Histoire du Zimbabwe antidémocratique de Robert Mugabe

 

La Rhodésie coloniale était un pays plus démocratique que le Zimbabwe indépendant actuel… C’est le constat plein d’ironie du journaliste Tendai Mbofana, qui ne mâche pas sa rancœur envers le parti-Etat au pouvoir depuis des décennies. Ce parti-Etat, dirigé par le dictateur nonagénaire Robert Mugabe, avait promis au peuple une émancipation qui n’est jamais advenue.


En effet, constate froidement Tendai Mbofana, si le système rhodésien (le Zimbabwe d’avant l’ère Mugabe) brimait effectivement les Noirs, il était au moins démocratique pour une partie des citoyens, les Blancs ; actuellement, dans le Zimbabwe indépendant, ce sont tous les citoyens sans exception qui sont dépourvus de leurs droits démocratiques.


Au centre de sa critique, l’écrasant système coercitif imposé à chaque individu, à une époque où la gouvernance démocratique devrait triompher en Afrique. La police nationale fait peur à tout le monde, bien qu’elle soit théoriquement censée protéger les personnes. Comme pour donner raison au journaliste, de funestes faits divers s’accumulent (au cours de l’été 2016, une vidéo partagée sur les réseaux sociaux montre les forces de police agresser des femmes et des enfants à terre et en pleurs ; en janvier 2017, un véhicule de la police zimbabwéenne percute de plein fouet une jeune femme sur la route et la tue, devant témoins).

 

  La femme percutée n'a pas survécu.

 

L’élite infectieuse d’un peuple blessé

 

Plus généralement, même si l’on encadre de parenthèses pudiques les frasques de Robert Mugabe, l’actualité du Zimbabwe institutionnel contemporain offre un visage peu flatteur. Et pour cause.
En novembre 2015 Grace Mugabe, l’épouse actuelle du dictateur, déclare que les femmes portant des mini-jupes sont coupables lorsqu’elles sont violées ; fin 2016 un ministre de son mari, Cain Mathema, 69 ans, épouse une jeune créature de… 23 ans. Dans le même temps, l’ancienne vice-présidente Joice Mujuru accuse publiquement Mugabe d’avoir fait du Zimbabwe "une nation de mendiants". Cette même Joice Mujuru posait, quelques années plus tôt, en grand soutien moral de l’expropriation des fermiers blancs du pays.


Des bains de sang et une crise alimentaire nationale plus tard, madame Mujuru cherche-t-elle à laver les allégations sordides portées contre sa personne ? (Elle est accusée d’avoir passé l’époque de la guérilla contre le pouvoir Blanc à offrir du sexe aux chefs militaires pour valoriser son cv)

 

 

 

La bohème consciencieuse d’un rebelle arriviste

 

Eduqué chez les jésuites blancs au temps de la Rhodésie (il tenait encore récemment par la main le petit doigt dégoûté de l’archevêque anglican Rowan Williams ; un cliché drôlatique en atteste), Robert Mugabe reçut une instruction soignée. Garçon de l’ethnie Shona (majoritaire dans le pays), il devient professeur, notamment au Ghana où il rencontre sa première femme. Le marxisme ambiant de l’époque convient à sa conscience nerveuse. Il s’engage dans la lutte pour l’indépendance auprès de l’imposant Joshua Nkomo, de l’ethnie concurrente. Raflé par la police, il est oublié dix années dans une prison (1964-1974) en raison de son activisme.  Une fois libéré, sa haine de l’homme blanc a eu le temps de s’épanouir en passion sensuelle et psychotique.


Robert Mugabe devient rapidement l’un des leaders de la guérilla noire opposée à la Rhodésie blanche de Ian Smith, et soutenue par les soviétiques. Ici, l’africaniste Bernard Lugan lève un point polémique évident : aux premiers temps de la Rhodésie de Ian Smith, libérée du joug britannique, une constitution fut promulguée avec le projet d’une parité numérique des Noirs et des Blancs au parlement ; seulement, les rebelles noirs auraient refusé cette nouvelle constitution, préférant la lutte jusqu’au-boutiste. D’incroyables rencontres diplomatiques s’ensuivent sur fond de négociations byzantines avec l’Angleterre de Thatcher et les Rhodésiens blancs.

 


La trahison progressive du peuple par Robert Mugabe


En avril 1980, la Rhodésie devient indépendante et est soudain baptisée "Zimbabwe". Robert Mugabe est porté au pouvoir par la grâce du vote ethnique (en tant que Shona, l’ethnie dominante, le vote démocratique lui fut naturellement favorable). A partir de cette époque, le politicien va progressivement empaqueter son pays dans un réseau inextricable de liens populo-symbolistes.
Le Zimbabwe ne tarde pas à s’enfoncer dans la vase totalitaire. Après l’indépendance du pays, une guerre civile ethnique éclate. Au cours des années 80, Robert Mugabe fait massacrer des milliers de compatriotes Ndébélés par des militaires spécialement formés aux techniques martiales nord-coréennes.

 

  Photo: Louise Gubb. Les soldats d'élite de Mugabe 

 


Progressivement, il fait interdire toute opposition politique légale et devient chef d’un véritable parti-Etat. L’alphabétisation de la population est plutôt bonne, et Harare attire de nombreux capitaux. Cependant, l’obsession raciale rattrape régulièrement Mugabe : l’homme blanc devient l’origine de tous les échecs et les impuissances de son pouvoir.


Dans les années 90, il envoie des soldats au Congo auprès de Kabila afin de mettre la main sur une part des revenus miniers du pays. La crypto-colonisation du Congo par le Zimbabwe et d’autres acteurs extérieurs (avec accord local empressé) résonne amèrement suite aux temps lyriques des indépendances.

 

  Un profil passablement psychotique


En 2000, la grande réforme agraire aux échos maoïstes se solde par une catastrophe humanitaire sans précédent : les fermiers blancs accaparant la majorité des terres agricoles  du Zimbabwe, mais qui assuraient par ailleurs un solide approvisionnement alimentaire du pays, sont dépouillés de leurs exploitations (certains sont tués). Le pays plonge dans une crise alimentaire sévère, suite à la désorganisation complète du système agricole. Par référendum, la population du Zimbabwe avait pourtant rejeté le projet de réforme agraire brutale projetée par Mugabe.


Suite à ces événements, de nombreux Blancs fuirent le Zimbabwe, suivis par des centaines de milliers de compatriotes Noirs. Le fameux grenier de l’Afrique devint alors un Etat interlope, plein de richesses en puissance, mais profondément saigné par un nonagénaire impulsif et théâtral. En octobre 2015, malgré les flots d’hémoglobine dégoûtant de son âme pelée, Robert Mugabe reçoit le prix Confucius de la paix, décerné par la Chine (en 2011, le prix avait été offert à Vladimir Poutine, puis à Fidel Castro en 2014…). Au-delà du caractère irréaliste d’un tel événement, chacun pourra convenir du talent diplomatique machiavélique d’un tel individu.

 

Pierre-André Bizien

 

 

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