. Parmi les scènes de combat qu’il dépeint, celle qui suit sur la bataille de Platées (479 av. J-C) est explicite quant à la supériorité militaire des Hellènes: 

 

« […] les Lacédémoniens obtinrent des présages favorables dans leurs sacrifices. Ceux-ci  obtenus enfin, ils marchèrent à leur tour contre les Perses qui déposèrent leurs arcs et les attendirent de pied ferme. Le combat se déroula devant leurs boucliers ; quand ce rempart fut renversé, on se battit avec acharnement près du temple même de Déméter et longtemps, jusqu’à la mêlée finale, quand les Barbares saisissaient les lances des Grecs et les brisaient. Par l’audace et la force, les Perses n’étaient pas inférieurs aux Grecs, mails ils n’avaient pas d’armes défensives et, de plus, ils étaient mal exercés et, en tactique, ne valaient pas leurs adversaires. Ils se détachaient de leurs lignes, isolément ou par dix ou par groupes plus ou moins nombreux, et se jetaient sur les Spartiates qui les taillaient en pièces» (Hérodote, IX - 62)

 

Aux côtés de la phalange, les Grecs utilisent des troupes légères et des cavaliers en appui. L’infanterie légère est formée par des archers, des lanceurs de javelots et des frondeurs dont le rôle est de harceler l’ennemi à distance. Les soldats qui l’intègrent sont issus des classes sociales les moins aisées car les armes de jet sont peu onéreuses. À l’inverse, comme l’atteste François Chamoux, la cavalerie est l’apanage des familles les plus riches car ce sont les seules qui ont les moyens d’élever des chevaux.

 

Sur le terrain, les cavaliers n’ont cependant qu’un rôle secondaire d’éclairage, de couverture des flancs de l’infanterie et de poursuite de l’adversaire. Somme toute, dans la Grèce du Ve siècle av. J-C, l’art de la guerre s’est également développé sur les mers. En 480 avant notre ère, la victoire de la flotte hellénique contre les Perses à Salamine ne doit rien au hasard. Effectivement, avec leurs trières longues de 35 à 38 mètres pour une largeur de 4 à 5 mètres, les Grecs ont conçu de formidables navires de guerre. Commandée par un triérarque qui entretient à ses frais le navire que lui fournit sa cité, une trière compte près de 200 membres d’équipage dont 170 rameurs.

 

À l’image des thètes athéniens, ces derniers sont issus des catégories sociales les plus défavorisées. Par ailleurs, le navire embarque à son bord une dizaine d’épibates qui sont armés comme des hoplites ou avec des arcs et des javelots. Au Ve siècle av. J-C, le combat naval est marqué par de nombreux progrès. Loin de se contenter d’aborder l’adversaire, les Grecs tirent parti de la manœuvrabilité de leurs trières pour éperonner les vaisseaux ennemis. Parmi les techniques utilisées, le kuklos, consiste à former un cercle défensif en tournant les rostres des trières vers l’extérieur.

 

Il est souvent utilisé devant un ennemi supérieur en nombre. En tant que manœuvre offensive, le diekplous cherche à faire traverser en ligne de file des escadrons à travers les rangs d’un adversaire qui se présente de front. Le but est de briser les rames des navires pour les immobiliser puis les éperonner en les contournant par la poupe. Quant au periplous, il s’agit d’une tactique d’enveloppement qui vise à gêner une flotte en tournant autour en cercles de plus en plus serrés. Ne pouvant plus manœuvrer, elle est alors vulnérable à des attaques de flanc.

 


ATHÈNES CONTRE SPARTE, UN AFFRONTEMENT HORS-NORME

 

Les forces en présence : la ligue de Délos et «les alliés de Sparte»

 

À l ‘époque classique, les Grecs ont développé un art martial d’une haute efficacité. Dotées de forces terrestres et parfois navales, les cités-États se livrent constamment à la guerre où le seul droit qui prévaut est celui du vainqueur. Pourtant, si le saccage des récoltes, les massacres, les incendies et l’asservissement des prisonniers existent, les confits entre Hellènes aboutissent rarement à l’anéantissement d’une cité. En bref, la Grèce est le théâtre de conflits limités qui obéissent à un rituel très cadré. Bien souvent, les confrontations n’ont lieu qu’à la belle saison et n’engagent guère plus de quelques centaines d’hoplites.

