Un dimanche soir à Pompidou

Dimanche 19 janvier 2014, 17h10. Fin de semaine blafarde. Je m'insère dans la queue juvéno-sénile de la Bibliothèque du Centre Pompidou.  Chaque jour, sauf le mardi, une foule patibulaire s'aligne à l'arrière du bâtiment multicolore. Gueules éteintes, regards esclaves. Des relents de misère et de gel caillé tous les cinq mètres. La BPI vous aimante. On se masse chaotiquement, des heures durant, pour accéder aux plaisirs tièdes de la gigathèque post-culturelle.

 

Devant moi, deux adolescentes vérolées pouffent entre elles. Chaussée de bottes vernies à motifs léopard, la blondasse de droite dégueule un rire saumâtre. Le charme de sa petite face rose pré-obèse semble agir sur quelques quidams alentours. C'est long. J'attends.

 

Soudain, une beurette en doudoune prononce une phrase bouleversante, qui mériterait de figurer sur l'épitaphe de notre époque:    

 

Moi j'ai envie d'un travail où je fais rien du tout; un taf tranquille où je commande des gens... toi tu fais ci, toi tu fais ça..."

 

Wesh-attitude. Les deux branlards qui l'accompagnent esquissent un sourire évasif, puis se rendorment. C'est long. J'attends.

 

Devant le sas d'entrée, un agent blasé régule la plèbe qui afflue au centimètre/heure. A ce rythme on n'avance plus, on dégouline. Deux de ses collègues plaisantent en se grattant le cul. Petit détail comique: devant les portiques de sécurité, une affichette indique solennellement que "La République se vit à visage découvert". Soit, ne nous voilons pas la face: tout le monde passe, c'est tranquillou. Avachis derrière un petit comptoir, les préposés au fouillage de sac font glisser vos affaires en mastiquant du chewing gum.

 

Enfer sophistiqué

 

Une fois entré, le malaise s'amplifie. Atmosphère visuelle ahurissante, contraste ultraviolent: la crème de la misère humaine amassée au coeur d'un cauchemar de tons plastiques multicolores. Un concentré multigamme de nécessiteux s'étire devant les bureaux sophistiqués du personnel. Deux salariés en sous-pull fluorescent orientent les damnés de la terre qui défilent. Des grappes de réfugiés irakiens, slaves, de chômeurs en fin de droits convergent vers l'escalator central pour accéder aux postes internet. 

 

Premier étage. Allée centrale plastiquée, moquettes violettes. Portable en main, des ados débraillés circulent en tous sens. On drague, on bouffe, on se marre. Gaîté nerveuse, brutale, dépourvue du moindre enthousiasme: la joie écrase-merde.

 

Sur la droite, le coin cafet'. Deux androgynes graillent de la pizza avachis par terre. Je m'excuse, je souhaite passer. Regard WTF.

Retour à la grande salle. Des tables de travail à perte de vue. Ambiance studieuse, malgré le parasitage sonore en flux continu. Le bruit 4G. Merde, toutes les tables sont squattées. Je circule comme un con entre les rangées. Impression obscène d'avoir un corps à "garer" dans un parking culturel.

 

Impression qui finit par devenir conscience.

 

Direction le coin des revues, un peu moins fréquenté. Je repère un de ces sièges-nains qui vous maintiennent à ras-de-sol, en prostration humiliante. Au moins, j'évite les "places-moquette" (par terre contre le mur devant le coin photocopieuses). Je vais chercher quelques lectures, m'installe enfin. Sur ma gauche, assis de guingois, un grand quadra menace ma tempe de la pointe de sa chaussure. Entre ses mains, un petit livre intitulé "Le tueur".

Concentrons-nous. Quelques instants de silence s'écoulent inexplicablement... subitement relayés par la tirade d'un blackos sympa à une inconnue qui passe:

 

"OH! C'EST PAS UN DEFILE  DE MODE ICI! SALE PUTE VA"   

 

Non-réaction générale. Le cliquetis des touches sur les claviers reprend.

La BPI est le plus grand théâtre que je connaisse. Aussi s'agirait-il de la rebaptiser d'urgence : la scène Kafka.

 

 

Pierre-André Bizien   

 


 

à lire aussi

Harry Roselmack, l'humanisme et le racisme - un briseur de pensée unique

Harry Roselmack, l'humanisme et le racisme - un briseur de pensée unique

Introduction à la pensée d'Harry Roselmack, ancien présentateur du JT de TF1

Alain Finkielkraut mange-t-il les enfants?

Alain Finkielkraut mange-t-il les enfants?

Qui est donc Alain Finkielkraut? Intellectuel, prophète ou rappeur?

Soins et services à domicile à Vincennes. Assistance personnes âgées, prix, tarifs, accompagnement

Soins et services à domicile à Vincennes. Assistance personnes âgées, prix, tarifs, accompagnement

Choisir une bonne structure de soins aux personnes âgées et dépendantes à Vincennes. Prix, tarifs, accompagnement

La fin du sida? Témoignages forts, chiffres, malades et chercheurs

La fin du sida? Témoignages forts, chiffres, malades et chercheurs

La fin du sida est-elle pour 2030? Chiffres comparatifs, témoignages de malades et de chercheurs sur le sida

Les auteurs

 

Index des citations religieuses

 

Caricatures

 

Vous aimerez aussi

POV politique

POV politique

Sexe et politique. Thématique sulfureuse et apparemment banale. L'émergence d'internet et de la morale de la débraille changent pourtant la donne

 

 

La preuve de la Trinité par Louis Lavelle - métaphysique

La preuve de la Trinité par Louis Lavelle - métaphysique

La métaphysique de Louis Lavelle et la question de Dieu, de la Trinité

 

 

Ce jour où Picasso défendit la religion chrétienne - le peintre et la foi

Ce jour où Picasso défendit la religion chrétienne - le peintre et la foi

Le peintre Picasso ne croyait pas vraiment en Dieu, ni en son Eglise. Et pourtant...

 

 

La hiérarchie nazie a-t-elle sauvé certains Juifs durant l'Holocauste? Fantasmes et réalités

La hiérarchie nazie a-t-elle sauvé certains Juifs durant l'Holocauste? Fantasmes et réalités

Hitler et le pouvoir nazi ont-ils épargné certains citoyens juifs durant la Seconde Guerre mondiale? Légendes et vérités.