Les origines précolombiennes de la violence en Amérique latine

Sacrifices humains, cannibalisme, coeurs arrachés… la violence dans les civilisations précolombiennes était endémique. Longtemps occultée par l’épisode de la colonisation européenne, lui-même critiquable, l’exhumation de certaines pratiques indigènes anciennes expliquerait-elle la violence actuelle qui gangrène une partie du continent latino-américain ? En 2017, selon l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), le taux d’homicides mondial moyen est de 6,1 pour 100.000 habitants ; à titre comparatif, il est 4 à 5 fois plus important en Colombie, au Mexique et au Vénézuela, et culmine jusqu’à 10 fois la moyenne mondiale au Salvador.

 

Naissance de civilisations majeures  

 

Peuplé originellement par des immigrants venus d’Asie il y a plus de 30.000 ans, l’Amérique donne naissance à une mosaïque de peuples aux traditions et aux langues différentes. Plusieurs civilisations majeures émergent (Mayas, Aztèques, et Incas notamment). En dépit d’un haut degré de civilisation (importance du réseau routier, splendeur des monuments, mathématiques, astronomie, etc.), les sociétés préhispaniques se caractérisent par l’accomplissement de sacrifices humains, à grande échelle et sous des formes très codifiées.

 

L’héritage malheureusement sanguinaire des peuples pré-colombiens

 

S’il est hors de question de dévaluer des cultures sous prétexte qu’elles nous sont lointaines, il est en revanche légitime de pointer l’inqualifiable, à la condition d’en évaluer le contexte. Ce principe simple est pourtant, aujourd’hui encore snobé par de nombreux chercheurs, sous le prétexte de ne pas sombrer dans des attitudes politiciennes. Une justification spécieuse. 

 

Chez les Mayas, des enfants sont noyés pour satisfaire la divinité de la Pluie ; les délinquants de droit commun sont quant à eux condamnés à l’esclavage. Chez les Aztèques, des sacrifiés sont égorgés ou décapités pour honorer Xipe Totec, le dieu de la nature. Plus largement, les cérémonies de sacrifices humains sont fréquentes car elles permettent de “nourrir” les dieux afin de préserver la bonne marche de l’univers ; dans ces conditions, l’état de guerre est quasi permanent afin de prélever continuellement un tribut de captifs nécessaires aux sacrifices. 

 

“À en croire les sources, les Aztèques immolaient chaque année des milliers de victimes prisonniers de guerre, esclaves, enfants, criminels... et les mangeaient (…) Le cannibalisme aztèque est donc bien réel mais on considère généralement qu'il a été fort exagéré par les Espagnols désireux de légitimer leur conquête. Or quand on étudie le sacrifice humain du Mexique ancien, on se rend compte qu'au contraire ils ont plutôt fait preuve de retenue et de discrétion.” (Michel Graulich, Historia, n°84, juil-août 2003)

 

Sacrifices collectifs d'enfants et lapidation des femmes adultères

 

Dans l’Empire inca, la religion s'organise autour du dieu du Soleil, Inti ; des sacrifices humains sont pratiqués en son honneur bien que nettement moins nombreux que dans les civilisations méso-américaines. La civilisation Chimú (nord de l'actuel Pérou), absorbée par les Incas au XVe siècle, se livre également à des rites sacrificiels ; en 2019, un site sacrificiel chimú est découvert près de la ville de Trujillo : les archéologues mettent à jour 140 squelettes d’enfants. Notons que dans certaines civilisations andines, les femmes adultères sont lapidées.

 

Terre de criminalité 

 

En 2018, selon une étude de la Banque interaméricaine de développement (BID), l’Amérique latine et les Caraïbes abritent 41 des 50 métropoles les plus dangereuses de la planète. “Certaines populations locales font face à des taux d'homicides comparables aux taux de mortalité dans les zones de conflit.” (ONUDC). Ce haut niveau de violence (trafic de drogue, traite des personnes, extorsion de fonds, etc.), plonge les populations dans l’horreur et amputerait chaque année 3,5?% du PIB régional. Par réflexe idéologique, certains commentateurs pointent du doigt les inégalités sociales (pauvreté, etc.) pour expliquer la criminalité ; or, l’ONU est formelle : “les économies sont plus fortes, mieux intégrées et les démocraties plus solides qu'il y a 20?ans. La région est plus prospère et connaît moins d’inégalités”. 

 

Cette banalité de la violence sur des terres où la misère n’est pas extrême pousse à poser l’hypothèse d’une sorte d’attavisme précolombien qui se serait mélangé à un attavisme de fureur coloniale ; le mélange de ces deux héritages, couplé aux dégâts indirects issus du grand voisin Yankee (culture du ghetto, soif matérialiste, pompe stimulante du narco-trafic, etc...), expliquerait le tableau criminel actuel en Colombie, au Venezuela, au Nicaragua... Cette explication étant plus d’ordre spéculatif que scientifique, bien qu’appuyée par de vrais croisements de facteurs et de sources.   

 

Comment lutter contre la criminalité dans cette région du monde ?

 

Certes, l’origine de la violence est peut-être, très anciennement, la double conséquence d’un passé tragique, marqué par le haut degré de violence des civilisations précolombiennes et le choc de la colonisation (dépopulation, esclavage, etc.). De nos jours, comment lutter concrètement contre la criminalité dans cette région du monde ? Outre l’aspect sécuritaire, la prévention est sans doute l’une des clefs ; en effet, un vaste programme d'éducation publique ou la promotion d’activités gratuites (sport, musique, etc.) pourrait concourir à atténuer le phénomène. En amont, les valeurs transmises par la famille (amour, respect, honnêteté…) sont essentielles. À l’évidence, la perspective d’une Amérique latine pacifiée semble donc lointaine. 

 

Jérémie Dardy

 

 

Pour aller plus loin 

 

Bernal Diaz del Castillo, History of the Conquest of New Spain, University of New Mexico Press, 2008

Carmen Bernand, Les Incas, peuple du soleil, Gallimard, 1988

Christian Duverger, Cortés, Fayard, 2001

Juan Garrido, El Conquistador Negro En Las Antillas, Centro De Estudios Avanzados De Puerto Rico y El Caribe, 1990 

Charles Gibson, Los aztecas bajo el dominio español 1519-1810, siglo XXI, 1967

Antonio Gutierrez Escudero, Pedro de Alvadaro, el conquistador del pais de los quetzales, Anaya, 1988

Jacques Heers, La ruée vers l’Amérique, le mirage et les fièvres, Editions complexe, 1992

Sigfrid Rafael Karsten, La civilisation de l'empire inca : Un État totalitaire du passé, Payot, 1993

Alan Knight, Mexico From the beginning to the spanish conquest, Cambridge University Press, 2002

Las Casas, Bartolomé de, Très brève relation de la destruction des Indes, La Découverte, 1996.

Philip L. Russel, The history of Mexico, 1519-1521, Almena, 2004

Nathan Wachtel, La Vision des vaincus, Les Indiens du Pérou devant la Conquête espagnole (1530-1570), Gallimard, 1971

Courrier international, Résilience. À Medellín, l’art est une alternative à la violence, 25/12/2020

Magazine Historia, Christian Duverger, Trois peuples avec un air de famille, spécial 84

Magazine Historia, Michel Graulich, Le cannibalisme sans tabou, spécial 84

Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) https://www.unodc.org/unodc/fr/frontpage/2019/July/homicide-kills-far-more-people-than-armed-conflict--says-new-unodc-study.html 

 


 

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