 

Généralement, ces engagements brefs et violents ne causent la perte que de 10 à 15 % des combattants mobilisables. Aussi, pour assurer la pérennité de leur cité, les belligérants évitent d’envoyer tous les hommes en âge de porter les armes sur le champ de bataille. Les guerres médiques constituent une rupture à cette tradition au regard des masses de soldats engagées contre les Perses. Selon Hérodote (IX - 28), à Platées, la coalition hellénique aurait rassemblée jusqu’à 40 000 hoplites pour faire face aux troupes de Xerxès. 

 

Au lendemain des guerres médiques, s’ensuit un laps de cinquante années (pentécontaétie) où d’après Thucydide, prennent forme les causes profondes de la guerre du Péloponnèse. En effet, cette période est marquée par l’essor de la cité d’Athènes qui connaît un âge d’or, « le siècle de Périclès ». En raison du rôle décisif de sa flotte lors de la bataille de Salamine, Athènes jouit d’un grand prestige dans le monde hellénique.

 

Sa force maritime est aussi la seule qui est en mesure de se confronter aux Perses. En 477 avant notre ère, la fondation de la ligue de Délos consacre une alliance militaire (symmachie) entre les Athéniens et des cités ioniennes de mer Égée, d’Asie Mineure, de l’Hellespont et de Propontide. Au départ, son organisation se fait sur une base égalitaire car chaque membre vote lors du conseil (synédrion) qui est réuni chaque année sur l’île de Délos. De leur gré, les cités alliés accordent la direction de l’alliance (hêgemonia) à Athènes et fournissent des hommes, des navires ou une contribution financière (phoros) pour entretenir leurs forces communes.

 

Jusqu’en 454 avant notre ère, la confédération de Délos remporte plusieurs succès contre les Perses. Entre 469 et 466 av. J-C, la victoire navale et terrestre de l’Eurymédon met à l’abri de la menace perse les cités grecques d’Asie mineure et de mer Égée. Néanmoins, en - 454, l’alliance essuie un échec à Memphis en Égypte après avoir été appelée par le chef libyen Inaros. La même année, sous prétexte de mettre en sécurité le trésor de la ligue, les Athéniens le font transférer sur l’Acropole. En 448 av. J-C, la paix de Callias assure la liberté des cités d’Asie Mineure face aux Perses et interdit l’Égée aux vaisseaux  du Grand Roi. En théorie, cet accord aurait dû mettre fin à la symmachie mais Athènes fait preuve d’un autoritarisme accru.

 

D’une « hêgemonia » librement consentie, les membres de l’alliance subissent désormais le commandement absolu (archè) d’Athènes. Entre 447 et 445 av. J-C, les Athéniens répriment les révoltes des cités d’Eubée et de Milet qui veulent se soustraire à la ligue.

 

Sous l’impulsion d’Athènes, la confédération de Délos se mue en empire maritime. La perception du tribut rapporte aux Athéniens près de 400 talents et lui permet de financer la construction de sa flotte. À ce propos, les historiens Claude Orrieux et Pauline Schmitt Pantel avancent que la ligue de Délos regroupe 275 cités des années 454 à 439 av. J-C. Pour les Athéniens, la thalassocratie assure le ravitaillement de leur cité en céréales et en matières premières via le contrôle de territoires stratégiques. Cela implique l’installation de garnisons ou de colons au détriment des populations locales. Pour Thucydide, il ne fait aucun doute que c’est l’impérialisme athénien qui est à l’origine de la guerre du Péloponnèse :

 

« Au cours de ces années, les Athéniens consolidèrent leur empire, et acquirent une puissance militaire considérable. Les Lacédémoniens les voyaient faire sans réagir, sinon de façon épisodique. Ils se tinrent le plus souvent à l’écart des hostilités. Ils ne s’étaient du reste jamais montrés très empressés à faire la guerre, à moins d’y être forcés. D’autre part, ils étaient dans une certaine mesure retenus par des guerres qui éclataient chez eux.  Cela dura jusqu’au moment où la volonté athénienne d’expansion devint manifeste et où les alliés de Sparte eux-mêmes se trouvèrent victimes des empiétements d’Athènes. Les Lacédémoniens estimèrent que la situation n’était plus tolérable et qu’il leur fallait agir avec toute l’énergie possible, afin d’abattre, s’ils le pouvaient la puissance de cette cité. C’est ainsi qu’ils entrèrent en guerre» (Thucydide I - 118)

