L ' esclavage des Noirs dans le monde arabo-musulman (VIIe - XXe siècle)

 

La naissance de l’islam dans l’Arabie du VIIe siècle, son expansion fulgurante et ses spécificités engendrèrent de profonds bouleversements au sein du monde médiéval. Malgré de puissants principes spirituels, les sociétés musulmanes n’échappèrent pas à la tentation de l’esclavage. Celui-ci s’y développa pendant plus de mille deux cents ans, jusqu’à ce que les législations occidentales issues des Lumières imposent son interdiction universelle. Dans les faits, sa pratique persiste encore de nos jours, tout spécialement dans les régions du Sahel et sur les flancs de la péninsule arabique. 

 

 Ceci n'est pas une peinture, mais bien une photo


Paradoxe étonnant, l’inconscient collectif a longtemps attribué à l’Occident le monopole de l’oppression esclavagiste, alors que sa contribution au phénomène s’est concentrée sur une échelle de temps autrement plus réduite qu’en ce qui concerne le monde musulman (quatre siècles contre douze siècles, soit une traite qui perdura trois fois moins longtemps dans l’histoire). Cette vérité grinçante, longtemps cachée dans l’univers de l’enseignement, rebute de nombreuses consciences pour des raisons psychologiques peu avouables (refus d’assumer la part indigne d’un héritage que l’on préfère toujours noble, refus d’abandonner l’énoncé rassurant d’un monde dont l’Occident serait le grand corrupteur générique). A l’heure où la bataille des mémoires fait des drames tous les jours, il serait temps de s’affranchir des grilles métaphysiques qui racialisent la haine et l’innocence (victimes blanches/monstres noirs, musulmans ; victimes noires, musulmanes/monstres blancs, chrétiens). La traite européenne fut un crime odieux dont l’épouvantail cache à bon compte ceux de ses victimes revendiquées ; les leurs continuent à faire l’objet de dénégations virulentes, mais surtout de refoulements psychologiques qui ressurgissent sous forme d’agressivités nerveuses autodestructrices. Il est temps de le reconnaître. Pour nous construire, nous avons tous besoin de considération et de respect ; cependant, nous devons tous nous fortifier en reconnaissant la part d’ombre de nos racines mutuelles. Les miens ne sont pas plus nobles que les tiens, et ma joie se nourrira de ton bonheur.

 

Le tabou que représente la question de l'esclavage des noirs au sein des sociétés musulmanes n'est plus absolu. Désormais, de nombreux historiens commencent à l'explorer. Certains d'entre eux subissent pour cette raison des accusations de racisme ou d'amateurisme. Ce fut notamment le cas d'Olivier Pétré-Grenouilleau, qui fit en France l'objet de violentes attaques (cf. Christiane Taubira, tec...). Par ailleurs, malgré la relative dangerosité de la question, certains chercheurs sont allés très loin dans leurs déclarations. Ainsi, lors d'un entretien télévisé sur France Ô en 2008, l'historien franco-sénégalais Tidiane N'diaye affirma: 

 

Si la traite transatlantique a été qualifiée et reconnue à juste titre comme un crime contre l'humanité, ce qu'il faut dire c'est que celle pratiquée par les Arabo-musulmans fut un véritable génocide; parce que le sort qui était réservé aux captifs africains apparaît aujourd'hui avec le recul comme une sorte d'extinction ethnique à terme, et programmée par castration massive" (Tidiane N'diaye, France Ô, 2008)


 L'historien Tidiane N'diaye

 

En terre d’islam, le commerce d’esclaves s’est fréquemment justifié par le biais de certains versets extirpés du Coran, mais surtout par le corpus juridique islamique (la charia). Au fil des siècles, l’unique véritable restriction théorique à l’asservissement fut la couleur religieuse : si un individu professait l’islam, nul n’était censé le réduire en esclavage. Dans les faits, ici encore, la règle fut largement contournée.
Comme ailleurs, l’économie musulmane s’est historiquement construite sur l’esclavage. Toutefois, ce système était déjà profondément enraciné avant son avènement. Mahomet n’abolit pas la pratique ni son principe : il les retouche.

