La justice et François Fillon - coupable ou innocent?

 

Le fugitif, campé par Harison Ford, aurait-il été plus crédiblement interprété par François Fillon ? La pertinence d’une telle question n’est pas absolument nulle. Le sérieux engoncé du personnage, sa détresse renfrognée, sa fébrilité de patricien aux abois offrent un portrait saisissant de "l’homme traqué" : un type rangé, triplement cadenassé, que les circonstances auraient fait basculer dans une fuite en avant "hardcore".


Au-delà de la polémique légitime sur le fond, nous aurions tort de négliger l'aspect dramatique d'un tel sujet, sa résonnance humaine, son obscénité aguicheuse. François Fillon est un être de chair et de sang dont les Français découvrent subitement la moelle de feu, cette moelle que l’on préjugeait froide et amorphe il y a peu.


François Fillon, homme politique austère et sans histoires soudain projeté au cœur d’un thriller politico-moral trépident ; un homme en cavale, traqué par la mâchoire judiciaire, sur fond sonore précipité. On le distingue clairement, la face hirsute, l’œil affolé, roulant dans un fossé, rampant dans la boue, s’engouffrant dans des tunnels comme une couleuvre. Il s’est qualifié de « rebelle » le 9 mars 2017, lors d'un discours à Besançon. Cela a fait sourire, c’était pourtant en-deçà de la réalité : François Fillon est devenu un type traqué de toutes parts, lâché jusque dans son propre camp. On s’en prend à sa famille, il est à bout, prêt à tout.

 

Attaques en série

 


Le feuilleton plaisamment orchestré par la fondation des scénaristes-actualistes enchaîne les rebondissements. La France mondaine joue les écœurées tout en suivant captivée. Dernier épisode : le prix des costumes de François Fillon, franchement très-très chers. Le type est coupable, tout à fait coupable. La preuve : c’est un connard. CQFD. Un châtelain propriétaire d’un manoir cossu et d’enfants coiffés d’une raie congénitale. Il y avait les ultra-riches, il y a désormais l’ultra-bourge, et ça en France… ça vaut la peine capitale.


La guéguerre sociale remobilisée tous les 4 mois contre tel ou tel ci-devant. On rejoue par procuration la patrie en danger contre la réaction… La richesse assumée, voici la véritable pièce à conviction contre François Fillon. Un homme effectivement capable de proposer une purge économique drastique à un peuple tout en faisant fructifier ses biens dans un climat de largesses équivoque.
La vraie contradiction de François Fillon se situe là, et non dans sa fameuse « intention » de renoncer si mis en examen… Si l’on prend la proposition à l’envers, cela donne effectivement : « Mettons-le donc en examen, il renoncera de facto ». Les commentateurs devraient s’aviser des évolutions de contexte, qui amènent parfois les gens à reconsidérer leurs projets ou paroles, sans pour autant se « contredire ».


Face au scandale du cas Fillon, la placidité désabusée du public démocratique n’a rien de rassurant. Quoi que l’on pense du détail du dossier judiciaire ouvert contre l’homme, le manque d’attention envers le tréfonds humain de l’affaire est inquiétant. Il y a de l’apathie ironique chez le Français, bercé par une farouche conscience de son bon droit d’indifférence (qu’il crève, qu’il survive… c’est son affaire…) : les désillusions permanentes envers la politique, à laquelle on prétend tout faire dépendre, ont fini par le convaincre qu’il est victime de ses élites. Ce n’est pas vrai, du moins pas tout à fait. La moralité des élites politiques françaises – exécrable – reflète celle du peuple pris en son ensemble... et ce n’est effectivement pas très beau à voir.