 

Face à Athènes, l’alliance formée autour de Sparte depuis le VIe siècle avant notre ère, rassemble la totalité de la péninsule du Péloponnèse hormis Argos et l’Achaïe. À la différence de la confédération de Délos, la ligue péloponnésienne n’impose pas de tribut à ses membres en temps de paix. En revanche, lors d’une guerre, Sparte peut réclamer à chaque cité de mobiliser au moins le tiers de ses forces. Dans les années 430 av. J-C, Lacédémone et ses alliés sont en mesure d’aligner 40 000 hoplites et environ 1000 cavaliers béotiens mais ne possèdent qu’une poignée de vaisseaux.  De son côté, la ligue de Délos peut engager 13 000 fantassins lourds auxquels s’ajoutent 12 000 réservistes athéniens, 1200 cavaliers et 300 trières.



Un conflit d’une durée et à une échelle atypiques

 

Malgré la paix de Trente ans conclue entre Athènes et Sparte, la tension est à son comble. À la fin des années - 430, Athènes étend son influence au détriment de la ligue du Péloponnèse. Selon Thucydide, trois événements font basculer les deux camps dans la guerre. En 433 avant notre ère, le soutien qu’Athènes apporte à Corcyre contre Corinthe dans la lutte pour le contrôle d’Épidamne est perçu comme une violation de la paix de Trente ans. En 432 av. J-C, Corinthe envoie à son tour des troupes soutenir Potidée qui désire quitter la ligue de Délos.

 

Les renforts corinthiens et péloponnésiens sont cependant vaincus par les Athéniens. Athènes tente alors de réduire la cité en l’assiégeant. Enfin, pour briser la concurrence de Mégare, les Athéniens promulguent un décret qui interdit aux marchands de cette cité de commercer dans son empire. Sous la pression de Corinthe, Sparte somme Athènes d’abroger le décret promulgué contre les Mégariens. Convaincus par Périclès, les Athéniens rejettent l’ultimatum et font le choix de la guerre.

 

Dès le départ, les belligérants mettent en œuvre des stratégies antagonistes. S’appuyant sur ses forces terrestres, les Spartiates envahissent l’Attique au printemps de l’année 430 av. J-C et saccagent les terres agricoles (chôra) d'Athènes. Ils répètent l’opération en 428, 427 et 425 av. J-C mais n’obtiennent pas la bataille décisive qu’ils escomptent. En réalité, les Athéniens ne sont pas dupes quant à leurs chances de succès lors d’un combat rangé contre la phalange de Sparte. Sous l’égide de Périclès, ils développent une stratégie qui tire habilement partie de leur puissance navale :

 

« [...] il [Périclès] renouvela aux Athéniens les recommandations qu’il avait déjà faites. Ils devaient se préparer à la guerre, transporter en ville les biens mobiliers qu’ils avaient à la campagne, éviter de faire une sortie pour livrer bataille, se réfugier dans les murs et y monter la garde, tout en parachevant l’équipement de la flotte, qui faisait leur vraie force, et en tenant la bride à leurs alliés. Il leur répéta que leur puissance reposait sur les revenus que ceux-ci leur procuraient et qu’à la guerre, le succès était affaire de jugement et de ressources financières. Il les exhorta à la confiance en rappelant que, en plus de leurs autres revenus, le tribut levé sur les alliés leur rapportait annuellement six cents talents en moyenne et qu’ils avaient en réserve sur l’Acropole mille talents d’argent monnayé» (Thucydide, II - 13)

 

Retranchés derrières les « Longs Murs », les Athéniens veulent épuiser les Lacédémoniens en frappant leur territoire à partir de la mer. Pourtant, en raison de la peste qui ravage Athènes, ils se contentent de raids limités. L’épidémie qui frappe la cité en 430 av. J-C dure cinq ans et cause la mort de 25 % de la population dont le stratège Périclès (429 av. J-C). En 425 avant notre ère, les victoires athéniennes de Pylos et de Sphactérie permettent la capture de 292 hoplites lacédémoniens dont 120 Spartiates. Ces défaites amènent Sparte à proposer un retour à la paix de Trente ans qui est refusé par les Athéniens.

