Laïcité: mort d'une définition - l'OPA du présentisme

 

Honteuse thématique que celle de la laïcité. Foire aux narcissismes intellectuels… Terrain de toutes les débâcles morales. Définie, redéfinie, surdéfinie, interprétée, surinterprétée… Chacun cherche à en courber le sens à son profit, pratiquant de ses termes une exégèse passionnelle. Triste ironie: la laïcité est devenue la pire des scolastiques, la matrice achevée de tous les jésuitismes.


En cent ans, la laïcité est devenue la forme la plus avancée de l’hypocrisie religieuse, le paradigme absolu du théologisme sectaire. En vérité, chacun SAIT précisément ce qu’elle signifie, tout en feignant d’expliquer qu’elle est plus que cela. En clair et pour faire simple: la laïcité, c’est la pâte à modeler des grandes personnes.


Les grandes tirades émotionnelles qu’on lui consacre, les simagrées qu’elle inspire… Elle n’est plus qu’un corps évidé, à l’intérieur duquel chacun enfourne ses lubies politiques actuelles. Quittant tout contact avec le réel, certains vont jusqu’à la déclarer compatible avec le voile, avec la croix pectorale dans les bâtiments publics… en réalité, la laïcité serait l’amour des religions, puisque l’expression ultime de la tolérance.

 

Un tel glissement de sens s'appuie sur l'idée que la laïcité n'imposerait en réalité la neutralité qu'à l'Etat, et jamais aux citoyens. C'est en substance le point de vue d'intellectuels comme Jean Baubérot ou Tariq Ramadan, qui passe très adroitement sous silence l'esprit complet du concept.

 

La morale laïque n’est pas un système moral total (seul les pays totalitaires se situent dans cette perspective). C’est une morale trouée, une morale qui assume son incomplétude pour laisser une place aux morales des différentes familles de pensée, exactement comme l’école laïque de Jules Ferry vaquait le jeudi pour laisser un jour libre pour le catéchisme» (Jean Baubérot, Mediapart, 30/08/2012)

 

 

La loi énonce que la religion n'est pas affaire d'Etat. Cela ne veut pas dire qu'elle soit reléguée à la sphère privée, contrairement à l'interprétation qui se répand depuis des années, produisant une confusion et un glissement fallacieux" (Jean Baubérot, L'Express, 06/02/2015)

 

A l'autre extrémité du spectre idéologique, certains utilisent le slogan "les religions dans l'espace privé" comme un totem mathématique littéral; ce sont les créationnistes laïcs (ils perçoivent le principe avec le même matérialisme que les théologiens médiévaux devant le récit de la Création).  

 


A propos de la laïcité, tout peut donc être défendu, TOUT, puisque la définition du terme n’est plus qu’un jeu ludique ouvert à l’inventivité des interprétations. Le présent (et donc la politique) submerge tout.

 

Non au présentisme, oui à l'atemporalité de la laïcité

 


En 1910, le grand Jaurès lançait lors d’une intervention consacrée à la laïcité :

 


Il y a dans quelques-uns de nos manuels une sorte d’admiration un peu complaisante et béate pour ces choses d’aujourd’hui qui est injurieuse pour le passé et stérilisante pour l’avenir » (Pour la laïque)

 

Tout en reconnaissant que le christianisme était «l’un des éléments évidents de notre formation», il ajoutait aussi :

 


Je ne suis pas de ceux que le mot Dieu effraye » (Ibid)

 

Que nous enseignent ces quelques mots ? Que le présentisme est une substance acide qui rogne la mémoire comme l’avenir. Le présentisme, c’est l'immédiat idolâtré. C’est le faussé dans lequel les diverses religions risquent sans cesse de sombrer. Syndrôme particulièrement éloquent de présentisme en notre temps : l'introduction prévisible de la thématique du racisme dans le débat sur la laïcité. Désormais, le laïque peut être soupçonné de racisme, partant qu'il dit "non" à des juifs, à des musulmans.  

 

 

Retournons la perspective: protéger le spirituel du temporel plutôt que l'inverse

 

 

Pas de salut pour la coexistence des religions sans laïcité. Ne nous racontons pas d’histoires : cette dernière est par essence restrictive. Affirmer le contraire relève de la complaisance et du mensonge. La laïcité est officiellement censée préserver la société des empiétements du religieux sur l’espace public.


Ses restrictions quotidiennes sont éminemment souhaitables, nécessaires, dans la mesure où elles préservent à l’inverse le spirituel du temporel, du présentisme totalitaire. Oui, c’est en ce sens qu’il nous faut au fond prendre les choses. Protégeons le spirituel du temporel : on sait à quelles folies ce dernier peut mener les hommes de Dieu. Cessons de parler de laïcité ouverte, cela ne veut rien dire. Aussi, la laïcité ne saurait tourner le dos aux religions, puisqu’elle se doit de les surveiller. Juifs, chrétiens et musulmans doivent s’en aviser : son recul en France est toujours synonyme de chocs confessionnels.


Quand donc le comprendrons-nous enfin : la laïcité offre les conditions d’une religion respectable, qui ne s’impose pas aux masses, qui ne pressure pas les institutions, qui ne sort pas de ses gonds. En définitive, la laïcité offre à la religion l’occasion de ne plus être qualifiée de totalitaire, omnipotente, aliénante, dangereuse. Oserait-on refuser un tel cadeau !


En contrepartie, les confessions ont le droit de spiritualiser les consciences qui se meuvent dans le temporel ; éloignées des pouvoirs palpables et de la dose de corruption qui les imprègne, elles sont plus à même de montrer l’exemple, d’offrir des perspectives morales crédibles.


Cependant, le retour du religieux que l’on observe depuis un certain nombre d’années est largement «hérétique», car foncièrement identitaire ; c’est un égocentrisme de masse. Le dialogue entre les religions est désormais parasité par des chauvinismes spirituels exacerbés, eux-mêmes travaillés par des référencements identitaires de la plus éclatante facture idolâtrique. Combien de temps durera cette farce, quand serons-nous donc remboursés de cette mauvaise pièce?

 

Quand l'amour-propre aura déserté chapelles, temples, mosquées et synagogues. Il serait temps de s'y mettre, en commençant à nos échelles individuelles. Difficile, mais capital.

 


Pierre-André Bizien

 

 


 

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