 

Une expansion territoriale fulgurante

 

Les conquêtes musulmanes permirent dans un premier temps l’assujettissement de la Palestine, de la Mésopotamie (Irak et Syrie), de la Perse (Iran), et de l’Egypte. Elles intègrent par la suite les territoires d’Afrique du nord. La progression est foudroyante. On avance souvent, non sans arrière-pensées de justification, que les territoires investis étaient occupés par des populations mécontentes de leurs gouvernants ordinaires. Ce type d’argument fallacieux pourrait être repris par les partisans de la conquête française de l’Afrique et plus particulièrement de l’Algérie, qui trouvèrent toujours sur place des tribus hostiles au pouvoir central (et, par suite, applaudissant l’irruption de l’envahisseur).
Le califat Omeyyade (661-750) prit Damas pour capitale. Sous le règne de ses souverains, l’empire musulman va s’étirer de la péninsule ibérique, jusqu’aux confins de l’Indus. A l’Ouest, l’Empire byzantin et le royaume des Francs constituent les ultimes remparts à l’expansion de l’islam. Le siège de Toulouse (721) puis la bataille de Poitiers (732) sont alors décisifs. Les armées musulmanes s’enlisent et sont défaites en plein cœur de l’Occident.
La dynastie omeyyade est renversée par une révolution qui amène au pouvoir les Abbasside (750-1258). Ces derniers établissent leur capitale à Bagdad. Les frontières se stabilisent. Cependant, l’empire est fragmenté en différentes entités territoriales et politiques. Les luttes et les divisions entre factions rivales génèrent l’éclosion du califat de Cordoue (929-1031), et la naissance de la dynastie chiite fatimide (909-1171).

 

Razzias en terres païennes

 

Dans les premiers siècles de l’islam, de grands raids sont effectués dans l’empire pour ponctionner des biens et des captifs. Il s’agit là d’un trait culturel d’époque tout à fait légitimé par le coran : des précisions sur la répartition du butin des razzias y sont consignées. La loi islamique admet deux façons de faire des esclaves. Soit par le jihad (la guerre sainte), soit par reproduction démographique : les enfants nés de parents esclaves sont eux-mêmes esclaves.
Au début de la traite, les marchands arabes font appel aux commerçants vénitiens et à certaines tribus du Caucase pour répondre à cette demande considérable. Les esclaves blancs païens (Slaves pour la plupart) constituent alors des proies idéales pour les riches possédants orientaux. L’histoire ultérieure des mamelouks (esclaves blancs incorporés dans l’armée) est édifiante à ce titre. En grandissant, les jeunes garçons raflés finirent par s’imposer et prirent le pouvoir en Egypte.
Aux alentours de l’an mil, le développement de la chrétienté en Europe et son unité militaire restructurent la donne géopolitique. Avec les croisades à venir - qui sont originellement des pèlerinages armés sur leurs lieux saints inverstis - la chrétienté reprend les terres qui lui ont été arrachées. Cependant, l’inimitié foncière entre chrétiens latins et chrétiens d’Orient interdit de trop schématiser le fait.

 

Esclavage et gens du Livre

 

En théorie, chrétiens et juifs sont épargnés d’esclavage car considérés dans l’Islam comme "peuples du Livre". En réalité, ils y échappent en payant une lourde taxe, la jizya, et ils sont enregistrés comme dhimmis. De nombreuses pratiques vexatoires leur sont imposées au quotidien, comme le port de signes distinctifs, l’infériorité juridique devant un musulman, etc. Pour se conformer à la Loi islamique, un musulman n’était censé chasser que parmi les Infidèles. Toute l’ambiguïté résulte de la portée extensive accordée au terme "infidèle". Les noirs animistes d’Afrique font l’objet d’un appétit particulier du fait de leur paganisme : liberté donc aux négriers musulmans de procéder à leur commerce.
Murray Gordon précise :


Comme le nombre des esclaves blancs importés du pays des Slaves et d’autres parties de l’Europe décroissait, les marchands musulmans se tournèrent vers l’Afrique (…) Ceux-ci rassemblaient leurs victimes en petits groupes et leur faisaient descendre le Nil par bateau, traverser la mer Rouge ou remonter le long de la côte Est de l’Afrique ; d’autres enfin étaient organisés en caravane pour traverser le Sahara à pied » (Murray Gordon, L’Esclavage dans le monde arabe VIIe-XXe siècle, 1987)


Dès 652, la Nubie christianisée (nord actuel du Soudan) avait acheté la paix face aux conquérants mahométans : elle signa un accord (bakt) garantissant la paix contre la fourniture annuelle de trois cent soixante captifs. Plus fondamentalement, le continent noir fit l’objet de stratégies de prospection très audacieuses. Contrairement aux Européens qui se contentèrent généralement de stationner en zones côtières, les négriers arabes s’engouffrèrent très loin à l’intérieur des terres. Les routes empruntées recoupent en partie celles d’autres trafics propres au continent (commerce de l’or, du sel, de l’ivoire). Des tributs vont être imposés, accompagnés à de nombreuses reprises par l’éradication de villages de brousse.