 

Depuis la mort de Périclès, les démagogues, menés par Cléon, excitent le peuple et le convainc de mener une guerre à outrance. En 424 av. J-C, la prise d’Amphipolis en Thrace par le général Brasidas coupe la principale source de ravitaillement d’Athènes en bois de construction pour ses navires. Cet événement oblige les Athéniens à agir mais ils sont battus en - 422. Suite à ces combats, les morts de Cléon et de Brasidas entraînent le retour des partis modérés à Athènes et à Sparte.

 

Ces derniers s’entendent pour cesser les hostilités en 421 avant notre ère. En fait, la « paix de Nicias » implique que les belligérants restituent leurs prisonniers et les places dont ils se sont emparés. Pour des raisons stratégiques, les Athéniens refusent d’évacuer Pylos et les Spartiates se maintiennent à Amphipolis. Dans ces conditions, la paix conclue s’apparente à une simple trêve, d’autant plus qu’elle n’engage pas Corinthe, Mégare et les Béotiens. De ce fait, de - 421 à - 412, l’antagonisme entre Athènes et Lacédémone prend l’allure d’une guerre froide.

 

Athènes cherche à contenir l’influence de Sparte en concluant une alliance défensive avec Argos, Mantinée et Élis (419 av. J-C). En 418 av. J-C, Argos menace Tégée, ce qui oblige Sparte à intervenir. Lors de la bataille de Mantinée, Athènes envoie 1000 hoplites et 300 cavaliers pour soutenir ses alliés. Cet affrontement oppose 9500 Lacédémoniens dont 3000 hoplites spartiates à près de 11 000 hommes dont 7000 Argiens. La victoire de Sparte dans ce qui fut l’une des plus grandes batailles d’hoplites du Ve siècle av. J-C lui permet de consolider sa mainmise sur le Péloponnèse.

 

Du côté athénien, cette défaite conforte Alcibiade dans l’idée d’ouvrir un front en Sicile malgré le désaccord de Nicias. La demande de soutien de la cité de Ségeste contre Sélinonte et Syracuse offre un prétexte à l’envoi d’un corps expéditionnaire. L’idée est d’étendre la thalassocratie vers la « Grande-Grèce » pour couper la Ligue du Péloponnèse de ses approvisionnements en blé sicilien. Pour envahir la Sicile, les Athéniens y expédient 134 trières, 5100 hoplites, 1500 fantassins légers et 30 cavaliers. Malgré cette force considérable, Athènes se heurte à la résistance des Syracusains qui bénéficient de l’assistance de Corinthe et du général spartiate Gyllipos.

 

Au printemps - 413, l’arrivée des stratèges Démosthène et Eurymédon avec 73 trières, 5000 hoplites et 250 cavaliers ne permet pas de renverser la situation. Pis encore, l’expédition se termine par un désastre : 200 trières ont été perdues ainsi que 50 000 hommes dont 12 000 Athéniens. À l’échelle de l’empire, de nombreuses cités font sécession, alors que la prise de Décélie (412 av. J-C) offre aux Spartiates une base permanente pour ravager la chôra d’Athènes.

 

En outre, la fuite de 20 000 esclaves entraîne l’arrêt de l’exploitation des mines d’argent du Laurion, ce qui prive les Athéniens d’une source majeure de revenus. Malgré le coup d’État qui aboutit à l’instauration d’une oligarchie à Athènes en - 411, Lacédémone refuse de faire la paix. Forte du soutien des Perses, Sparte obtient des subsides pour bâtir une flotte. Le Grand Roi y voit l’opportunité de soumettre les Grecs d’Asie mineure tandis que les Péloponnésiens veulent interrompre le ravitaillement d’Athènes en céréales du Pont-Euxin. Toutefois, sous la direction d’Alcibiade, la restauration de la démocratie s’accompagne d’une reconstruction de la marine d’Athènes.

