L'athéisme passe-t-il fatalement par le mépris des croyants et des religions?

 

L’irrévérence est l’une des plus belles fleurs du génie français. La farce lui est connexe et peu utile. Depuis les attentats sinistres contre Charlie Hebdo, le "religieux" commence sérieusement à taper sur les nerfs collectifs, et l’anticléricalisme académique ressurgit : un retour sentimental à la gauche de papa tente de plus en plus, sur fond d’attentats islamistes et de spasmes identitaires. Le mécanisme psychologique est aisément compréhensible.

 

Les casuistes célestes et autres musulmans jésuitiques n’en finissent pas de disculper le fait religieux et d’incriminer la-société-intolérante-excluante-et-raciste qui est à la source du terrorisme (par ailleurs décelable à tous degrés de l’échelle sociale sur tous les continents – hors Antarctique pour le moment). Non, la barbarie terroriste n’est pas une maladie de pauvre, un virus qu’on attraperait passivement comme une grippe.
Le controversiste Marwan Muhammad l’affirme d’ailleurs lui-même, avec une certaine profondeur : 

 


"Dans l’incompréhension, on a souvent tendance à attribuer l’arbitraire à la démence. C’est trop vite évacuer le sens des actes et du consentement de ceux qui les produisent, dans la vie comme dans la mort." (Blog personnel, article "Pour mes amis chrétiens", 27 juillet 2016)

 


Quand cessera-t-on d’insulter les fous en leur associant les agissements des terroristes sanguinolâtres ? Quand cessera-t-on d’insulter les pauvres en réduisant l’amour de la mort à des mécanismes sociologiques ? La «culture de l’excuse» ne cache-t-elle pas quelquefois, malgré elle, une «culture du blanc-seing» ?


« Au fond, petit mineur de 20, 25, 30 ans, tu n’es pas responsable, ton bras est sournoisement téléguidé par ceux-là mêmes que tu égorges»

 

 

Peut-on canoniser Charlie tout en raillant la superstition? 

 


Une certaine conscience de gauche s’est longtemps illustrée dans ce sentimentalisme néo-pervers ; Vendredi, éternel bon sauvage, n’est-il pas ce pantin que les mâles blancs joufflus rendent agressif à force de le souiller ? Cette théorie séduit inconsciemment car elle permet de perpétuer l’ethnocentrisme qui assure qu’en définitive, "nous" sommes toujours au centre de la pièce, nantis du premier rôle... du sceptre décisionnaire, de l’imperium perpétuel sur le bonheur ou le malheur. Ainsi, bien entendu, les attentats cesseront dès qu’on fera ce qu’il faut, dès qu’on entamera ceci, dès qu’on changera cela…
Bien entendu…  


Le frémissant retour à une gauche antireligieuse et méprisante envers les croyants n’est-il donc pas, dans ce contexte, une bonne nouvelle ? Le vieil aveuglement complexé devant l’essor du communautarisme sectaire n’est-il pas en passe de disparaître ? Ceci est à considérer : une guerre idéologique fait désormais rage au sein-même de la gauche, autour de la laïcité.


L’athéisme reprend des couleurs criardes, au risque d’inclure les procédés du caricaturiste dans les colonnes réservées aux analyses intellectuelles. La France est un pays libre où l’expression ne saurait être entravée, mais associer au mépris des croyants l’assurance d’être un « esprit libre » (et de le proclamer tel qu’Olivier Adam dans un article de Libération) peut faire sourire.

 

Désormais, ce genre de prose naïve réapparaît, quitte à laisser entendre que la disparition des religions écarterait l’intolérance, la violence et les charniers. Certains l’ont cru à l’Est, et 100 millions de morts plus tard, d’autres le rêvent encore (le communisme n’est pas l’URSS, bien entendu… mais le distingo ne vaut-il pas alors pour la religion et le fanatisme ? En vérité, le fait religieux comme le fait communiste doivent assumer la question de leur rapport au sang).


Décidément, si la religion est fatalement dangereuse comme tout ce qui est ultime par nature, le palmarès athée ne me semble pas beaucoup plus séduisant. Enfin, devrait-on rejeter la Déclaration des Droits de l’Homme sous prétexte des massacres qui furent commis en son nom ? L'humanité baigne dans le sang, de quelque côté qu'elle se retourne. Le constat n'est pas très jouasse, mais n'est-il pas temps d'assumer la tragédie naturelle dans laquelle est planté l'homme? N'est-il pas temps d'arrêter la morphine et de se secouer enfin, afin de défier le fatum? Dieu et Nietzsche ne pourraient-ils pas être entendus de concert, pour une fois?   

 

Pierre-André Bizien
 

 


 

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