Entretien avec William Néria, à propos de l'Esprit Saint

 

William Néria nous présente son dernier ouvrage: Les 3 souffles, dialogue sur l'Esprit Saint. 

Pourquoi avoir choisi d’écrire sur l’Esprit Saint ? 

 

Pour moi, l’Esprit Saint c’est une vieille histoire ! Je dirais que plusieurs évènements ont concouru à ce que j’écrive sur lui. Pour autant que je me souvienne, cela remonte à mon adolescence, quand je fis la connaissance de saint Jean de la Croix et que je lus ses poèmes mystiques… sublimes poèmes qui m’ouvrirent à la grâce de l’Esprit, et m’intimèrent ¬de me rapprocher du Carmel pendant plusieurs années pour m’initier à « l’oraison carmélitaine », lieu privilégié de la croissance intérieure.


Mais ce n’est, paradoxalement, que quelques années plus tard, après mes études de philosophie, que je me suis à nouveau tourné vers mes premières amours, les mystiques du Carmel, et que me vint l’idée de me questionner sur celui qui m’accompagne depuis toujours, l’Esprit Saint. Ainsi, je me consacrai à l’étude de l’Esprit Saint pour tenter de dissiper « le nuage d’inconnaissance » entourant sa Personne. Pourquoi ?


Parce que je me suis aperçu que l’Esprit Saint était considéré comme « le grand inconnu » par le Pape Benoît XVI et la tradition en général. Mon travail a donc eu pour ambition de penser à nouveaux frais, si je puis dire, l’Esprit Saint pour éclairer pourquoi il est dit « vent, feu, lumière, inspiration ou principe de vie », comment il s’articule à notre vie intérieure et dans quel but.

 

Généralement, les ouvrages évoquant l’Esprit Saint ont souvent la forme de traités théologiques un peu arides. Comment vous est venue l’idée de ce dialogue très didactique ?

 

Après avoir étudié Platon au cours de ma thèse en philosophie sur le mythe de la caverne, dont j’ai d’ailleurs tiré un ouvrage : Le mythe de la caverne. Platon face à Heidegger (Cerf, 2019), je me suis familiarisé à la forme dialoguée. Il m’a donc paru tout à fait naturel d’emprunter cette forme pour réfléchir sur l’Esprit Saint, à propos duquel je ne connais qu’un seul dialogue écrit par Cyrille d’Alexandrie au Vème siècle. Toutefois, je n’en suis pas à mon premier coup d’essai concernant les dialogues, j’ai aussi publié dans ce genre : Conversation avec Thérèse de Lisieux (Nouvelle Cité, 2023), où je réponds à la sainte en empruntant ses écrits.

 

En vulgarisant par nécessité quelque peu le sujet pour l’entendement du grand public,        quelles idées importantes avez-vous dû simplifier ou laisser de côté ? 

 

Eh bien… aucune ! Je n’ai rien omis dans ma réflexion, car la forme du dialogue permet justement cette plasticité tant sur le fond que sur la forme. Il n’y a pas de sécheresse dans le dialogue philosophique, dans la mesure où c’est un échange vivant, qui permet, justement, de poser des questions profondes et complexes, tout en y répondant posément grâce aux échanges des interlocuteurs. Mon personnage, Louis de Florac envoie la balle à mon autre personnage, Michel de Pelvoux, qui la reçoit à sa façon : doute, critique ou analyse, et la renvoie. Le cheminement de pensée s’effectue à deux ou plus, ce qui permet de modeler la pensée, c’est-à-dire de l’épaissir ou la désépaissir, pour explorer les plis et replis de la question de l’Esprit Saint.

 

Quels théologiens vous semblent les plus intéressants à lire aujourd’hui pour mieux se familiariser avec l’Esprit Saint, et plus largement le mystère de la Trinité ? 

 

Pour ma part, j’aime beaucoup saint Jean de la Croix, qui traite de l’Esprit Saint moins en philosophe qu’en théologien l’expérimentant en sa chair et son âme. Lisez La vive flamme d’amour ! Là, tout est dit ! ou presque… car saint Jean de la Croix image beaucoup ce qui se passe en lui. Une part de mon travail a été de dévoiler certaines choses importantes se passant notamment dans le corps. Mais il y a encore tant à écrire !…


J’ai aussi beaucoup aimé le dialogue entre saint Séraphim de Sarov et Motovilov, où l’on sent que ce que décrit saint Séraphim provient d’une expérience directe et profonde de l’Esprit Saint. Dans une autre catégorie, je recommande aussi un livre intéressant, Question sur l’Esprit Saint (Cerf, 2024), du Père Michel Corbin, qui questionne les plus beaux textes sur l’Esprit Saint du IVème siècle.


Concernant la Trinité, je vous conseille de lire l’ouvrage, La doctrine augustinienne de la Trinité (Cerf, 2016), du Père Michel Corbin, jésuite et professeur émérite de l’Institut Catholique de Paris, qui est un spécialiste de la Trinité, dont la vision renouvelle la conception que nous en avons depuis le IVème siècle.

 

Quel père de l’Église a-t-il selon vous le mieux traité de l’Esprit Saint, et pourquoi ?