La légèreté complaisante du Français envers sa propre moralité quotidienne (argent, fidélité, conscience professionnelle, rapports humains…), ses petits arrangements avec le fric (paiement au black pour contourner la TVA, optimisation fiscale pour se préserver des crocs aiguisés du fisc…), tout cela se décalque sur les élites du peuple, issues de sa propre chair. François Fillon essaie de mettre à l’abri son fric, autant que faire se peut en utilisant toutes les ristournes possibles, comme des millions de Français. Ne nous leurrons pas, c’est ainsi que ça se passe : on optimise au max, on fait ses petits montages financiers personnels, sur cette marge grise étrangement épaisse qui marque la bordure de la légalité française.


Le riche a – naturellement – une propension singulière à monter de tels montages optimisateurs car la complexité de son capital associée à l’embrouillamini du droit fiscal l’incite à un tel comportement. Sans constituer une excuse recevable, ce fait doit cependant être pris en compte lorsque l’on considère les rapports de François Fillon à l’argent. Certains tombent délibérément dans la corruption, la fraude, d’autres font de l’équilibrisme dangereux. Ce n’est pas exactement la même chose.

 

Les juges ou la Justice?

 


François Fillon mérite-t-il d’être jugé ? La nomination du juge Tournaire est-elle équitable ? Passionnantes questions. Premièrement, observons que l’indépendance de la justice face au pouvoir politique ne garantit aucunement son objectivité. Les juges n’ont nullement besoin d’être sollicités par le pouvoir pour rendre des arrêts idéologiques. L’idée d’un « complot » de l’Elysée n’a pas besoin d’être avancée pour qu’il soit légitime de s’interroger. Le fameux « mur des cons » de ce syndicat de juges en fonction nous le rappelle à chaque instant. La séparation des pouvoirs a beau être respectée, les accointances idéologiques ou politiques existent entre juges, journalistes et politiciens de tous bords, et beaucoup, effectivement, du côté gauche de l’échiquier politique. Ce n’est un secret pour personne. 


On a fortement reproché à François Fillon son rassemblement du Trocadéro « contre » la justice. Il y a là un malentendu : la justice, en tant qu’organe démocratique, statue au nom du peuple, un peuple qui a légitimement droit de regard sur son fonctionnement. Si c’est une chose que de conspuer de façon populiste la « justice », c’en est une autre de s’interroger sur le degré d’incorruptibilité de tels ou tels juges. Il y a là jeu dangereux, certainement, mais il serait mensonger d’amalgamer juge et justice en une notion strictement unitaire.


Dans l’édition du journal Le Monde du 14 mars 2017, il est écrit que le juge Tournaire est « un récidiviste de la mise en examen de puissants, sans états d’âme ». On y lit aussi, avec davantage de surprise :


«Désigner Serge Tournaire n’est pas neutre, c’est même un choix politique – au sens stratégique du terme»


Les deux reporters, Fabrice Lhomme et Gérard Davet vont jusqu’à lui accoler l’expression « rapace des tribunaux ». On y apprend cependant qu’il s’agit d’un grand professionnel, très méthodique, et que ce n’est pas un juge « rouge ».


François Fillon entend devenir président. Sa légitimité est écornée, cela est vrai, mais le traitement médiatique qui lui est réservé outrepasse aussi les bornes de la décence. Ce dont François Fillon est surtout coupable, c’est de ne pas être cet amoureux du peuple qu’il entend diriger. Ses discours peuvent être semés de flatteries éparses à son endroit (les Français, décrits « beaucoup plus lucides et beaucoup plus courageux qu’on ne le croit » (2 février 2017), etc). Ils peuvent sembler trop pleins d’accents souverainistes (les appels à la « grandeur » de la France, à son histoire forcément mémorable, grandiose et sublime…).

 

Ce qui leur manque, à ces discours, c’est le soupir sincère de l’amoureux. Il n’y a peut-être pas la quantité d’amour suffisante envers la France, dans les discours de François Fillon (et pourtant…), pour que celle-ci lui pardonne son écart. Ce qui est vrai cependant, c’est que François Fillon n’est pas cet escroc que ses adversaires dénoncent en lui. Il ne mérite pas moins que d’autres de remporter l’élection présidentielle française.

 

Pierre-André Bizien

 

 


 

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