Les mines de Potosi, voyage au bout de l'enfer

 

Fondée par des conquistadors espagnols en 1545, cette ville bolivienne fut le théâtre de l’un des plus grands drames humains de l’époque coloniale. Des années durant, des mercenaires sans scrupules ont pillé la mine proche, le Cerro rico, qui culmine à plus de 4800 mètres d’altitude. Il s’agit de la mine d’argent la plus vaste au monde.


Lorsque les Espagnols découvrent cet eldorado, la vie des populations locales bascule dans le cauchemar.  Le joug de l’esclavage s’abat comme la foudre sur des millions d’indigènes, réquisitionnés de force pour exploiter les mines. Cette exploitation de masse s’étire du XVIe au XIXe siècle, jusqu’à l’indépendance de la Bolivie ; cette exploitation perdure plus ou moins de nos jours, bien qu’elle soit désormais plus tempérée. Lorsque le Cerro rico est découvert, les indigènes des hauts plateaux andins sombrent dans la pire tragédie de leur histoire.

 


Potosi sort de terre

 


Tout commence donc au XVIème siècle, sur les terres de la Vice-royauté du Pérou, fondée en 1542 par Charles Quint. Des territoires conquis pour la plus grande gloire de la couronne d’Espagne. Petite chronologie des événements :
1544 : Une poignée d’espagnols découvre le gisement d’argent de Potosi. Un gisement de quelques 5000 mines. Immédiatement, ils contraignent les populations locales à construire des galeries. Les indigènes refusent. Ils sont alors sauvagement massacrés. Une tuerie qui donne le ton pour les trois siècles à venir.


1545 : Les nouvelles vont vite.  En peu de temps, la découverte fait le tour de l’Empire. Le pactole attire un afflux massif de colons espagnols, accompagnés de leurs auxiliaires indiens. L’extraction du métal précieux sera leur dam. De ces ruisseaux de sueur, de larmes et de sang, une ville émerge… Potosi est née.


L’appât du gain sauvage et l’expatriation excitent la brutalité des colons. Les Créoles et les Basques notamment sont en cause ; deux communautés qui vont s’entretuer pour le contrôle de la zone minière.


1572 : Le Vice-roi promulgue la « ley de la mita » ; l’objectif est d’augmenter le rendement dans les mines. Il remet ainsi au goût du jour une ancienne organisation du travail collectif… héritée des incas, la « mita ». Comme quoi, le métissage des cultures peut aussi servir l’exploitation… L’originalité de ce système de réquisition consiste à mobiliser les travailleurs par roulement successif. La loi oblige tous les esclaves de plus de 18 ans à travailler par roulement de 12 heures, sous terre, et pendant quatre mois. Ils travaillent, mangent, et dorment sans voir la lumière du jour. Dorénavant, les Espagnols recrutent chaque année 13000 indigènes supplémentaires pour le travail.


Une petite révolution industrielle se produit ; dans un souci de rentabilité et pour pallier aux conditions climatiques difficiles, de nouveaux procédés sont mis en place. Les progrès en métallurgie permettent une amélioration des outils de production. Le minerai est maintenant moulu dans des moulins, lesquels sont actionnés par la force hydraulique d’un cours d’eau. Potosi devient  un immense site industriel métallurgique. Les mines locales se révèlent être les plus lucratives au monde. Qu’on en juge : au XVIe siècle, la ville livre quelques 240 tonnes d’argent par an à la couronne espagnole.


1585 : Potosi poursuit sa folle mutation. En moins de 40 ans, le petit hameau originel devient une immense ville de quelques 160 000 habitants… Soit une population comparable à celle de Paris ! Au 17ème siècle, elle frôlera même les 200 000 habitants, et deviendra ainsi la plus grande ville d’Amérique et d'Europe confondues.


Une concentration de richesses hors du commun

 

La chercheuse Marie Helmer témoigne dans son Bulletin hispanique de l’incroyable rayonnement de Potosi :
« L’argent ruisselait de Potosi dans toutes les directions : il s’échangeait à Buenos Aires contre des nègres d’Angola, en Nouvelle Espagne contre des tissus de Castille, et surtout contre des marchandises de Chine apportées par le galion d’Acapulco».
La richesse de la localité était telle qu'on y construisit plus de 80 églises, sans compter les amas d’immenses propriétés, les fameuses « haciendas ».


De par sa fantastique ascension, Potosi obtient du roi d’Espagne le droit de frapper directement la monnaie. On construit ainsi en plein centre-ville la «casa de la moneda», équipée de machines modernes expédiées d’Europe.
Les estimations les plus sérieuses avancent le chiffre ébouriffant de 30 000 tonnes d’argent extraites entre 1545 et 1825 pour le marché européen.


Des conditions de travail inhumaines


Réputés plus robustes, les esclaves africains ne peuvent cependant pas endurer le travail dans les mines, principalement en raison de l’altitude. Leurs corps ne résistent pas aussi bien que celui des indiens. C’est pourquoi ils sont généralement astreint aux taches de travail du métal, directement dans le centre-ville de Potosi (situé à 4070 mètres), et non au cerro rico, 800 mètres en amont. Ils travaillent dans la casa de la moneda, mentionnée plus haut. C’est dans ce bâtiment majeur que furent frappées les monnaies d’une grande partie de l’Amérique du Sud.


L’écrasante majorité des mineurs est donc indigène. Leur travail est exténuant. Ils vivent en permanence dans la peur des éboulements. La poussière omniprésente leur rend la vie impossible. Au fond de la mine, c’est une chaleur accablante qui les oppresse, et le manque d’oxygène est terrible. Parallèlement, les différents gaz toxiques tuent les organismes à petit feu. Poussière de silice, gaz d’arsenic, vapeur d'acétylène, et même quelques dépôts d'amiante. L’enfer sur terre, ou plutôt sous terre !


Pour pallier à ces difficultés insurmontables, les espagnols développent à grande échelle la culture de la coca. Il s’agit d’encourager leur main d'œuvre. Cette drogue, sous formes de feuilles à mastiquer, est un excellent coupe-faim. Elle rencontre un franc succès.
Le taux de mortalité est extrêmement élevé. Entre7 et 8 millions d’êtres humains seraient morts dans les mines de Potosi. Pas de cimetières. Littéralement parlant, ils sont enterrés dans les mines.


L’écrivain uruguayen Eduardo Galeano affirme ironiquement :


«  La quantité d'argent extraite des mines de Potosi suffirait à construire un pont au-dessus de l´atlantique pour relier Potosi à l´Espagne… mais ce pont pourrait être également construit avec les ossements de mineurs morts » (Les veines ouvertes de l’Amérique Latine).


Potosi de nos jours

 

Potosi vit encore de son activité minière, mais de façon bien moins intensive. L’argent n’est presque plus exploité (trop rare). C’est désormais l’étain qui a pris le relai. Il reste quelques 10 000 mineurs sur place. Leur proportion dans la part des actifs a considérablement diminuée, mais n’en reste pas moins symbolique.
L’espérance de vie pour les mineurs de Potosi, dans les années 1970, était de 35 ans. Elle est aujourd’hui passée à 45 ans.


 

 


 

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