 

 

Beaucoup d’intermédiaires, souvent métissés, garantissaient l’approvisionnement des commerçants en "marchandise" humaine, à destination des grands marchés aux esclaves orientaux (Bagdad, Damas, La Mecque, Médine, etc.).
L’islamisation progressive des peuples noirs africains finit par poser problème.

 

Les esclaves noirs musulmans

 

Comment les sociétés musulmanes du Moyen-Orient ont-elles donc pu s’accommoder du maintien en esclavage d’individus islamisés ? Le prétexte était le suivant : étant donné les larges distorsions infligées à l’islam de la part des populations subsahariennes musulmanes, leur asservissement revêtait une nouvelle légitimité, à savoir celle de la pédagogie. La compromission des élites noires islamisées dans ce commerce était par ailleurs extrêmement répandue, du fait des bénéfices monétaires afférents. Sonni Ali (1464-1492), brillant chef musulman de l’empire du Songhaï (Afrique de l’Ouest), n’hésite pas à mener régulièrement des raids ravageurs contre les tribus voisines islamisées. Plus tard, Tippo Tib (1837-1905) incarnera la pire des figures : celle du négrier noir ayant fait fortune par le commerce de ses propres frères de couleur, sans scrupule ni remord. 

 

 Le grand esclavagiste Hamed bin Mohammed el Marjebi, alias Tippo Tib.

 

L’historien Jacques Heers précise :


Chefs de guerre et négociants trouvaient maints arguments et maintes occasions pour mener leurs assauts, assurant que, ici et là, les musulmans noirs n’étaient pas vraiment de bons croyants. Ces Noirs, disaient-ils, n’appliquaient pas la Loi de manière stricte ; ils écoutaient encore leurs sorciers, s’adonnaient à la magie, adoraient des idoles et ne priaient pas Dieu ». (Jacques Heers, Les négriers en terre d’islam VIIe-XVIe siècle, 2003).


La conversion à l’islam ne constitua donc jamais véritablement une garantie contre l’asservissement en Afrique. Certains épisodes historiques l’attestent avec vigueur : au XVIe siècle, lors d’une monumentale offensive, les Marocains emmènent un grand nombre de musulmans du Songhaï, docteurs de la Loi et jurisconsultes renommés. Ces derniers sont enchaînés et convoyés jusqu’à Marrakech. Face à cette réalité, l’Occident émit de nombreuses remarques. Ainsi Moreau de Chambonneau (administrateur et explorateur du Sénégal de 1674 à 1677), observant l’inutilité de la conversion face à la traite :
« On a dit que la conversion à l’islam était d’un grand bénéfice pour les Noirs, car un musulman ne réduisait pas à l’esclavage d’autres musulmans. Cette immunité a peut-être été valable en d’autres pays mais certainement pas au Sénégal ». (Moreau de Chambonneau, De l’origine des Nègres d’Afrique)

 

Mépris, et racisme exacerbé envers les Noirs

 

Le Coran n’exprime aucun préjugé racial. Pourtant, dans les faits, les sociétés musulmanes ont toujours largement rejeté les Noirs, et ce jusqu’à nos jours. Le long travail de repentance occidentale sur le sujet n’a pas encore eu lieu en terre d’islam.
L’assimilation quasi systématique des africains à leur statut d’esclave engendre un ostracisme exacerbé de la part de la population. Il s’exprime d’ailleurs dans le langage lui-même. Le mot abid (ou abd), désignant l’esclave, deviendra par la suite le terme générique pour nommer un Noir. Le littérateur Al-Jahiz (776-869), descendant en partie d’ancêtres africains, s’interroge dans l’une de ses œuvres :


Comment se fait-il qu’autrefois vous nous regardiez assez bons pour épouser vos femmes, et que, depuis l’islam, vous considériez cela comme mauvais ? » (La Glorification des Noirs contre les Blancs)


Cette perception d’un renforcement de la haine contre le noir à partir de l’avènement de l’islam est aussi théorisée par l’historien Bernard Lewis, qui questionne longuement le paradoxe. Comme dans l’Europe chrétienne, de grands intellectuels musulmans (historiens, poètes, écrivains…) participent pleinement à cette accusation racio-culturelle. Mentionnons ici quelques cas reconnus:


-le grand Al-Farabi (Xème siècle), s’en réfère à Aristote pour justifier l’existence d’hommes « esclaves par nature ».


-Nasir al-Din Tusi (1201-1274), scientifique persan : « Les Zanj (noirs) diffèrent seulement des animaux en ce que leurs deux mains sont levées au-dessus du sol (…) beaucoup ont remarqué qu’un singe apprend plus facilement qu’un Zanj, et qu’il est plus intelligent ».


