Démocratie française, la guerre perpétuelle?

 

Le 3 février 2014, la direction du Parti de gauche décide d'exclure son candidat de Périgueux pour avoir bu un verre avec un membre de l'UMP. Si l'exactitude du fait appelle sans doute des précisions complémentaires, il n'empêche: ce micro-événement médiatique frappe violemment, par la conception sectariste de la démocratique qu'il implique. "La démocratie, c'est la guerre!" croirait-on hurler, de-ci de-là, au bord de nos consciences. Le traître, le renégat, avant d'être celui qui pactise avec l'adversaire, c'est simplement celui qui sociabilise avec lui.

 

Nous sommes tous attachés à l'idée subliminale selon laquelle la démocratie, c'est l'antithèse de la barbarie culturelle, à savoir une certaine manière de vivre ensemble, civiquement, entre citoyens de tous bords. Or, dans les faits, le champ de ce "vivre ensemble" se rétracte subitement, dès que l'enjeu politique républicain est impliqué: flagrant paradoxe, non systématisable certes, mais identifiable à plaisir.

 

On se souviendra notamment du plaisant "Enculé de ta race (...) fils de pute" de Razzy Hammadi (au demeurant talentueux éléphanteau du PS), du très médiatique "enculé!" gémi par une jeune sarkozyste contre François Hollande le soir de son élection, ou encore du "J't'emmerde!" adressé par Manuel Valls à Pierre Lellouche dans les couloirs de l'Assemblée, le 4 février 2014.

 

 

 

Certes, l'insulte est une valeur atavique au coeur de la République française. Il n'empêche, depuis l'avènement des réseaux sociaux, les esprits se débondent avec un naturel qui confine à l'horreur. L'agora politique s'est progressivement transformée en une sorte de vaste vomitoire apocalyptique. En son temps, François Mauriac remarquait que ce qui caractérisait l'extrême droite des autres familles politiques... c'était le style ordurier. De nos jours, malheureusement, cette singularité n'est plus l'apanage d'un groupe mais le point commun de tous. Sur les plateaux télévisés, les jeunes loups carnassiers de tous bords ricanent, se moquent, s'accusent systématiquement de fascisme... 

 

L'ancienne respectabilité républicaine - ou du moins ce qui s'en rapprochait quelque peu - n'est plus. La race des vieux reptiles sacrés - les De Gaulle, les Delors, les Mitterrand - s'est faite écraser par la balourdise des nouvelles générations. Ici, le point de bascule intervient avec l'ère sarkozyste. Le mercenaire de l'Elysée a clairement désacralisé la fonction présidentielle. Non tant par vulgarité personnelle que par volonté de "démocratiser", de "sympathiser" la fonction auprès du public (et non des citoyens).

 

Le style Sarko, c'est justement le rêve qu'a longtemps nourri la gauche (et qu'elle conspue naturellement désormais par opportunisme politicard). Le style Sarko, c'est la starification de la fonction présidentielle, son abaissement à une certaine peopolisation sucrée.

 

Nous sommes en plein rêve soixantehuitard. Ce rêve, réalisé, est désormais qualifié de cauchemar par ceux-là mêmes qui l'ont initialement porté, et soutenu. Les implications psychologiques d'un tel déni de fait ont de quoi surprendre: nous vivons au sein d'une sorte de farce collective quotidienne. La guerre à mort, la nazification de l'adversaire, voici le tout de notre néant. Aussi, le civisme nous semble désormais la valeur la plus éloignée de la pratique démocratique telle qu'elle s'exerce chaque jour. Une abyssale contradiction, certes repérable depuis les premières heures du régime républicain... mais qui ne distingue plus même les élites des masses.

 

Pierre-André Bizien

 

 

 

 


 

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