 

De tête, je dirais saint Basile de Césarée dans son traité, Sur le Saint-Esprit, qui envisage ce mystère en se basant strictement sur l’Écriture, évitant toute préconception intellectuelle, tout en demeurant proche de l’Esprit lui-même. Il y a des perles et des fulgurances dans ce traité qui a marqué toute la tradition chrétienne et qui, à bien des égards, demeure un sommet du genre.

 

Quelle a été la difficulté majeure que vous avez rencontrée dans la rédaction de cet ouvrage ? 

 

Je dirais que la principale difficulté de cette réflexion a été de faire coïncider les représentations de l’Esprit Saint, comme le feu ou la colombe, avec les définitions traditionnelles du souffle, spiritus en latin, tout en les enchâssant dans l’expérience spirituelle.


Une autre difficulté a été de relier l’Esprit Saint à la dimension corporelle. Corps, qui n’a pas été, ou si peu, pris en compte dans le développement de l’expérience spirituelle pendant des siècles, pour des raisons de mœurs.

 

Qu’avez-vous éventuellement découvert en préparant vos développements ?

 

Eh bien, en consultant le dictionnaire latin, le Gaffiot, j’ai été surpris par la richesse des définitions du terme Esprit, spiritus, le souffle en latin. J’y ai découvert une multitude de sens auxquels je ne m’attendais pas, et surtout, cerise sur le gâteau, que les anciens concevaient l’Esprit Saint, le souffle, sous trois aspects que j’ai nommés : le souffle du vent, le souffle corporel et le souffle de vie.

 

Sans déflorer les secrets passionnants qu’abrite votre livre, pouvez-vous nous mentionner une ou deux idées-maîtresses qui s’y trouvent ?

 

L’une de mes idées-maîtresses est qu’originellement l’Esprit Saint a été conçu sous trois aspects distincts. Il n’a pas été évident de les repérer, car comme tout bon philosophe, théologien ou curieux, en ouvrant mon dictionnaire, j’ai constaté que l’Esprit, spiritus en latin, revêtait différentes significations, et je dirais même qu’il était un mot un peu fourre-tout qui signifiait « parfum, vent, souffle vital, sentiment, inspiration » etc. C’est au fil des mois d’écriture, des arrêts et des reprises que, petit à petit, l’apparente hétérogénéité des définitions du dictionnaire s’est miraculeusement homogénéisée, pour laisser apparaître trois aspects distincts, que sont les trois domaines où l’Esprit Saint se manifeste selon des modalités et des visées différentes. Attention ! il ne s’agit nullement d’une seconde trinité !


L’autre idée-maîtresse est d’avoir, grâce aux définitions originelles, mis en avant que l’Esprit Saint, sous son deuxième aspect, le souffle corporel, se meut et croît dans le corps, tel un beau rosier sauvage sur un mur de pierres sèches. Et cela fait sens ! sinon la vie spirituelle n’existerait tout simplement pas. En effet, les expériences spirituelles, aussi diverses soient-elles, peuvent impacter le cœur, le cerveau et d’autres parties du corps. Il a donc été essentiel de remettre le corps au centre de ma réflexion sur l’Esprit Saint.

 

Selon vous, comment argumenter aujourd’hui pour convaincre de l’importance de l’Esprit Saint dans notre vie ?

 

Dans la vie de prière, la vie d’oraison, il est le seul agent spirituel, si je puis dire, à se faire connaître au croyant de façon sensible. Je veux dire par là que le Christ s’est fait connaître il y a bien longtemps, et que nous le connaissons actuellement grâce aux témoignages des Apôtres, des mystiques et des visionnaires. Mais personnellement, si on y regarde à deux fois, comment le connaissons-nous ? Eh bien, la plupart le connaissent grâce à l’imagination, les Évangiles, divers écrits, certaines reliques comme le suaire de Turin ou la couronne d’épines, les œuvres d’art comme le tableau du Christ miséricordieux ou le film de Franco Zeffirelli et l’aide de la grâce, tandis que certains sont favorisés de contacts plus directs comme les visions de sainte Thérèse d’Avila ou de visions au cours de NDE.


Mais QUI est celui qui nous mène au Christ ? QUI est celui qui nous fait gémir après le Père ? QUI est celui qui lave nos péchés en nous purifiant ? QUI est celui qui nous appelle ? QUI est celui qui ravit notre cœur ? QUI est celui qui nous fait accéder aux visions célestes du Christ, de la Vierge, des Anges ? QUI est celui qui nous dévoile la face du Père ? et enfin QUI est celui qui nous défend contre le malin ? Ainsi, je conçois l’Esprit Saint comme l’acteur et la matrice de toute expérience spirituelle et de tout progrès dans la vie de foi, donc de tout croyant et non-croyant, car c’est lui qui appelle.

 

Offrez-nous un scoop, William, quel sera le sujet de votre prochain ouvrage ? 

 

Le travail qui m’occupe en ce moment est un dialogue qui parle d’un sujet brûlant : l’intelligence artificielle et Dieu. Mais je ne vous en dirai pas plus !

Merci pour cette belle interview et la pertinence de vos questions, et sûrement à une prochaine !

 

Les 3 souffles, un livre de William Néria
 

 


 

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