-Ibn Khaldun (1332–1406), illustre historien de renommée universelle :


Les seuls peuples à accepter l’esclavage sont les nègres, en raison d’un degré inférieur d’humanité, leur place étant plus proche du stade animal (…) Ces gens accablés par la nature ont les yeux à fleurs de tête, les lèvres pendantes, le nez aplati et gros, ils sont malodorants, avec des cheveux laineux, des membres disproportionnés, un esprit déficient et des passions dépravés ».


-Al-Abshibi (1388-1446), homme de science égyptien : « Lorsque un esclave noir est rassasié, il fait la chasse aux femmes, s’il a faim, il vole »


La masse idéologique de ces discours pesa d’un poids immense sur les foules populaires, lesquelles entretinrent un racisme très virulent contre les peuples subsahariens. Cette situation se conjugua dans les faits avec des paradoxes, comme la promotion conjecturelle de noirs au sein des sociétés musulmanes. L’image avantageuse de Bilal, premier muezzin de l’islam, l’illustre avec éclat. L’Occident aussi, eut toujours ses "bons nègres".

 

Caste militaire

 

Dans les premiers temps de l’islam, les esclaves noirs sont principalement enrôlés dans les armées des califes. Ils sont choisis pour former les gardes et les armées des souverains arabes, car jugés plus fiables. En effet, ils vivent dans des sociétés où ils sont étrangers, déracinés, sans famille ni entourage susceptible de leur fournir une aide matérielle ou morale ; par conséquent, ils ne représentent pas une menace sérieuse pour les dirigeants. Ainsi, Ibn Tulum, gouverneur de l’Egypte de 835 à 884, possède près de 40 000 soldats esclaves nubiens dans sa garde personnelle.  Les souverains almoravides du XIe siècle se procurent des esclaves par l’achat et la conquête. En 1072, Yusuf ben Tachfine, deuxième sultan almoravide, recrute deux milles Noirs pour entrer dans sa garde à cheval. Ismail Moulay (1645-1729), sultan du Maroc pendant plus de cinquante ans, constitue une véritable armée de métier composée de 150 000 esclaves originaires du Soudan.


Les enfants de ces esclaves reçoivent dès l’âge de dix ans, pendant cinq années, un enseignement religieux et militaire rigoureux. Ils formeront par la suite une puissante armée fanatisée. En outre, la propriété de la terre, qui définit le statut social d’un homme dans la société marocaine, leur est strictement interdite.
Des révoltes d’esclaves noirs éclatèrent au cours des siècles. La plus importante d’entre elles fut sans conteste celle qui intervint en 869 en Iraq : la grande révolte des Zanj. Pendant quatorze années consécutives, les insurgés tinrent tête aux armées envoyées par le calife, puis la rébellion s’essouffla brutalement. La tête de leur leader, Ali ben Muhammad (poète persan), fut ramenée à Bagdad au bout d’une pique. Il s’était auto-proclamé « madhi », c’est-à-dire l’envoyé de Dieu censé rétablir la justice et la foi sur terre. Le conflit fit plusieurs centaines de milliers de victimes.

 


Eunuques, une fonction à part

 

A l’ordinaire, toute cité d’importance moyenne ou importante possédait un marché aux esclaves (ma’rid, ou suq erraqiq). Sur place, on les affublait du terme collectif animalier « têtes » (ru’us raqiq, terme employé pour le bétail).
En raison d’une demande plus forte, le nombre de femmes à vendre dépassait généralement celui des hommes sur les marchés. Aussi, celles-ci étaient employées comme cuisinières, couturières, nourrices, concubines... Au Caire en 1870, on comptait en moyenne un esclave masculin pour trois esclaves femmes.


L’univers du harem, très présent dans les imaginaires collectifs, était extrêmement codifié. Dans la région des Balkans colonisée par l’empire Ottoman, de nombreuses chrétiennes se tatouaient des croix sur les mains et le front, ceci afin de ne pas être confinées dans les harems musulmans. Les malheureuses qui étaient séquestrées dans ces lieux de volupté sordide se retrouvaient encadrées par des eunuques, fréquemment noirs. Ces hommes étaient castrés. Cependant, la loi islamique interdit aux musulmans d’opérer eux-mêmes. L’opération des jeunes captifs revenait donc aux « Infidèles ». Le taux de mortalité suite à cette mutilation atteignait les  90%. Néanmoins, chez les prêtres coptes, très habiles, le taux chutait. L’historien Olivier Pétré-Grenouilleau soutient que le prix d’un eunuque pouvait atteindre celui de douze autres esclaves (Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières - 2004). Dans les faits, fréquemment, les garçons noirs voués à devenir eunuques subissaient une castration complète (scrotum et pénis), tandis que les jeunes garçons blancs étaient plus épargnés. De nombreux eunuques possédaient eux-mêmes leurs esclaves, et certains accédaient à des postes militaires et administratifs particulièrement élevés. Ainsi, au Xe siècle, Muhammad Ibn Tughj recruta dans sa garde personnelle un eunuque nubien, Abu’l Misk Kafur. Ce dernier devint régent d’Egypte pendant plus de vingt ans à la mort de son maître. Excellent stratège et chef de l’armée, Kafur défit des armées berbères et fatimides.

