Situation spirituelle de la France - Entretien avec François Vercelletto

 

Milkipress - François Vercelletto, vous êtes journaliste au quotidien Ouest-France, spécialiste des questions religieuses ; depuis près de six ans, vous tenez un généreux blog de réflexion spirituelle intitulé "Etats d’âme". Selon vous, où en est la France face à l’éternel point de tension religieux ?


 
Je suis touché par le qualificatif de « généreux ». Cela pourrait être un idéal. Ce blog est, avant tout, un espace d’échange, de dialogue et de débat sur les sujets religieux et les questions spirituelles. La culture du débat est, malheureusement, beaucoup trop absente dans les institutions religieuses.
Depuis son lancement, début 2010, plus d’un millier de billets ont été mis en ligne et près de 20 000 commentaires ont été publiés sur ce blog.
 
Où en est la France ? Il me semble que l’on assiste à un regain des tensions religieuses depuis les années 1990. Notre pays vivait alors plutôt dans un climat relativement apaisé depuis la Libération, exceptées quelques crispations sur la question scolaire ou des sujets de société.


L’arrivée de populations musulmanes a changé la donne. Des crispations sont nées, en partie, d’un double mouvement. D’une part, de la religion musulmane qui aspire à davantage de visibilité dans l’espace public. Et, d’autre part, par le sentiment des jeunes musulmans d’être rejetés. Les discours politiques ont accompagné ces mouvements en se durcissant. Le rêve universaliste se transforme en cauchemar identitaire.

 


 
Milkipress - Nous constatons une inquiétante "droitisation" d’une partie de la communauté catholique française. Parmi les causes du phénomène, ne peut-on pas pointer l’épuisement d’un certain discours humaniste, prompt à l’accueil mais dépourvu d’exigence foncière ? L’Amour évangélique est-il d’ailleurs réductible à l’humanisme et à la tolérance ?   


 
Je ne sais pas s’il faut parler d’une « droitisation de la communauté catholique française ». Ce courant-là a toujours existé, mais il est aussi aujourd’hui beaucoup plus visible dans la paysage à défaut d’être plus imposant qu’autrefois. J’aime bien prendre l’image de rochers que la mer découvre à marée basse. Ce noyau dur se voyait moins quand il était recouvert par une masse de catholiques moins identitaires, que vous pourriez qualifier « d’humanistes » et qui se sont retirés des lieux visibles de la catholicité. Ne serait-ce que dans les églises le dimanche.

 
Je ne crois pas pour autant que le discours humaniste soit « épuisé ». Le tissu associatif, pour ne prendre que ce seul exemple, est toujours bien vivace. Plus largement, les idées humanistes d’inspiration chrétienne ont infusé largement au-delà des seules enceintes catholiques.

 

Quant à l’accueil, je ne crois pas qu’il soit dépourvu d’exigence. Bien au contraire.
Mais l’amour évangélique, vous avez raison, va bien au-delà de l’humanisme et de la tolérance. Puisqu’il nous invite à aimer même nos ennemis. Ce qui est proprement vertigineux.

 


 
Milkipress - Quelle est selon vous la singularité du pape François par rapport à ses prédécesseurs ? Est-il véritablement un pape révolutionnaire ?


François met en adéquation ses paroles et ses actes. Pour avoir eu la chance de le rencontrer, avec un petit groupe d’une trentaine de personnes, en mars 2016, et d’avoir pu échanger à bâtons rompus, durant une heure et demie, je peux en témoigner. François dégage une très grande force tout en étant d’une simplicité désarmante.
 
Au-delà de ce trait de personnalité, François se distingue par son approche. Il n’est pas dogmatique et ne cherche pas à imposer une parole du haut vers le bas. Il prend chaque homme là où il se trouve, quel que soit son parcours, et lui indique un chemin pour le faire progresser.
 
Sans doute que sa formation jésuite et son origine argentine expliquent en partie ce comportement.
Pour autant, je ne crois pas qu’il s’agisse d’un « révolutionnaire ». Il reste ferme sur la doctrine, mais souple sur sa mise en œuvre, en faisant du « cas par cas ». Et l’Église catholique, en dépit de sa structure pyramidale, ne se résume pas à un homme, fut-il le pape.

 

 
Milkipress - Nos frères musulmans et leur religion sont au centre du débat public. Dans l’un de vos articles, vous vous déclarez mal à l’aise devant la perspective de "construire un islam français". Pouvez-vous nous éclairer sur ce point ?

 


Ce n’est pas tant que je sois mal à l’aise que je trouve l’expression inappropriée et source de confusion. L’islam, comme le christianisme, a une vocation universelle. Cette religion ne saurait donc, par essence, avoir des déclinaisons variables selon les pays où elle est pratiquée.
 
Le judaïsme en Israël, l’hindouisme en Inde ou encore le shintoïsme au Japon, m’apparaissent, en revanche, comme des exemples de liens avérés entre un pays et une religion. Pas plus qu’il n’y a de catholicisme belge, il ne saurait y avoir d’islam français.
 
Derrière cette question, il en est une autre : la pratique de l’islam est-elle compatible avec les valeurs de la République française ? Il y a là matière à débat et des points de tension qu’il convient de regarder en face. Je pense, par exemple, à l’égalité hommes-femmes.


Le vrai problème, au fond, c’est la faiblesse du débat contradictoire, j’y reviens, dans l’islam. Certaines prescriptions, le voile, par exemple, relèvent-elles ou non de l’islam ?
Mais je ne crois pas à la promotion d’un islam français qui serait un islam light.

 

 
Milkipress - Considérant l’appel au témoignage auquel tout chrétien est appelé, pour toi François, qui est Jésus, et de quelle Espérance se nourrit ton cœur ?  

 

Question très intime. Je note que l’intervieweur passe du vous au tu et m’appelle par mon prénom.

Qui est Jésus pour moi ? Un modèle indépassable. Un homme exceptionnel qui a ressuscité et qui est, comme il l’a dit, « le chemin, la vérité et la vie ».

Pleinement homme, est-il aussi pleinement Dieu ? On entre là dans le mystère de la foi. Et, pour moi, la foi est synonyme de doute quand la religion enferme dans les certitudes.
Plus mystique que religieux, je crois à la divinité du Christ, même s’il m’arrive parfois d’en douter, je l’avoue.

 

Quant à mon espérance, c’est celle de l’amour. Le chrétien c’est, pour moi, celui qui croit que Dieu est amour. C’est très simple, cela tient en trois mots, mais c’est terriblement exigeant et parfaitement inatteignable au cours d’une vie terrestre.
 
Le bonheur éternel, promis à tous dans le respect de la liberté de chacun, c’est, sans doute, ce qui résume le mieux mon espérance. Sachant qu’il nous appartient de participer à la construction de ce bonheur, ici et maintenant. Et il n’y a pas d’autre moyen que l’amour.

 

Pour aller plus loin:

 

blog Etats d'âme, de François Vercelletto (journaliste à Ouest-France)
 

 


 

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