 

Entre 411 et 410 av. J-C, les Athéniens remportent les victoires navales de Cynosséma, d’Abydos et de Cyzique. Au printemps 410 av. J-C, Sparte propose un retour à la paix mais Athènes le refuse car elle devrait renoncer à son empire. En - 406, la victoire des Arginuses incite les Athéniens à décliner une nouvelle offre de paix. L’année suivante, le navarque Lysandre obtient une victoire décisive en anéantissant la flotte athénienne à Aigos Potamos. En 404 av. J-C, assiégée et en proie à la famine, Athènes n’a pas d’autre choix que de se rendre.

 

Finalement, contre l’avis de Thèbes et de Corinthe, les Spartiates épargnent l’esclavage aux Athéniens mais les contraignent à détruire leurs fortifications et à réduire leur marine à douze vaisseaux. Sparte sort donc vainqueur du conflit mais son hégémonie est de courte durée. Au début du IVe siècle avant notre ère, la formation de la Seconde Confédération athénienne (- 377) et la défaite de Leuctres contre Thèbes (- 371) sonne le glas de sa suprématie. 

 

 

LES ENSEIGNEMENTS DU CONFLIT

 

Si l’on s’en tient à une approche de la guerre totale en tant que phénomène politique, nul doute que la guerre du Péloponnèse entre dans cette catégorie. Opposant deux puissances aux moyens considérables, cet affrontement a été exceptionnel tant par sa durée que par son extension géographique. Pour autant, l’escalade du conflit ne pourrait être expliquée sans l’antagonisme idéologique qui a opposé les Spartiates et les Athéniens. Dotés d’un régime oligarchique où seuls les « homoioï » sont dotés du statut de citoyen, les Spartiates se posent en garants des valeurs traditionnelles. A contrario, la démocratie athénienne bouscule l’ordre établi par l’irrésistible essor de sa thalassocratie et ses prétentions à une hégémonie absolue.

 

De guerre limitée, le conflit bascule vers la guerre totale quand son prolongement entraîne la mise à l’écart des modérés au profit de personnages tels que Brasidas, Cléon et Alcibiade. Sur les plans économique, social et militaire, la guerre mobilise l’ensemble des sociétés athénienne et spartiate. Le manque d’hommes oblige même les belligérants à utiliser des esclaves comme rameurs et fantassins et à recruter des mercenaires. De ce point de vue, la guerre du Péloponnèse pointe les limites de l’idéal de la cité-État autarcique et du citoyen-soldat. À l’image des « Dix Mille » dépeint par Xénophon, le IVe siècle av. J-C inaugure ainsi un nouvel âge d’or, celui du mercenariat.


Alexandre Depont

 

 

 

Pour aller plus loin 

 

Sources historiques

HÉRODOTE, L’Enquête, Livres I à IV & V à IX, Folio classique, 1989 / 1990.

THUCYDIDE, La Guerre du Péloponnèse, Folio classique, 2000.

XÉNOPHON, Helléniques, Livres I à III, 4e édition, Les Belles Lettres, 1960.

 

Ouvrages

-Histoire grecque :

BRULÉ Pierre, Périclès, L’apogée d’Athènes, Découvertes Gallimard, 1994.

CHAMOUX François, La civilisation grecque à l’époque archaïque et classique, Arthaud, Les Grandes Civilisations, 1983.

HANSON Victor Davis, Le Modèle occidental de la guerre : La bataille d’infanterie dans la Grèce classique, Tallandier, Texto, 2007.

LÉVY Edmond, Sparte, Histoire politique et sociale jusqu’à la conquête romaine, Seuil, 2003.

ORRIEUX Claude, SCHMITT PANTEL Pauline, Histoire grecque, PUF, 1999.

 

-Histoire & stratégie militaires :

von CLAUSEWITZ Carl, De la guerre, Perrin, Tempus, 2006.

FULLER J.F.C, La conduite de la guerre, Petite Bibliothèque Payot, 2007.

KEEGAN John, Histoire de la guerre - De la guerre, Perrin, 2016.

LIDDELL HART Basil H, Stratégie, Perrin, Tempus, 2015.

 

Articles :

BELL David, CRÉPIN Annie, DRÉVILLON Hervé, FORCADE Olivier et GAINOT Bernard, « Autour de la guerre totale », Annales historiques de la Révolution française, 366 | 2011. http://ahrf.revues.org/12236

DUCREY Pierre, « La guerre dans la Grèce antique », Theatrum Belli, 08 août 2016. www.theatrum-belli.com/la-guerre-dans-la-grece-antique

 

 


 

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