 

Zanzibar, plaque tournante de la traite orientale

 

Dans la plupart des pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, la surface des terres cultivables est très limitée. Toutefois, on trouve deux exceptions : au IXe siècle en Mésopotamie, et Zanzibar un millénaire plus tard. Au XIXe siècle, lors de l’apogée du trafic musulman, Zanzibar prend une ampleur phénoménale. Cette petite île de l'Océan indien, devient la plaque tournante de la traite négrière en Orient. Son marché aux esclaves est gigantesque. Initialement associée à l’ivoire, la traite intègre rapidement le marché des clous de girofles. Elle prend une dimension quasi industrielle avec l’arrivée du prince Sa’id ibn Seyyid à Zanzibar :

 

L’installation du sultan d’Oman à Zanzibar, en 1840, s’accompagna aussitôt d’un extraordinaire développement du trafic esclavagiste. Zanzibar et Pemba recevaient chaque année de quinze à vingt mille Noirs (…) Le plus grand nombre demeuraient sur place, à cultiver les champs de girofliers, fortunes des îles, sous la férule des esclaves-chefs, les nakoa, de terrible réputation. Dès 1849, on comptait environ cent mille esclaves à Zanzibar et deux cent mille en 1860, sur une population totale de trois cent mille habitants ». (Jacques Heers, Les négriers en terre d’islam VIIe-XVIe siècle - 2003).


Les esclaves sont acheminés depuis l’intérieur des terres vers la côte dans des conditions atroces. Les marches forcées à travers le continent africain durent parfois trois mois. Les fièvres, le manque d’eau (on va jusqu’à éventrer des animaux pour en récupérer dans leur panse), les épidémies, les énormes écarts de température ponctuent ces traversées morbides. D’innombrables captifs y perdent la vie. Ici, l’historien est démuni : nous ne connaîtrons jamais l’ampleur inouïe de ces drames.
Une fois à Zanzibar, les esclaves attendent comme des bêtes de somme d’être vendus. Ensuite, à l’ordinaire, ils sont embarqués sur des vaisseaux à destination du Golfe arabo-persique, de l’Inde, de Madagascar, ou des Iles Mascareignes (la Réunion et l’île Maurice). Sur les embarcations, les mourants sont jetés à l’eau pour ne pas contaminer le reste de la cargaison humaine. D’autres captifs restent sur place et constituent la main d’œuvre employée au sein de l’île. Les privations, les mauvais traitements, et les maladies engendrent des hécatombes. Les taux de mortalité sont vertigineux : dans les plantations ils atteignent 20 à 30% par an. La moitié du trafic négrier zanzibarite était financé par les Indiens (principalement dans les dernières années). Entre 1800 et 1876, près d’1 million 250 000 victimes de la traite arabe transitèrent par ce lieu. L’île devient un protectorat britannique en 1890, et l’abolition de l’esclavage est décrétée en 1897. Pour autant, l’odieux commerce subsista à faible intensité durant plusieurs décennies.

 

Entre le VIIe siècle et le XXe siècle, les traites musulmanes feront quelques 17 millions de captifs (la traite européenne en fera 12 millions, soit, si l’on additionne les deux traites, près de 30 millions). Paradoxalement, c’est la colonisation européenne qui imposera l’interdiction de l’esclavage partout où elle s’étendra. Pour des raisons d’ego collectif et de psychologie narcissique, de nombreuses personnes refusent cette réalité, qui n’exonère en rien l’Occident, mais qui infirme l’idée d’après laquelle l’homme blanc serait l’éternel persécuteur de l’humanité dans l’histoire. La réalité historique est différente.

 

De nos jours, malheureusement, l'esclavage en terre d'islam persiste concrètement, comme en attestent de nombreux faits divers. 

 

 Sumiati Binti Mustapa, bonne à tout faire Indonésienne en Arabie Saoudite


 

Jérémie Dardy

 


 

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