Entretien avec Marie-Christine Bernard, théologienne, spécialiste en anthropologie

 

Entretien avec Marie-Christine Bernard, théologienne, spécialisée en anthropologie fondamentale. (Depuis 2000 : chargée de cours à la faculté de théologie d’Angers, conférencière, auteure, coache de chefs d’entreprise, et, depuis peu, sur les planches avec son one-woman-show théologique. Site : www.mariechristinebernard.org)

 

 

1) Quel "bilan" feriez-vous de votre vie parmi les religieuses ?

 


Marie-Christine Bernard: J’ai été membre d’une congrégation religieuse, de spiritualité ignacienne, pendant 22 ans.
J’y ai beaucoup reçu, beaucoup appris, beaucoup cheminé… y compris à travers les impasses aux murs desquelles je me suis souvent heurtée. J’ai beaucoup désappris aussi, et c’est sans doute ce qui m’a le plus libérée par la suite.
Mon désir de vivre ma vie comme disciple du Christ, en cherchant à me tenir dans le souffle de  la Présence divine et faire connaître sa Bonne Nouvelle reste intact : c’est le sens de ma vie, c’est ma joie, c’est mon carburant.
C’est pour vivre cela que j’étais entrée dans une congrégation.


C’est pour le vivre réellement que j’en suis sortie.
Il m’a fallu comprendre, et ce fût long et douloureux ! , que pour être fidèle à mes vœux, il fallait que je sorte d’une structure devenue inadaptée, et qui en même temps vivait la fin de son histoire.
C’est paradoxal. C’est ainsi.


Comme j’aime les choses claires, j’ai écrit à Rome (au service ad hoc de la Curie) pour faire part de ce paradoxe qui me conduisait à poursuivre ma route de consacrée hors de ma congrégation. La réponse indiquait qu’on prenait acte que je ne faisais plus partie de ma congrégation et on me souhaitait bonne route.
Canoniquement, je suis donc devenue laïque, et ce fut officiel début 2006.
Depuis, je vis en solo, heureuse, avec le sentiment d’une route qui se continue, droit devant.
C’est ainsi que ma fécondité  apostolique s’est libérée, et…c’est bonheur !

 

 


2) Votre "one woman show" paraît audacieux, voire risqué, considérant votre statut de théologienne. Comment définiriez-vous le type d’humour que vous cherchez à transmettre ? Comment qualifieriez-vous l’humour ambiant actuel, dans nos sociétés ? Quels pièges éviter en la matière ?

 

 

Et si Dieu était laïc ?! * est un one-woman-show qui cherche à rendre accessible une réflexion sur les religions, la quête spirituelle, le rapport de la foi à la liberté, et à la raison.
Ces  sujets  s’imposent à nous tous les jours dans le contexte de notre laïcité bien chahutée ces dernières années, laïcité à la française que je défends. Mais comment,  sans lourdeur, les évoquer ?


C’est cela le défi. J’ai choisi de le faire avec de la poésie et un brin d’humour, tout en donnant des clefs pour mieux comprendre et se situer dans ces domaines.
Comme je suis très critique de ma propre famille confessionnelle, je peux me permettre de l’être avec toutes les religions. Mais je n’en cite aucune.


J’ai voulu éviter l’humour « gros sabots ». C’est tellement facile et banal de se moquer des religions, de leurs  livres de références, de déclarations de leurs représentants sorties de leurs contextes !  Et tellement inutile ! ça ne permet pas d’avancer dans les questions que ces mêmes religions posent, ou auxquelles elles proposent des chemins de réponse, parfois problématiques hélas, quand ils ne sont pas violents.


C’est pourquoi on ne peut pas se contenter de ricaner sur ces sujets. Il faut réfléchir. Mais si possible …sans se prendre la tête !
J’invite les spectateurs à prendre conscience, parfois sur une tonalité amusée, des travers des religions, ceux-là même que je connais de l’intérieur puisque je suis moi-même inscrite dans une tradition religieuse. Je m’exprime en tant que croyante, auto-critique en chemin, à l’aise dans la laïcité. Et j’essaie de montrer un chemin spirituel praticable dans notre société, aussi sécularisée soit-elle, et dans le cadre de notre laïcité. Je le fais en levant un coin du voile sur le trésor des évangiles.


