Les Franciscains sont-ils les premiers capitalistes de l'Histoire?

Fondé à l’orée du XIIIe siècle par François d’Assise (1181-1226), l’ordre religieux des Franciscains prône originellement la pauvreté absolue ; son créateur ordonna : “J’interdis fermement à tous les Frères de recevoir, en aucune manière, des deniers ou de l’argent, par eux-mêmes ou par personne interposée”. Autre impératif : les fidèles qui intègrent l’Ordre doivent vendre tous leurs biens et en distribuer le produit aux plus nécessiteux.

 

Pourtant, au fil des siècles, la nature de la confrérie change ; peu à peu, le dénuement cède la place à unecertaine prospérité matérielle. Dès lors, s'agit-il d’une trahison envers l'esprit initial de la règle ou la rançon d’un succès spirituel populaire incontrôlable ? L’oralité des sociétés de l’Occident médiéval possède-t-elle une part de responsabilité dans cette évolution de l’Ordre mendiant ? Plus largement, le christianisme n’a-t-il eu quelqu’intérêt pour la vie économique, avant même la naissance du protestantisme ? 

 

 

Qui est François d’Assise ?

 

Francesco di Bernardone naît vers 1181 à Assise (Italie centrale) d'une famille enrichie par le commerce des draps ; pétri d’humanité, l’homme fonde un ordre religieux visant au dénuement absolu ainsi que le service de pauvres. En 1210, François se rend à Rome et rencontre le pape Innocent III qui approuve oralement sa forme de vie. En 1215, lui et ses compagnons adoptent le nom de “Frères “mineurs””, c’est-à-dire les “plus petits” ou “moindres” ; on les nommera Franciscains. L’enseignement de François, qui sera surnommé le Poverello (“petit pauvre”), préconise l’adoption d’une vie de “haute pauvreté” et le rejet de l’argent, jugé “vanité des vanités”. En 1219, il brave tous les dangers en rejoignant les troupes de la cinquième croisade qui assiègent Damiette, dans le delta du Nil ; il y rencontre le sultan d'Égypte Al-Kamil qu’il tente, sans succès, de convertir. Au siècle suivant, les Frères mineurs secourront les pèlerins et les prisonniers avec l'aide de chrétiens installés à Jérusalem après l’effondrement des États latins d’Orient (1099-1291). L’homme qui “parlait aux animaux” était empli d’une énergie missionnaire prodigieuse. 

 

Le quotidien des premiers Franciscains 

 

Dans les premiers temps, l’ordre des Franciscains est constitué majoritairement par des jeunes hommes issus de la bourgeoisie qui souhaitent se dépouiller de leurs biens, par choix évangélique (épisode du jeune homme riche) ; ceux-ci abandonnent donc une vie confortable et brouillent la logique darwinienne de la stratification sociale. C’est la pauvreté volontaire, fertile et non subie. “Les frères marchaient pieds nus, habitaient dans des cabanes de branchages, ou dans des léproseries, où ils soignaient et prenaient soin de ces pauvres malades. (…) Les frères devaient survivre avec leurs mains, travailler, et depuis le début nous les trouvons qui aident les paysans dans les champs, qui font les tailleurs, ou les forgerons, recevant en échange seulement un peu de nourriture” (Chiara Frugoni, Les histoires franciscaines dans la basilique supérieure d’Assise). François meurt en 1226, à l’âge de 45 ans ; en 1228, il est canonisé par le pape Grégoire IX. En 1266, la communauté franciscaine est forte de quelques 30.000 fidèles.

 

 

La question de l’oralité dans l’évolution du rapport à l’argent des Franciscains

 

Au XIIIe siècle, dans les sociétés de l’Occident médiéval, la mémoire tient une place prépondérante ; ainsi, dans la vie chrétienne, le souvenir actif du Christ est l’un des moteurs essentiels de la vie spirituelle. Selon saint François d’Assise, le souvenir de l’âme aimante est la vertu essentielle. Dans ce contexte, la place hégémonique de l’oralité aurait-elle finalement précipité l’oubli des principes édictés par le fondateur des Franciscains immédiatement après sa disparition ? En axant leur doctrine principalement sur une tradition orale au détriment de l’écrit (bien que paradoxalement les documents abondent), les Frères mineurs ont sans doute accéléré la dénaturation de leur doctrine initiale.

Une chose est certaine : “Plus encore que les Dominicains, les Franciscains intégreront l’argent et les hommes d’argent dans le système chrétien, et réconcilieront le marchand-banquier avec l’Église et le christianisme” (Jacques Le Goff, Saint François d’Assise). Relevons qu’au début du XVe siècle, le franciscain Bernardin de Sienne établit un traité sur les échanges et les contrats où il soutient que tout argent immobilisé en objets luxueux pourrait être plus utile à la communauté chrétienne si on l’investissait pour le bien de la cité.

 

 

Les Franciscains sont-ils les premiers capitalistes ?

 

Selon la définition traditionnelle, le capitalisme est un système de production dont les fondements sont l’entreprise privée et la liberté du marché ; “c’est en Europe, à partir du XIIe siècle puis sans interruption, que l’on vit se développer un système socio-économique entièrement orienté vers l’accumulation des richesses et des capacités productives” (Claude Jessua, Le capitalisme). Selon Giacomo Todeschini, l’un des plus grands spécialistes de l’histoire économique médiévale, la naissance du capitalisme précède l’apparition des Franciscains ; elle se trouverait déjà chez Bernard de Clairvaux (1090-1153), le promoteur de l’Ordre cistercien (ou ordre de Cîteaux). Les moines qui l’entourent et lui-même vivent dans la pauvreté mais réinvestissent toutes les richesses dans des terres, dans des activités économiques qui les enrichissent.

 

Ce fait suffit-il à qualifier de “capitalisme” leur système de vie quotidienne ? La critique morale de l’accumulation matérielle, toujours vivace depuis les origines chrétiennes, s’entrelace avec des pratiques de fructification et de gérance collective qui débordent parfois la décence (on pense à l’accumulation de terres par le clergé, notamment, mais il ne faut pas oublier que c’est ce même clergé qui prend en charge – telle la Sécurité sociale actuelle – la subsistance des plus pauvres, ainsi que les services de soins). 

 

 

Jérémie Dardy

 

 

Pour aller plus loin 

 

Jacques Dalarun, La Vie retrouvée de François d’Assise, CNRS Éditions, 2015 

 

Chiara Frugoni, François, le message caché dans les fresques d’Assise, Belles lettres, 2020 

 

Chiara Frugoni, Histoires franciscaines à Assise, Univ Avignon, 2011

 

Claude Jessua, Que sais-je ? Le capitalisme, Presses Universitaires de France, 2001

 

Jacques Le Goff, Saint François d’Assise, Gallimard, 2014

 

Magazine L’Histoire, Jacques Berlioz, Que diable allait-il faire à Damiette ?, mensuel 325, novembre 2007 

 

Magazine L’Histoire, Axelle Brodiez-Dolino, Nicolas Delalande, Thomas Piketty, Giacomo Todeschini, Les riches et les pauvres, mensuel N°480, février 2021

 

Magazine L’Histoire, Isabelle Heullant-Donat, La puissance des Franciscains, mensuel 278, juillet-août 2012

 

Magazine L’Histoire, Giovanni Miccoli, Les vies de saint François d’Assise, mensuel 268, septembre 2002

 

Magazine L’Histoire, François d’Assise, mensuel 348, décembre 2009 

 


 

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