(* texte de Marie-Christine Bernard, co-écrit  avec et mis en scène par Odile Menant. Le texte est édité aux éditions CRER -2017)

 

 

3) Vous êtes chroniqueuse au sein de l’hebdomadaire Réforme ; comment situez-vous votre rapport intellectuel avec le monde protestant ?

 

 

Cela met en évidence que ce qui sépare catholiques et protestants, ce n’est plus d’abord des points de dogmes, mais une certaine manière d’envisager la foi au Christ : un cheminement, une mise en œuvre de la liberté de conscience, un sens du débat, un rapport à la fonction pastorale, à la communauté…et, essentiel, un ressourcement continuel à la Parole et au partage du Pain (rituel ou pas).


Beaucoup de catholiques aujourd’hui sont plus proches de chrétiens protestants que de certains membres (groupes, mouvements, responsables) de leur propre église. (Il arrive même que cette proximité soit reprochée au pape François ! ) L’inverse est vrai.

 



4) En 1990, le théologien Bernard Sesboüé avait écrit avec saveur : « Travailler à l’unité, c’est viser une ligne de crête où la marche est difficile. Mais l’œcuménisme n’est-il pas une forme d’alpinisme ? » (Pour une théologie œcuménique, 1990). Quelles sont, selon vous, les "crevasses" qui menacent le dialogue catholique-protestant ?

 

 

A  l’instar des quatre évangiles, dont les récits comme les théologies sous-jacentes ne se recoupent pas, on aurait tout à gagner à reconnaître que la vérité entière, achevée et définitive, n’appartient à aucune église. Comme je viens de l’évoquer, au sein même des églises existantes, on n’est pas sur la même longueur d’onde.


Avez-vous déjà fait travailler des groupes de chrétiens sur le Credo, censé nous avoir mis d’accord sur l’essentiel de notre foi ? Ou sur le Notre Père, dont on ne peut contester l’importance ? Je l’ai fait souvent. Et le constat est le même : on ne comprend pas tous la même chose, et même ce sur quoi on comprend à peu près la même chose, on n’en tire pas les même conclusions, et même s’il semble qu’on en tire d’identiques, on n’est pas d’accord sur leurs implications pour sa vie personnelle, pour la société…


Or, les clivages ne passent pas par les appartenances à telle ou telle confession chrétienne, loin s’en faut ! C’est affaire de personnes, de courants, d’histoires personnelles, de sensibilités, que sais-je encore… 
On a raison de chercher ensemble à être fidèle à la vérité, à chercher à l’exprimer au mieux, même de façon provisoire, avec honnêteté intellectuelle. Mais on le fera toujours chacun dans sa langue. L’essentiel est qu’on entende résonner la bonne nouvelle en soi, grâce aux autres disciples du Christ.


Ne vivons pas comme un échec d’être plusieurs églises, mais comme le signe que l’Eglise, la vaste communauté des disciples du Christ, n’est pas une secte, ni un parti politique, ni une école, ni une idéologie, mais une mise en routes plurielles et fraternelles de chercheurs de sens dans le sillage de l’Evangile.

 

 


5) Vous exercez le coaching et l’accompagnement auprès de dirigeants d’entreprises. En quoi votre fibre chrétienne influe-t-elle sur votre pédagogie, et quels déplacements produit-elle par rapport à un coaching standard ?

 

 

Le fait d’être chrétien ne garantit aucune compétence professionnelle particulière, je tiens à le préciser. Même si la spiritualité ignacienne m’apporte à la fois une pédagogie et des repères de discernement, la formation profane (pratique et  théorique / personnelle et professionnelle) indispensable, est pour moi un socle.
Je partage avec d’autres coaches le souci d’être au service de la croissance des personnes, et dans cette perspective, d’inclure le travail comme devant y contribuer. La tradition chrétienne porte de belles intuitions dans ce sens et met à notre dispositions des repères, qu’on qualifie souvent d’humanistes (et pourquoi pas ?) tant sur le plan du développement moral que de l’enseignement social.


  En revanche, ma foi chrétienne me conduit à poser un certain regard  sur la réalité concrète comme sur la personne : je crois que l’Esprit agit en chacun de nous, quelles que soient ses croyances ou ses non croyances, qu’il souffle où il veut et nous pousse à transformer le réel, pour le meilleur. Cela exige de ma part une grande disponibilité à son inattendu. Je ne fais que du sur-mesure. Et je me sens comme « à mains nues », tant les outils que j’utilise, quand je le fais,  sont secondaires.
Ma compétence en théologie me permet d’intégrer, de façon sérieuse, les questions liées à la religion, la foi, voire une aspiration à une vie spirituelle, éventuellement exprimées par mon interlocuteur.


Les moyens habituels que je prends pour nourrir ma vie spirituelle ont des conséquences sur ma manière d’être présente, d’écouter, d’entendre surtout… Je sens que c’est déterminant, mais je ne mesure pas bien comment.

 

 

6) Quels sont selon vous les trois grands théologiens susceptibles d’éclairer notre temps ? Pourquoi ? Le grand Thomas d’Aquin et, par extension la scolastique, ont-ils encore quelque chose à nous dire aujourd’hui ?

 

 

Les noms qui me viennent spontanément sont : Christoph Theobald, Joseph Moingt, Lytta Basset. J’aime beaucoup Christian Bobin aussi : il n’est pas théologien au sens universitaire, c’est avant tout un poète, mais ce qu’il écrit touche au divin avec une justesse qui m’enthousiasme.


Quant à St-Thomas d’Aquin, il a beaucoup à nous dire aujourd’hui.
Moins sur le fond car les connaissances disponibles pour appuyer le discours de foi ont considérablement changé, que sur la démarche : ce travail, exigeant, sans concession, de la raison qui cherche à rendre compte de l’intelligence de la foi est un hommage rendu à Dieu, le Créateur qui nous a donné cette capacité.


D’autant que c’est une raison qui n’est pas dupe de ses propres limites.
Mais elle va au bout de ses possibles jusqu’aux rivages du silence d’où peut, sans mentir, jaillir le cri d’admiration devant ce qui reste un mystère.


Cette raison qui accompagne, éclaire, structure  la foi est le meilleur protecteur contre l’obscurantisme, et le fondamentalisme qui l’accompagne. Et sa limite effectivement et sincèrement éprouvée,  le meilleur rempart contre la paresse intellectuelle et la superstition qui en sont le lit.

 



7) En tant que chrétienne, Marie-Christine, quelle serait ta réponse devant un individu qui te dirait : « Dieu n’existe pas, il n’est que le reflet de vos névroses » ?

 

 

Il arrive en effet que le dieu qu’on se fabrique soit le reflet de nos névroses. Il est d’ailleurs  le reflet  possible d’autres travers comme le désir de toute-puissance, le besoin identitaire, l’incapacité à assumer ses limites, etc… Quels traits de nos problèmes à être ne lui prête-t-on pas ! C’est effrayant…


Donner au dieu la forme  de ce qu’on connait en tant qu’humain, de ce qu’on connait en plein (idéal par exemple) ou en creux (nos manques par exemple) c’est ce qu’on appelle l’anthropomorphisme.
Il est incontournable. On parle humain, on ne parle que humain, et il n’y a que des humains pour parler du divin.
Il est incontournable, mais traversable.


Autrement dit, on passe par là, dans un premier temps, à un premier niveau, mais tout l’enjeu consiste à  en sortir, à passer au-delà.
C’est là sans doute l’enjeu principal d’un chemin de foi, d’une démarche vraiment spirituelle : laisser toutes nos images de dieu se défaire, tomber, nous quitter, laissant apparaître ce que nous sommes, dans nos fragilités (dont la névrose peut faire partie) et nos forces, nos peurs et nos audaces, et apprendre à vivre en humain, sous le soleil de Dieu.
C’est pourquoi un passage par une psychothérapie est parfois nécessaire pour libérer le chemin spirituel.
Cela étant posé, du fait que le dieu peut être le reflet de névroses en effet, on ne peut pas conclure que Dieu, qui ne le serait pas, n’existe pas…

 

Marie-Christine Bernard


Mars 2018


www.mariechristinebernard.org

 


Liste des ouvrages de Marie-Christine BERNARD

 


Les fondamentaux de la foi chrétienne -  Ed. Presses de la Renaissance, 2009
– 2nde édition  poche 2017

Etre parent, une aventure humaine et spirituelle - Ed. Presses de la Renaissance, 2011

La liberté en actes, ou comment éclairer sa conscience - Ed. DDB, 2012

Etre patron sans perdre son âme – Ed. Payot, 2013

Au rythme des fêtes chrétiennes – Ed. Le Cerf, 2014

Et si Dieu était laïc ?! – Ed. CRER, 2017

Site : www.mariechristinebernard.org

 

 


 

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